TRADITIONS ARABES AU PAYS DE MOAB
Ils attribuaient aux coïncidences d'étoiles (anouâ) des mansions (menâzil) la même influence que celle attribuée aux planètes par les astrologues, y subordonnant tous leurs actes et disant : Notre pluie dépend du lever ou du coucher
de telle ou telle étoile (IjT»^ U Jti*) *•
Cette préoccupation spéciale s'explique sans peine, car la pluie a toujours été et est encore la grande affaire des nomades du désert. C'est d'elle que 'dépend leur vie même.
C'est au m^me ordre d'idées que doit, je pense, se rapporter la notion des « jours de la vieille », notion qu'on retrouve, d'ailleurs, appliquée à une autre période de l'année, chez plusieurs peuples du bassin de la Méditerranée. La « vieille » {El-'Adjoûz)y c'est Tannée touchant à sa fin. Dans la singulière légende rapportée par le P. Jaussen, ou le mois de Ghebàt demande au mois de Edâr de lui prêter trois jours « pour aller chercher la pluie », il y a une allusion évidente aux vingt-huit jours de Février [Chebât) suivis des trente et un jours de Mars {Edâr), mois de Téquinoxe vernal où commençait l'année solaire des anciens Arabes (31 — 28 =: 3). Elle implique l'usage du calendrier julien et semble s'être formée dans un milieu chrétien. Je crois bien, du reste, l'avoir déjà rencontrée ailleurs, mais sans pouvoir pour le moment préciser autrement cette réminiscence.
Pour provoquer la chute de la pluie, les femmes bédouines fabriquent à Taide de deux bâtons en croix une sorte de mannequin, qu'elles habillent de riches vêtements de femme, et promènent proceâsionnellement avec accompagnement de chansons appropriées; le tout se termine par des sacrifices sanglants qui marquent bien le caractère religieux de la cérémonie et partant le caractère divin de l'effigie qui en est Tobjet.
Le P. Jaussen donne le texte arabe d'une de ces chansons. Celui-ci ne manque pas d'intérêt , mais il en aurait davantage s'il était accompagné d'une notation phonétique. Dans les vers
1. Cette idée est tellement entrée dans l'esprit populaire que ce mot ^y a fini par se fixer au sens de « orage » qu'il a couramment en arabe vulgaire.
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cités*, si l'on peut appeler cela des vers, je soupçonne zélâzel et sénâsel d'être deux altérations divergentes (s zz j2 et / = n), d'origine vulgaire, d'un même mot sur lequel on joue, le mot sélâsely pluriel de selsélé^ qui a les deux acceptions, parfaitement en situation ici : 1® zigzag de l'éclair; 2^ réseau des petits murs séparant les champs. Ces acceptions dérivent, par une évolution
sémantique facile à saisir, du sens primitif de hI-^, plur. Jm-5^^ <( chaîne ».
La prononciation du qâf = dj dans la phonétique bédouine, prononciation sur laquelle insiste le P. Jaussen*, n'est pas un fait nouveau. Elle a été observée et signalée il y a longtemps; cf. les remarques que j'ai faites à ce sujet dans mes Archaeolog. Researches, t. II, p. 33, et aussi celles que j'ai consignées dans la Revue critique (22 juillet 1876, p. Si) sut la quintuple prononciation dont cette lettre est susceptible dans les divers dialectes arabes {q, g^ dj, A, * [hamza]). Si l'on y ajoute les équivalences
dûment constatées par l'épigraphie : p z= V zz ï (=i ^), à un
stade plus ancien des langues sémitiques (branche araméenne), on voit que cette lettre est celle qui représente lés plus grandes variations, puisque, tout compte fait, elle correspond, ou a correspondu à huit articulations ou signes différents.
