Makrizi, Khitat, 1, p. 207, I
286 recueil d'archéolocie orientale
de Hâkem et que Dhâher avait hérité ce protocole de son père. Hâkem lui-même le tenait-il de son ou de ses prédécesseurs, ou bien est-ce lui qui Ta créé et se Test octroyé sous l'influence de cette folie mystique qui lui fit commettre tant d'extravagances? Hâkem a été accusé, on le sait, par ses contemporains mêmes, d'avoir été jusqu'à prétendre se faire passer pour dieu, ou, tout au moins, pour une émanation de la divinité. Assurément, un pareil titre, s'il l'a réellement porté, était bien fait pour prêter à l'équivoque f et contribuer à accréditer et à propager des accusations de ce genre. La question, envisagée à ce point de vue particulier, ne manque pas d'intérêt, mais, jusqu'à plus ample informé, nous n'avons pas le moyen de la résoudre. C'est déjà beaucoup de pouvoir dire maintenant que Dhâher et, selon toute vraisemblance, son père Hâkem ont porté ce titre insolite.
C'est un véritable rayon de lumière qui vient toucher ce point, jusque-là si obscur, de notre inscription. Nous pouvons affirmer aujourd'hui que la El-Hadhrat el-mouttahara y désigne un calife, et un calife fàtimite, à l'exclusion d'un abbasside. J'avais discuté autrefois le pour et le contre, et, sans écarter la première hypothèse, j'inclinais plutôt vers la seconde. C'est du côté de la première que paraît devoir pencher maintenant la balance. Je ne reviendrai pas sur les divers arguments que j'avais indiqués moi-même * comme pouvant être invoqués en faveur de celle-ci. Il me suffira de dire qu'ils prennent une force nouvelle et singulière. Non seulement nous sommes fondés désor-
1. Je reviendrai, à une autre occasion, sur cette question délicate de théologie, à propos de certains autres textes fort curieux où l'expression El-Hadhrat el-moutahhara paraît désigner une entité de nature divine, notamment un passage d'un traité de controverse religieuse d'Elias de Nisibe qui m'a été signalé par le P. Ronzevalle et où elle semble bien ne pouvoir se rapporter qu'à Dieu. Je me bornerai, pour le moment, à citer ce passage topique de Y Histoire de la doctrine des Druzes de de Sacy (I, p. 224) : « Le Seigneur, le dieu Hâkem, le saint, se montrera dans toute la pureté de sa grandeur exempte d'attributs. » Cf. i6„ p. 226, note, les expressions iJ^JJl Lr ji, CAjiflA J*c, u*jjô\ J*e, appliquées à Hakem dans les documents druzes.
2. Voir notamment, /. c, pp. 309, 310 n. 2, 311, 325, 332-333, 336.
mais à admettre que le rescrit visé par l'inscription a pour auteur un calife fatimite, mais, si l'on tient compte des circonstances politiques, il y a gros à parier que ce calife n'est autre que Hâkem lui-même, le destructeur du Saint-Sépulcre qui, par cet acte de vandalisme souleva l'indignation de la chrétienté occidentale et provoqua finalement la première croisade. Déjà si intéressante à d'autres égards, comme je l'avais montré, notre inscription, qu'elle se place un peu avant ou un peu après la destruction avec laquelle elle doit avoir un rapport intime, qu'elle émane de Hâkem ou même seulement de son fils, notre inscription, dis-je, deviendrait ainsi un document historique du premier ordre, puisqu'elle appartiendrait en quelque sorte au prologue de ce grand drame qui mit aux prises pour des siècles la croix et le croissant sur la terre même dans laquelle les croyances qu'ils symbolisent avaient leurs communes racines ft .
1. Maintenant que grâce à ce rapprochement décisif, nous sommes autorisés à rapporter notre inscription à Hâkem, il y aura lieu naturellement d'examiner de très près les documents relatifs à ce calife pour voir s'ils ne présenteraient pas par hasard encore d'autres points de contact avec le nôtre. M. van Berchera m'en signale deux qui, à cet égard, méritent d'être notés d'ores et déjà; je crois bien qu'on en trouvera d'autres en poussant dans cette voie désormais ouverte devant nous.
C'est, d'abord, la formule employée dans une pièce officielle émanant de Hâkem et reproduite par de Sacy (op. c, I, p. cccxvi) d'après Makrîzi :
41)1 .là j\ 4io JjUs ctti. i^lft
C'est la môme tournure impersonnelle pour l'injonction de se conformer à Tordre (y}yu serait-il à corriger en J^u?) ; c'est surtout l'emploi de l'expression si topique -u)l »L, ^\, « ce qu'à Dieu plaise ».
