haie, xiv, 29 : xxx
4. Au cours d'une exploration dans le désert du Tîh, que j'ai faite en 1886.
ce point du récit de Josèphe que j'ai à m'arrèter, c'est sur un certain détail qu'il donne incidemment à ce propos.
Moïse, pour se débarrasser de ces serpents malencontreux, aurait eu recours à l'expédient suivant. Il emporta quantité d'ibis dans dos cages de papyrus et les lâcha contre lesdits serpents, dont ils ne firent qu'une bouchée.
Cette légende repose, somme toute, sur l'observation de faits naturels, les ibis étant, comme plusieurs de leurs similaires au long bec, tels que les cicognes, grands amateurs de reptiles. Ce qui est assez bizarre, à première vue, c'est ce qu'ajoute Josèphe. J'emprunte, pour ce passage, la traduction de M. J. Weill, publiée tout récemment sous la direction de M. Th. Reinach 1 :
C'est (l'ibis) un animal très ennemi des serpents, qui s'enfuient quand il fond sur eux, et, s'ils résistent, ils sont saisis et engloutis comme par des cerfs.
IIoXcataiTaTov S' eori toiç o?î<ti toOto to £mov • yvïyovai te yàp èitepxoyivaç xort açiorafiEvot xaôarcep On' sXaç a>v àpitaÇo|j.evot xaTaiïcvovTOti.
Celte expression que j'ai soulignée : comme par des cerfs, ne laisse pas, assurément, d'être tant soit peu surprenante. Aussi la critique moderne a-t-elle supposé quelque altération du texte en cet endroit. L'un des derniers et des plus estimés éditeurs de Josèphe, M. Naber, n'a pas hésité à corriger utc' èXàçwv en 6icà veçwv, et cette correction a semblé à MM. Weill et Th. Reinach, mériter sérieuse considération, puisqu'ils ont cru devoir lui faire Thonneur de la signaler en note, sans aller, cependant, jusqu'à l'introduire dans leur traduction, eu quoi ils ont agi prudemment comme je vais le montrer.
M. Naber, lui, est tellement sûr de son fait, qu'il a purement et simplement incorporé dans son texte courant cette leçon absolument arbitraire, qui n'est autorisée peu ou prou par aucune variante de manuscrit. Il n'a même pas pris la peine d'avertir par un signe quelconque, astérisque ou autre, qu'il a cru devoir faire subir au texte en ce point une grave modification, et ce n'est que
1. Œuvres complètes de FI. Josëphe, traduites en français sous la direction de Th. Reinach, par J. Weill, t.I, p. i?3-124.
LES CEKFS MANGEUKS DE SERPENTS 321
par hasard que le lecteur non prévenu peut apprendre, dans une note perdue au milieu du commentaire d'ensemble (p. xu, § 246), l'existence d'une leçon réelle toute différente et condamnée sans autre forme de procès.
Sans doute, au point de vue matériel, la co section de M. Naberest de Tordre paléographique, et elle serait acceptable si elle menait à quelque sens plausible. Mais force est bien de reconnaître qu'en l'espèce, elle ne rime à rien ; ces serpents qui seraient engloutis par les ibis « comme par des nuées » sont encore plus incompréhensibles qu'engloutis « comme par des cerfs ». À tant faire que de changer la leçon, il serait préférable, alors, d'opérer d'une manière radicale et, sans se préoccuper de similitudes graphiques plus ou moins spécieuses, de substituer carrément quelque autre mot qui serait au moins en situation. On pourrait, par exemple, penser à ir.b /aStëwv et, en arguant du fait que l'expression, à raison de sa position dans la phrase, semble devoir plutôt tomber sur àpr.^i^vto: « étant saisis » que sur xata^ivovra». « sont engloutis », entendre le tout : « saisis comme par des pinces », ce qui répondrait assez bien au fonctionnement des longues et puissantes mandibules du bec de l'ibis.
Mais est-il réellement bien nécessaire de toucher au texte, et la leçon reçue \jt/ eXa^wv « par des cerfs », qu'elle soit primitive ou qu'elle ait été introduite par quelque glose, en tout cas fort ancienne, ne se peut-ello défendre? Il suffit pour répondre à cette question de se rappeler la croyance, passablement étrange, mais si populaire dans l'antiquité, que les cerfs se régalentdes serpents. C'est même ce régime alimentaire fort échauffant qui leur cause cette gramTsoif qu'on leur prête, en nous les montrant toujours en quête d'une onde pure et fraîche. Nous avons, à cet égard, les témoignages les plus divers et les plus concordants, ceux de Xénophon, Théophraste, Appien, Plutarque, Elien, Lucrèce, Lucain, Pline, Martial, etc. La légende a passé chez les Pères de l'Église et les auteurs du moyen Age; elle a même pénétré jusque dans les traditions rabbiniques et arabes. On trouvera l'indication détaillée de tous les passages chez notre bon vieux Bo-
RKCUE1L d'ArCH.COLOGIK OKIKNTALK. IV. AOUT 1901. LlVKAIdO.N 21. j
chart 1 , trop oublié aujourd'hui, qui, il y a quelque deux siècles et demi, me semble avoir fait la pleine lumière sut ce point obscurci, à nouveau, et comme à plaisir, par les prétentions de la critique moderne. Il n'avait pas manqué de comprendre dans cet ensemble le passage de Josèphe, en quoi il me parait avoir eu tout à fait raison.
Je ferai remarquer que Solin 2 , paraphrasant Pline, emploie pour parler des cerfs mangeurs de serpents une expression qui rappelle singulièrement celle de Josèphe : « serpentes hauriunt », dit-il. C'est tout à fait l'équivalent de notre xaTaxtvovra». ; les deux locutions comportent Ja même image : « boire », c'est-à-dire « avaler », « gober », engloutir tout d'un trait, ou tout d'une pièce, sans mâcher.
L'intervention des cerfs dans la phrase de Josèphe a peut-être précisément pour objet de justifier l'emploi de xaTamvcvTat définissant le mode de déglutition des ibis.
J'estime donc qu'il n'y a pas nécessité d'amender le texte de Josèphe en allant avec M. Naber chercher midi à quatorze heures; que si même la leçon de la vulgate n'était pas, d'aventure, celle de la rédaction originale, — ce qui reste à démontrer, — il ne faudrait pas y chercher, en tout cas, une simple erreur de copiste, mais plutôt alors une glose ancienne, une glose voulue et réfléchie, justifiée par une idée universellement répandue. Pour garder au passage sa valeur réelle, il convient, et il suffit, de l'entendre ainsi, en insistant sur la valeur propre des termes que je souligne à dessein :
Les ibis saisissent les serpents et les avalent tout d'une pièce comme (le font) les cerfs.
1. Bochart, Hierozoicon, t. I, col. 885-887. Je me bornerai à ajouter le curieux passage où saint Ambroise (De Virgin., II) compare sainte Thècle au cerf tuant le serpent et courant se désaltérer à la source divine.