Revue critique, 26 déc. 1892, p
moyen de lire kwk (au lieu de wtai]*), les Romains et de comprendre : « Tannée où les Romains s'emparèrent du pays » ; il s'agirait alors non pas d'un événement ayant marqué Tan 85 de l'ère de Boslra, mais de l'événement ayant déterminé le commencement même de cette ère, c'est-à-dire de la réduction de la Nabatène en province d'Arabie. Sur ces entrefaites, M. Euting ayant bien voulu m'envoyer l'estampage de l'inscription pour vérifier certains doutes que j'éprouvais de mon côté, nous Pavions examiné, avec mon savant confrère, et nous avions constaté que la troisième lettre du mot lu Win» était bien plutôt un 5 qu'un 2. Mais nous n'avions pu tirer un sens satisfaisant de la graphie isirw, du moins moi, car, tandis que je donnais ma langue au chat, M. Berger, poursuivant son idée première, était tenté de lire isbna, et de comprendre le tout : « en laquelle année ils (c'est-à-dire les Romains) ont changé (cette) terre. »
J'ai eu l'occasion de reprendre la question dans ces derniers temps, et d'examiner à nouveau l'estampage. Je crois être arrivé, cette fois, à la résoudre d'une façon complète et satisfaisante. Voici comment je propose de lire et traduire ces deux dernières lignes énigmatiqucs :
On TOTsnbssnw....
en l'année 85 de l'éparchie, [année) dans laquelle les pauvres du pays ont joui du droit de faire la cueillette (des fruits).
J'explique isirot par l'arabe \j>^-\ « on a autorisé (les pauvres)
à cueillir », ou même : \j>J>-\ au passif, à la mode arabe : « les
pauvres... ont été autorisés à cueillir. »
n;»; on distingue les traces^du a dans le bord de la cassure; Grey, n° 25, semble même avoir encore vu la lettre complète; en] revanche, il ne figure pas le \ mais celui-ci est garanti par l'estampage. Le mot serait à l'état construit, pour 'W, comme enpalm.:iPn,'MQ. L'expression Wiknw est identique aux expressions bibliques consacrées : yw (keri wti) 'OT (Job, xxiv, 4 ;
l'.isxée sabbatique des nabatéens IM)
Psaume*, lxyi, 10;. y~K W 5T .Amos % vin. 4 , y^s"! %% -~ >ophon. % n, 3-; « les pauvres du pays •>; cf. ~**:7 'Psaumes, i.xx, 4 , et talm."p~"~, elc.
Il s'agirait dès lors de quelque usage religieux, analogue. sinon même emprunté à celui de Tannée sabbatique des Juifs. d'après lequel on devait abandonner aux pauvres, à des époques périodiques, les récoltes et les fruits. Il se pourrait, d'ailleurs, qu'ici, ce droit de cueillette se réduisit à une sorte de glauage des fruits tombés de l'arbre (sens propre de ^i^>-l .
Le cycle sabbatique des Nabatéens du Sinaï était peut-être de sept ans, comme celui des Juifs, et, si l'année 85 de l'ère B<>stra = 189 J.-C, était une année sabbatique, on comprendrait que l'auteur de l'inscription ait cru devoir menlionuer cette particularité caractéristique. On pourrait aussi, à la rigueur, quoique la chose soit moins probable, supposer une période plus longue correspondant, par exemple, à celle du jubilé (49 ou 50 ans}. Il serait téméraire, dans l'état actuel de nos connaissances v iious ne savons même pas si nous avons affaire à des années solaires ou lunaires, avec ou sans intercalation), d'essayer de déterminer le point de départ de ce cycle; tout ce que Ton peut dire, c'est que, si on lui assigne une durée de sept ans, 85 n'étant pas divisible par 7, Tan 7 de l'ère de Bostra n'était pas une année sabbatique; le fonctionnement de ce cycle serait, dans ces conditions, indépendant de la création de l'ère ! ; il pourrait lui être antérieur. Je suis tenté de se demander si l'institution n'en serait pas à attribuer à Rabbel II, et si ce ne serait pas précisément cette mesure charitable qui, établie ou bien étendue par ce roi, lui aurait valu le titre de bienfaiteur de son peuple, rav awi "rus n (cf. p. 177, pour la possibilité de l'acception w» « nourrir »).
1. Comme me le fait remarquer mon confrère M. H. Derenbourg,on pourrait, néanmoins, admettre que le cycle sabbatique coïncidait avec Y époque de Père de Bostra; il suffirait de supposer qu'après le cycle jubilaire de 7 x 7 = 19 années, les Nabatéens, suivant les errements du rituel juif, pratiquaient l' intercalation d'une année complémentaire, avant de recommencer le cycle 7 X 7. On aurait ainsi :
An de Bosra 85 = 49(7 x 7) + 1 + 35 (7 X 5).