C'est ensuite la copie d'un décret de Hâkem cité par le continuateur d'Eutychius, le chroniqueur Yahya d'Antioche (Bibl. Nat., ms. ar. n° 291 f° 131, v°) décret accordant aux chrétiens, sous certaines conditions, l'autorisation de rebâtir leur couvent de Qoseir, en Egypte; on dit, à la fin, que cet ordre a été
enregistré dans tous les bureaux (jj^p j\~ J ~-jj) de Sa Majesté... (sic
l\j à}jL^\ »jCJ-I). Nous avons ici, tout au moins, un exemple authentique du titre de El-Hadhra appliqué, cette fois, à Hâkem lui-môme; quant aux épith<>tes qui accompagnent ce titre elles demeurent incertaines pour la lecture et pour le sens; leur emploi n'est pas exclusif d'ailleurs, de l'emploi possible de êj+m pour Hâkem ; le protocole du calife a pu varier, selon les circonstances, à divers moments de son règne.
§38 Inscription romaine de Niha.
J'ai reçu de M. J. Lôytved, de Beyrouth, l'estampage d'une inscription romaine gravée, me dit-il, sur « une tablette de calcaire » provenant de Nlha. Cette localité, située au nord-est de Zahlé, sur la route qui va à Baalbek, possède des ruines antiques importantes 1 .
Le texte, en caractères un peu cursifs, est assez difficile à déchiffrer, soit que l'original ait été faiblement gravé, soit que l'estampage n'ait pas été poussé bien à fond.
Voici ce que je crois lire :
QOESIVSPETILI^N VSFL*MEN*V(G) DEC • BER • QVd.ES TORCOL • COL • SIBIETC ONIVGI
Q{uintus) (? G)es(s)ius Petilianus, flamen Aug(ustalù), dec(urio) Beriytensis) quaestor col(onorum?) co/(omae?), sibi et conjugi.
L'inscription est complète.
Le nom est douteux par suite de l'incertitude planant sur la première lettre qui a l'aspect d'un O interrompu. J'inclinerais à y voir un G; malheureusement les autres G de l'incription, bien qu'assurés (dans Augustalis et conjugi), sont trop indistincts pour prêter à une comparaison utile. Si Ton admet cette valeur, on pourrait considérer Gesius comme équivalant à Gessius. En tout cas, je ne pense pas que ce soit un C (Cesius pour Caesius). M. Cagnat, à qui j'ai soumis l'estampage, pencherait plutôt pour Oesius, orthographe anormale du nom connu* Aesius. Mais je
1. Voir la description du temple de Niha et d'un autre temple, non loin de là, à Heusn Niha, par Sir Ch. Warren, Palest. Expl. F. Quart. Stat., 1870, p. 203.
Lfc DKOÎT DES PAUVRKS CHEZ LES NABATEENS 289
dois dire que l'interruption dans le tracé de la lettre C paraît être plutôt intentionnelle qu'accidentelle.
A la 4 e ligne l'abréviation COL • COL • fait difficulté. L'un des deux groupes représente évidemment le mot colonise; mais l'autre? J'avais pensé kcollatus, collegium, etc., pour le premier. Mais M. Gagnât estime qu'il n'y a guère moyen de lire autrement que colonorum coloniœ.
En tout cas, notre personnage, prêtre d T Augusle, décurion et questeur, devait être un assez gros bonnet do la colonie romaine de Béryle. Nîha est à une dizaine de lieues dans Test de Beyrouth. Il est à supposer que Petilianus devait posséder de ce côté quelque domaine dans lequel il avait préparé le sépulcre destiné à recevoir ses restes et ceux de sa femme.
Le droit des pauvres et le cycle pentaétérique chez les Nabatéens.
J'ai montré plus haut (p. 187 et suiv.) qu'il devait exister, chez les Nabatéens, une institution charitable rappelant d'une manière remarquable celle de Tannée sabbatique des Juifs et comportant elle aussi, à certaines époques fixes, l'abandon, aux profit des pauvres, de tout ou partie des récoltes.
Chez les Nabatéens, comme chez les Juifs, ce droit des pauvres ne pouvait, semble-l-il, s'exercer que périodiquement, selon un cycle d'années que nous ne connaissons pas encore. Le fait de la périodicité peut être tenu pour hors de doute; il résulte, à la fois, et des conditions générales inhérentes à l'institution même, et de la façon dont l'exercice de ce droit sert à caractériser une certaine année de 1ère de Boslra dans l'inscription pinaïlique où j'en ai découvert la mention.
Mais quelle était la durée de cette période? Était-elle de sept ans, comme chez les Juifs? La chose est possible, mais elle n'est pas démontrée. Ce n'est que par analogie, et pour mieux faire saisir ma pensée, que j'avais donné l'épithète de « sabbatiques »
EO
Hkcukil d'àkciiéologik oiurntalk. IV. Août 1901. Livn
290 recukil d'àkchéologie orientale
à ces années nabatéennes marquées par le retour régulier d'une obligation d'origine vraisemblablement religieuse. Il se peut fort bien que chez les Nabatéens, la période ait été ou plus longue ou plus courte que celle fonctionnant chez les Juifs. Il se peut même que la durée en ait été modifiée au cours des temps, et si, d'aventure, le titre du roi Rabbel II, « bienfaiteur de son peuple », a réellement quelque rapport avec cet usage, on pourrait aller jusqu'à supposer que le roi a mérité ce titre pour avoir rapproché ces échéances de la charité, par exemple en réduisant à un nombre d'années moindre une période primitive plus longue.
