‹ Recueil d'archéologie orientale (volume 2)Chapitre 25 sur 41 · LÉGENDES SUR L ALOUETTE · texte numérisé non relu

LÉGENDES SUR L ALOUETTE

Encore un mot pour en finir sur ce chapitre. Le document syriaque, comme nous Tavons vu, mêle à cette légende purement littéraire, une recette médico-culinaire assez bizarre touchant les vertus de la chair de l'alouette, souveraine, assure-t-il, contre les douleurs d'entrailles^ la colique pour les appeler par leur nom. Là encore, nous avons affaire à un emprunt textuel à un auteur grec. Cette fois, c'est Dioscoride qui est mis à contribution :

xopuSaXoç 0p(t)6elç otutoç xwX'.xoùç oxpeXst.

Cette opinion était, d'ailleurs, fort répandue dans l'antiquité :

Coli yitium efficacissime sanatur ave galerita assa, in cibo sumpta (Pline, XXX, 20 : 2).

Colo et omnibus intestinorum doloribus etc. (Marcus Empiricus, XXXIX, p. 202).

Elle est attestée d'une façon très curieuse par Alexandre de Tralles dans ses recettes talismaniques pour guérir la colique * : Prenez, dit-il, une bague de fer avec son chaton octogonal et gravez sur celui-ci les mots : (psuys, «psuye, lou x^^"^^ ^ xopuSaXoç as Çr^Tet, « fuis, fuis, ô bile ! l'alouette te poursuit ». La formule, conçue sur le modèle des formules analogues gravées sur d'autres pierres talismaniques*, vise à la fois Tétiologie du mal attribué à un excès de bile, et son prétendu remède spécifique'.

1. Le medicamentis, X, 1. Le passage a été cité autrefois avec raison par Ch. Lenormant (Rev. archéoL, IIÏ, B, p. 5-10), à l^appui de l'interprétation d'une gemme antique où sont figurés Hercule étouffant le lion et la triple Hécate. Le talisman porte la légende : àva^copt, x6Xe, xh 0i6v as Sioxei, « va-t*en, bile! la divinité (ou le soufre?) te poursuit ». Voir sur ce sujet, en dehors des observations de Lenormant, celles de M. Schlumberger (Rev, des et, gr,, p. 87) et de M. Prentice [Amer, Journ, of arch,, 1906, p. 138).

2. Cf. Schlumberger, op, c, {Amulettes byzantines destinées à combattre les maléfices et maladies), et aussi les remarques d*Edm. Le Blant : 730 inscr, de pierres gravées, p. 94, n* 238.

3. Comparer ce que j'ai rapporté plus haut, p. 594, sur les cures dues à l'Apollon K6puôoç (Alouette) de Messénie.

J'ai dit plus haut avoir vainement cherché dans les milieax sémitiques quelque écho de la singulière légende relative à Talouette portant son père enseveli dans sa propre tète, et je m'en étonnais. J'avais mal cherché. Depuis la publication des pages qui précèdent, et qui ont paru dans les Comptes-rendus dti Séances de l'Académie des Inscriptions et Belles* Lettres (190fi, pp. 592 sq.)y M. de Goeje a appelé mon attention sur un très intéressant passage du poète arabe anté-islamique Omaiya ben Abi-s-Salt, cité et commenté par Ibn Qoteiba dans le Lïbtr poetarum (p. 279), qu'a publié naguère notre savant confrère.

Le voici :

dDJJ <^^j di;\ lJ\j U^ yi

Ce n'est pas sans quelque hésitation que je risqne une traduction approximative de ces trois vers de Omayia, vers isolés qui présentent plus d'une obscurité, obscurité encore augmentée par l'incertitude du texte en certains endroits*. Par contre, le bref commentaire de Ibn Qoteiba n'offre pas de difficulté.

1. Notamment au second hémistiche du premier vers, qui offre de nombreuses

variantes (jlT 31 = jUjI et ^U ; ^^yS =■ jJSei ^yS; ù^jiJ = ù\jZJ et

^ljkl«»l). Peut-être la leçon J«^l serait-elle acceptable, avec l'idée de u se

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(Tout n'était que) nuées, ténèbres et brouillards épais*, quand la huppe, ayant procédé à l'ensevelissement, errait çà et là, à la recherche de quelque lieu de repos pour inhumer sa mère. Alors elle lui construisit dans son occiput (une tombe) pour Ty étendre, et c'est ainsi qu'elle ne cesse de marcher, chargée du fardeau funèbre de sa mère, jusqu'à la consommation des temps. — [Commefi' taire.] La huppe, dit-on, voulant, lorsque sa mère fut morte, lui rendre les derniers devoirs, la plaça sur sa tête, à la recherche d'un endroit. Celle-ci resta ainsi sur la tète (de sa fillej et l'aigrette qui s'y dresse est son tombeau. D'où l'odeur fétide que répand cet oiseau.

Bien qu'il s'agisse, d'une part^ non de l'alouette, mais de la huppe {houdhoud), et, d'autre part, non du père de l'oiseau mais de sa mère, il n'est pas douteux que la légende recueillie par le poète arabe procède en droite ligne de la légende grecque. Peut-être bien est-ce grâce à l'intermédiaire de quelque document syriaque analogue à notre traité de Zosime que le poète arabe en a eu connaissance ^ Pour ce qui est de la substitution d'un oiseau à l'autre, elle n'a rien de surprenant, si l'on tient compte des observations générales que j'ai déjà faites sur ce point et, en particulier, de l'égalité « alouette = huppe » résultant du dire même d'Ëlien, et aussi des variations propres de certaines légendes arabes.

Déjà M. J. van Leeuwen, informé par M. de Goeje, avait utilisé ce passage de Omeiya dans son intéressatit petit mémoire a De epope avium rege »% ainsi que dans un Excursus portant le même titre et imprimé à la suite de son excellente édition des Oiseaux d* Aristophane*. Je regrette de n'avoir eu que tardi-

trouver à court »? Â la rigueur, on pourrait peut-être aussi, en tablant sur la variante (JXit^, corriger paléographiquement jljCL.1» qui équivaudrait à peu

près à jljlwl pour le sens.

1. La période chaotique, alors que la terre n'était pas encore créée. La donnée répond exactement à celle d'Aristophane « alors que la terre n'existait pas

encore ».

2. Il est notoire que Omayia était en relations suivies « avec les prêtres chrétiens de Syrie et connaissait leurs livres» (Mas'oudi, Prairies d'(h\ 1, i36).

3,Exlibro gratulatorio in honorem Herwerdeni seorsum expressum^ 1902. On y trouvera une traduction en vers latins du passage de Omeiya, traduction élégante où les exigences du mètre permettaient d'esquiver les difficultés du texte arabe.

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