190 HECUEiL d'archéologie orientale
Quoi qu'il en soit, la date de l'inscription sinaïtique se placerait vers l'automne de 189, si Ton tient compte de la valeur étymologique de iD"in« (cf. sjb^ « automne »), ou, plus exactement, à la saison où se faisait la cueillette des fruits qui, dans cette région, ne pouvaient guère être autre chose que des dattes. Le palmier-dattier existe encore en quantité notable dans les vallées et oasis du Sinaï; les palmeraies devaient y être plus abondantes encore autrefois, témoin les noms topiques du 3>oivixwv de Diodore de Sic, III, 4 (à Tor, ou même, suivant quelques auteurs, au Ouàdi Feîrân), et du «Êcivaûv de Procope {De Bellis, I, 19) qu'on a proposé d'identifier avec Nakhl, j£ (Lagrange, Rev. bibl., 1896, p. 638) \
M. Euting expliquait l'existence de ces milliers de textes couvrant les rochers du Sinaï par le séjour intermittent de nomades, en majeure partie nabatéens, qui seraient venus, à certains moments de Tannée, y faire pâturer leurs bêtes dans les vallées. M. Chabot, s'appuyant sur les habitudes actuelles des indigènes, incline à croire que le but était plutôt la récolte des dattes. L'interprétation proposée aujourd'hui pour l'inscription en question semblerait devoir faire pencher la balance en faveur de cette dernière façon de voir. Les deux opinions ne sont peut-être pas, cependant, inconciliables. On pourrait admettre, en effet, que ces populations avaient coutume de venir camper deux fois Tan dans ces parages : au printemps (£*.j), pour mettre, si l'on peut dire, au vert leurs chameaux et autres animaux (notamment les chevaux qui sont figurés plusieurs fois dans les graffiti du Sinaï) ; à l'automne O***.^*-), pour surveiller les dattiers pendant la période de maturation, les défendre contre les entreprises des maraudeurs, et finalement, procéder à la cueillette. Un grand dessin en graffito relevé à Mehaggeh, en plein Hedjâz, par Huber [Journal de voyage, p. 287), représente d'une façon saisissante ce double besoin qui a toujours dominé la vie des popula-
i. Comparer le nom du pbylarque sarrasin qui y commandait, • A6oxopa6o;, à VjG.1» nom d'un tobba* yéménite.
l'année sabbatique des nabatéens 491
tions d'Arabie ; on y voit deux chameaux figurés plus grands que nature, qui paissent, le cou allongé à l'excès, et, devant eux, deux palmiers au tronc desquels grimpent deux hommes pour en cueillir les fruits. Nous avons, en quelque sorte, dans cette image l'illustration de la double coutume à laquelle nous devons peut-être les inscriptions sinaïtiques.
Je serais même conduit à me demander maintenant, en me plaçant à ce point de vue nouveau, si ces textes innombrables du Sinaï, qui se composent presque exclusivement de noms propres et que Ton considère comme des proscynèmes, voire même de simples griffonnages de pâtres ou autres nomades désœuvrés, n'avaient pas, en général, un objet plus pratique : l'affirmation de droits de propriété ou de jouissance individuelle dans les terrains de pacage, les palmeraies et même les maigres maquis où pouvaient brouter les chèvres et qui étaient propres à fournir à cette population vague une chose qui n'est pas non plus sans importance, du combustible. En effet, si, ainsi que cela semble résulter de notre inscription interprétée dans ce sens, il était prescrit de faire, à de certaines années, abandon de la récolte au profit des pauvres, il ne saurait s'agir d'une possession collective et indivise de la tribu, car, dans ce cas, les pauvres auraient été compris dans la tribu et auraient eu, de ce chef, leur part régulièrement annuelle du communal; il devait donc y avoir des possessions à titre individuel qui se trouvaient touchées par cette institution religieuse soumettant périodiquement les riches à cet exercice du droit des pauvres. Partant, les possesseurs réguliers pouvaient avoir intérêt à faire acte d'ayants-droit en inscrivant leurs noms sur les lieux possédés par eux. Ainsi s'expliqueraient, en même temps, cette répétition remarquable des noms des mêmes personnes sur des points différents et aussi le fait que plusieurs générations de la même famille semblent avoir gravé leurs noms sur les mêmes points, ce qui implique l'hérédité des droits. Les formules religieuses qu'allectent ces textes, toujours très courts, ne sont pas une objection; leurs auteurs pouvaient entendre placer ainsi la propriété sous la sau-
vegarde de la religion en lui donnant en quelque sorte un caractère sacré et en appelant sur leurs personnes, comme sur leurs biens, la bénédiction divine. Assez fréquemment ces inscriptions sinaïliques sont précédées de signes qui ne semblent pas avoir de valeur alphabétique; ces signes sont peut-être à regarder comme des marques de clans ou de tribus, analogues aux wousotim des Bédouins d'aujourd'hui; il est possible, en effet, que les possesseurs des territoires sinaïtiques appartinssent à des tribus différentes et crussent devoir spécifier leur origine, afin de mieux établir leur identité et l'authenticité de leurs droits.
Cette même explication est peut-être applicable, mutatis mutandis, aux centaines d'inscriptions analogues, et non moins énigmatiques, du Safâ syrien qui devait offrir aux nomades d'autrefois, comme il l'offre à ceux d'aujourd'hui dans la saison favorable, des lieux de pâture et d'eau relativement plantureux. Elle rendrait bien compte, entre autres choses, du S d'appartenance par lequel débutent la plupart de ces graffiti safaïtiques et qui paraissait assez singulier; ce serait l'affirmation expresse du droit de possession individuelle. Plusieurs dfc ces derniers textes, ainsi envisagés, sembleraient même contenir des indications (généralement introduites par la particule S oui?) pouvant se rapporter à des transferts de droits, aliénations, associations, partages, etc., consentis en faveur (by) de tiers.
Sceaux et poids à légendes sémitiques du Ashmolean
Muséum.
M. Lidzbarski a publié récemment * une série d'intailles sémitiques appartenant au Ashmolean Muséum d'Oxford et portant des légendes en caractères phéniciens ou hébraïques archaïques. Grâce à d'excellents moulages que je dois à l'obligeance du
1» Lidzbarski, Ephemeris fur semitische Epigraphik, I, p. 10 et suiv.