On donne à ce mannequin habillé en femme le nom de Oumm el'Gheîthn la mère de la pluie », ou encore, paraît-il, de s,Ji»^
O'ôi/^* Ce dernier nom est bizarre, s'il a réellement, comme le dit le P. Jaussen, la signification de « moitié de fiancée :»• Je me demande si le premier mot ne devrait pas être plutôt rattaché à certaines acceptions de la racine ^.jL^Î (a®, v® et vni® formes) concernant la prise de voile de la jeune fille nubile. Ce voile s'appelle «*jL-a». Ne serait-ce pas ce mot même qui a été perçu et
1. u Elle est partie» la mère de la pluie, pour amener les zélâzel ; quand elle revient, les semences sont hautes comme les sénâsel. »
2. A propos de -jPa = ^^J» « coule à pleins bords » (en ravinant les berges).
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TRADITIONS ARABBS AU PATS DE MOAB 33
transcrit c^^âl? Le sens serait alors « voile de fiancée ». Ce sens, en soi plus compréhensible, serait d'autant mieux en situation que/de la description, un peu flottante, il* est vrai, du P. Jaussen, il semble résulter que c'est au moment où on la recouvre d'un « grand voile blanc », qu'on donne ce mon à la « fiancée ^ » en effigie, « parce que, disent les Bédouins, elle en porte les habits ».
La structure tout à fait élémentaire de ce mannequin rituel, affublé d'un costume féminin^ pourrait faire songer à cette maquette informe où l'on a souvent proposé de reconnaître l'image primitive de la déesse Tanit, la Gaelestis carthaginoise. Or^ en cette dernière qualité, Tanit devait être, elle aussi, la maîtresse de la pluie*. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait y voir une carcasse du même genre, drapée dans le voile sacré. Mais je n'insiste pas sur ces analogies lointaines, d'autant moins que nous sommes encore très insuffisamment renseignés sur la signification réelle du dit symbole punique»
Un rapprochement plus topique pourrait être fait avec une édifiante tradition 'que les vieux auteurs arabes nous ont conservée à propos de ridole du dieu Hobal, adorée avant llslamisme justement dans notre pays de la Balqâ. 'Amr, fils de Lohayi, roi du Hedjâz et maître de La Mecque vers le m siècle de notre ère, ayant eu, au cours d'un voyage dans la Balqà, l'occasion de voir le culte que les habitants rendaient à leurs idoles, les interrogea
1. P. Jaussen fait à ce propos bonne justice du prétendu nom *Aroûs Allah « la fiancée d'Allah »>, qui serait donné à cette effigie sacrée, et autour duquel certains exégètes aventureux ont mené grand bruit. C'est Gurtiss qui a mis en circulation ce renseignement absolument fantaisiste, dans l'ouvrage un peu surfait {Ursemitische Religion, p. 119), où il n*a fait que suivre une voie ouverte autrefois par moi {La Palestine inconnue, 1876), mais sans avoir une préparation suffisante, et en négligeant trop souvent les précautions que j'avais expressément recommandées à ceux qui voudraient m'y suivre.
2. (( Ista ipsa Virgo Gaelestis pluviarum pollicitatrix. » (Tertuilien, ApO' log, 23,)
3. On en trouvera le résumé, avec références aux sources, dans Freytag, Einleitung in das Studium der Arab, Spr,, p. 342-344; cf. aussi Krehl, op. cit,, p. 27, et particulièrement la relation d'Aboul-Féda [op, cil,, p. 136), d'après Chabrest&ni.
RfiCDBiL d*Archéolooib oribntalb. VIII. Juin 1907. Livr. 3
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à ce sujet. Ils lui répondirent que ces idoles étaient celles de leurs dieux, faites à l'image des corps célestes et des formes humaines, et qu'ils les invoquaient avec un succès infaillible pour en obtenir l'assistance de la pluie* Sur la prière de 'Amr, très désireux de s'assurer pareil avantage, ils lui donnèrent l'idole du dieu Hobal *. 'Amr l'installa dans le sanctuaire de la Ka'abaoù elle demeura jusqu'à l'Islam, aux côtés de deux autres idoles, celle de Asâf ou Isâf et celle de Nâïla, rapportées peut-être de la même région % comme celle de Manât.