Ce n'est là, bien entendu, jusqu'à plus ample informé, qu'une pure hypothèse. Je crois pourtant devoir l'introduire dans le problème parce qu'elle pourrait concorder avec certaines données, plus ou moins explicites fournies par l'histoire et la numismatique et tendant à faire admettre chez les Nabatéens l'existence effective de grandes fêtes pentaétériques 1 auxquelles il serait dès lors assez naturel de rattacher la rotation du cycle ramenant, à intervalles réguliers, les années susceptibles d'être consacrées aux pauvres.
Bien qu'il ne paraisse pas avoir trait directement à la question spéciale qui m'occupe, je rappellerai tout d'abord un renseignement dû à Nonnosus 2 qui nous montre, tout au moins,
1. Je m'expliquerai tout à l'heure sur la valeur chronologique exacte de cette dénomination.
2. Nonnosus (Miiller, Fragm. hist. yr., IV, p. 179). A relever en passant, l'intéressante indication qu'il nous donne sur le phylarque des Saracéniens de Palestine, Kdiïooç ànftyovoz 'ApéOa, qui commandait aux Xivôyivoî et aux Maaôrjvo». Ces noms nous reportent en plein milieu nabatéen et arabe : Wp, min, •£& ,«*«• > ces deux derniers paraissent être identiques à ceux de deux tribus célèbres dans les traditions arabes préislamiques ; je crois que c'est à tort qu'on a voulu (Miiller, op. c, p. 178) reconnaître dans le nom des Maa^voc celui des Madianites.
Ce Nonnosus, fils de Abramès, semble avoir été d'origine syrienne, peut-être juive. En tous cas, il appartenait à une famille qui entretenait d'anciennes relations avec les populations saracéuiennes. Son père avait déjà été envoyé en mission politique auprès de Kaisos, qui lui avait confié son fils Mauia; (VW2, \mnr '-) pour l'amener à Constantinople à la cour de Justinien ; et, aussi, auprès du phylarque 'AXajxovvSapo; (jXi\ le Ghassanide). Son grand-père avait été
que les Nabatéens avaient d'importantes solennités religieuses annuelles, revenant à date fixe. Nonnosus en parle en connaissance de cause, ayant été envoyé en mission politique par Justinien auprès des Nabatéo-Arabes que l'auteur appelle Saracéniens et qui étaient établis au Phœnikôn 1 , et au delà, dans les monts Taurenoi, c'est-à-dire dans la région même du Sinaï.
Ces Saracéniens, raconte-t-il, ont en vénération un certain lieu saint (Upév tj x^P 10 ^» consacré à quelqu'un des dieux*. Ils s'y réunissent deux fois Tan. L'une de ces panégyries dure un mois entier, presque jusqu'au milieu du printemps, quand le soleil entre dans le signe du Taureau; l'autre panégyrie, qui dure deux mois, est célébrée (aycuat) après le solstice d'été. Pendant la durée de ces panégyries il y a trêve générale (rcacav ayouaiv etpr^v) aussi bien entre eux qu'à l'égard des étrangers ; on prétend même que cette trêve est observée par les bêtes sauvages.
Ce dernier détail fantastique, écho de quelque légende populaire, ne saurait infirmer l'exactitude du fait relaté par Nonnosus : l'existence chez les Nabatéens de grandes fêtes périodiques annuelles. La chose mérite d'être rapprochée de deux documents épigraphiques provenant du Haurân. C'est, d'abord, une inscription grecque de Deîr es-Semeîdj 3 , ainsi conçue :
r H êopTTj tûv Soa&rçvwv deyerai tw ôsa> Aoiou V.
« La fête des Soadéniens est célébrée pour le dieu le 30 du mois de Loos ».
chargé d'une mission analogue auprès dudit Arethas, grand-père de Kaisos. Les noms de deux autres fils de Kaisos sont également caractéristiques : "Àfxépoç
1. Sur le ^oivtxwv (probablement 'SakM), voir plus haut, p. 190. Les monts Tauptjvoî sont visiblement le massif du Sinaï, dont le nom spécifique est, encore aujourd'hui Djebel et-Tôr (j^ = TO), nom auquel les Arabes eux-mêmes (cf. Yâqoût, s. v.) reconnaissent une origine nabatéenne.
2. L'expression ôtwôyj Ceû>v àv£t|iivov est quelque peu obscure. Muller l'a rendue : « alicuideorum consecratum ». Blau (Z. D. M. G., 25, p. 578) a proposé de corriger 'Oputèri ôeû>, et de considérer 'OptoÔYjç comme l'équivalent du 'OpoTàX d'Hérodote. CeUe conjecture est plus que risquée.