On voit par là que la Oumm el-Gheîth, « la mère de la pluie » des populations actuelles de la Balq4, a de qui tenir. Héritière d'une des prérogatives les plus spécifiques de Hobal et consorts, elle nous a peut-être conservé en partie, dans les pratiques populaires dont elle est encore aujourd'hui Tobjet, quelques-uns des rites antiques et solennels, selon lesquels on invoquait jadis ces tout puissants dispensateurs de la pluie, source de l'abondance et de la prospérité.
Légendes sur Talouette.
Dans le traité d^alchimie ou sciences connexes écrit en syriaque, mais visiblement traduit du grec et attribué à un philo-
1. Des auteurs arabes nous ont laissé de curieuses descriptions de cette idole en pierre rouge, à laquelle il manquait un bras, quelque vieille statue anthropomorphe, d'exécution gréco-romaine probablement. Les païens de la Balqâ ont dû céder à bon compte ce dieu d'occasion, que sa mutilation même avait peutêtre fait mettre au rancart
2. Ces transferts de divinités, c'est-à-dire de leurs simulacres, d'un pays à l'autre étaient chose fréquente dans l'antiquité. Pour m'en tenir à la région qui nous occupe, je me bornerai à rappeler l'instructive inscription grecque de Odrouh (Rec. d'Arch, orient., IV, 114), où il est question de dieux amenés de l'étranger à Pétra (SeoTç toîç xataYopilvitç èÇ yat'riç àXXoôaurjç ^v6a etç IléTpav).
Or cette inscription peut parfaitement être, à peu de chose près, contemporaine de l'importateur d'idoles, le Mecquois 'Amr, 61s de Lohayi.
LÉGENDES SUR l'aLOUETTE 3S
sophe répondant au nom plus ou moins authentique de Zosime, on lit le passage suivant^ :
Kopu8&c, huppe ou alouette huppée, petit oiseau que l'on rencontre sur les chemins. Bouilji dans l'eau, il est bon pour ceux qui souffrent de douleurs d'entrailles; on doit le manger en plusieurs fois, dans son jus (t^topiY)), Il a sur la tête une épaisse huppe de plumes. On cite à ce sujet une fable d'Aristophane, le poète comique, qui dit : Tu es sot et inconsidéré ; tu ne connais même pas la strophe {estouphos) qui disait que la huppe était antérieure à tous les animaux, et même antérieure à l'existence de la terre. Gomme son père était mort dans une région où il n'y avait pas de terre, elle le porta pendant cinq jours ; mais quand elle vit que le fardeau était trop lourd pour sa tête, elle l'enterra. Ceci est confirmé par le poète Théocrite qui dit : comme le cercueil sur la tête de la huppe; il veut parler de ceux qui ont un cercueil sur leur tête.
J*ai rapporté cette fable au sujet de cet oiseau, parce que je voulais faire connaître qu'il a une huppe de plumes sur la tête, et que tu peux en tirer du secours pour les intestins (x&Xov). Je désire aussi qu'il soit indiqué à ceux qui ne le connaissent pas, parce qu'il ressemble aux oiseaux de Vénus ('AopoStTY)), oiseaux qui sont également du genre des alouettes ; mais ils diffèrent beaucoup, par la grandeur de leur huppe, de celui-là, qui est un peu plus petit qu'eux.
Plus tard, M. Berthelot, dans son grand mémoire Archéologie et histoire des sciences , est revenu* sur ce passage pour signaler aux hellénistes les citations qui y sont prêtées d'une part à Aristophane, d'autre part à Théocrite, citations qu'il n'a pu, dit-il, retrouver dans leurs œuvres actuelles.
En réalité, la première citation reproduit presque textuellement une petite tirade qu'Aristophane place dans la bouche de Peisthetairos, dans sa comédie des Oiseaux*. Celui-ci, s'adressant au chœur de la gent ailée, commence par dire : « Votre race est plus ancienne que Saturne, que les Titans et la Terre
1. Berthelot, Hist. des sciences, t. II, p. 305; Le livre de ZosimCy traduction du syriaque par M. Rubens Duval.
2. Mémoires de l'Académie des sciences, t. 49, Ih série, p. 244.