Recueil, II, pp
2. Je l'ai trouvé également sur un cachet Israélite ; voir mes Sceaux et cachets, etc., n°42.
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LA STÈLE PHÉNICIENNE d'aMRITIJ 327
héliographique 1 , il y a une vingtaine d'années; elle a été, en outre, reproduite par MM. Perrot et Chipiez dans leur Histoire de [art dans l antiquité (III, p. 413), d après la photographie que j'avais à cette époque communiquée à M. Perrol. Bien qu'exécutée a une échelle beaucoup plus modeste que la belle planche dont M. de Clercq a placé des épreuves sous les yeux de l'Académie, la gravure accompagnant mon rapport est plus complète à certain égard : elle montre, en effet, que la stèle était munie à sa partie inférieure d'une longue queue, simplement épannelée, qui devait permettre de l'encastrer dans une base ou un soubassement. On ne saurait trop engager M. de Clercq à donner dans le Catalogue de sa collection, en même temps que cette grande planche héliographique, une gravure complémentaire montrant ce détail du monument, détail qui a son importance.
Quand je vis l'original, lors d'un bref passage à Beyrouth en 1881, il gisait, à l'abandon, brisé en deux morceaux et souillé de terre, dans le jardin de M. Péretié; il me fut impossible, dans ces conditions, d'examiner de près ces deux gros blocs, difficiles à mouvoir, et je dus me contenter de la photographie que, peu après, M. Péretié voulut bien me faire tenir sur ma demande. Ce n'est que quelques années plus tard, lorsque le monument, acquis par M. de Clercq, fut envoyé à Paris, nettoyé et convenablement rajusté, que son heureux possesseur eut la bonne fortune d'y découvrir une inscription phénicienc, gravée en caractères menus et frustes, qui en augmente singulièrement la valeur.
Je crois qu'il ne'sera pas inutile, pour la clarté de la dicusssion, de reproduire ici la description succincte du monument, que j'ai donnée en 1883 (/. c); j'y joindrai (voir p. 326) la reproduction de la gravure sur bois exécutée pour l'ouvrage de MM. Perrot et Chipiez; bien qu'assez sommaire et n'ayant guère que la valeur d'un croquis, elle est assez fidèle pour permettre de se faire une idée suffisante de l'ensemble de la figuration :
1. Clermont-Ganneau, Mission en Palestine et en Phénicie entreprise en 1881. — Cinquième rapport, pp. 128-129, n° 109, pi. vi, A.
N° 109. — Calcaire dur. Amrith (au lieu dit Nahr-Abrak). — Stèle haute et étroite, arrondie par en haut. Hauteur l m ,80; largeur m ,35; épaisseur m ,20. Brisée en deux morceaux. Sculptée en bas-relief : un personnage debout, de profil, vêtu à l'égyptienne, coiffé du bonnet conique à bouton, avec Turaeus se projetant en avant; imberbe, cheveux bouclés ; tenant de la main gauche un lion suspendu, la tête en bas, par les pieds de derrière; de la main droite, il brandit une arme recourbée. Il est debout sur un lion de profil, rugissant, la queue en trompette, les pattes reposant sur une montagne à double cîme. Au dessus de la tête du héros, le disque embrassé par le croissant et, couronnant le tout, le disque aux ailes éployées. Mélange de style assyrien et égyptien caractéristique de l'art phénicien de haute époque.
Si j'ai bien saisi les explications de M. de Clercq, il inclinerait à voir dans le personnage sculpté en bas-relief un personnage royal plutôt qu'un dieu. Il est permis d'être d'un avis différent et d'y reconnaître, au contraire, un héros divin, voire même un véritable dieu. Telle était l'impression de M. Perrot; telle était aussi, et telle est encore la mienne. Comme Ta justement rappelé M. Perrot, il existe des monnaies d'un satrape indéterminé de Syrie, monnaies remontant au v e siècle avant notre ère, dont le revers représente une scène offrant avec celle de la stèle une analogie frappante : personnage nu, de profil à droite, brandissant de la main droite une courte massue et tenant de la gauche un lion suspendu par la queue et les pattes de derrière, la tête en bas 1 . Or, là, l'identité du personnage n'est pas douteuse : de l'aveu de tous, c'est un Héraklès, ainsi qu'en témoigne Tare figuré derrière lui. La scène est traitée dans le style et selon les conventions de Tari hellénique, mais le motif est incontestablement d'origine orientale; c'est celui-là même dont la stèle d'Amrit, d'une exécution peut-être contemporaine de celle de ces monnaies, nous apporte une version plastique plus voisine de
1. Six, Le satrape Mazaios, p. 56, n°« 2 et 3. Cf. Bahelon, Calai., Les Perses Achémén.y p. 46, n° s 317, 318, pi. vin, n° \.
Ces statères sont classés au v e siècle avant J-C. Sur le premier, Héraklès, d'un style plus archaïque, tient le lion suspendu par la patte droite do derrière, et l'on remarquera que la bête retourne la tête vers le héros, comme elle le fait sur la stèle. Sur le second, Héraklès tient le lion par la queue et la bêle ne retourne pas la tête. Ce dernier statère porte, en caractères phéniciens, le nom de Ba'ana, qu'on croit être celui d'un satrape syrien.
l'archétype originel. Quel est ce dieu — si dieu ii y a? — Le personnage aflecte quelque peu. à première vue, les allures du Recheph syro-phénieien: mais il n'y a probablement U qu'une apparence et il n'y a pas lieu de s'arrêter à un rapprochement contredit, d'ailleurs, par certains détails sur lesquels il serait trop long d'insister. Nous verrons tout à l'heure si l'inscription phénicienne ne permettrait pas de trancher la question, et dans quel sens.
Selon M. de Clercq, l'ensemble du monument appartiendrait à l'art phénico-hittite. J'hésite beaucoup, pour ma part, à souscrire à ce diagnostic archéologique. Il semble plus naturel, à tous égards, de le considérer comme purement phénicien: il offre, aux doses voulues, ce mélange de style assyrien et de style égyptien qu'on s'accorde depuis longtemps à regarder comme le propre du style phénicien; il provient de la c\Me mémo do Phénicie; enfin, l'écriture et la langue de l'inscription sont phéniniciennes. Par contre, on ne relève dans la figuration aucun île ces traits caractéristiques de l'art dit hittite, par exemple, la chaussure typique à pointes recourbées: le personnage est nupieds 1 .
Au-dessus de la tète du personuage est sculpté le symbole si fréquent du disque emboîté dans le croissant. 1) après M. de Clercq, suivant, d'ailleurs, en cela l'opinion courante, ce symbole représenterait le disque solaire combiné avec le croissant lunaire. Je crois plutôt que ce symbole, dans son ensemble, est exclusivement lunaire. Lo soleil est représenté déjà, ft pari, et suffisamment, par le disqueailé qui piano au sommet de laslMe. 11 n'y avait pas lieu de le figurer à nouveau ; ce serait une véritable tautologie. Quant au disque inscrit dans le croissant, c'est celui, non pas du soleil, mais, à mon avis, celui delà lune même, de la lune observée au moment de ce phénomène bien connu en astronomie sous le nom de lumière cendrée. On sait, en effet, que,
1. Cette nudité des pieds, dont la convention religieuse sYst conservée à travers les siècles jusque dans l'art chrétien, pourrait <Mro encore un indice d<< plus à invoquer en faveur de la condition divine du personnage.
dans certaines conditions favorables, à l'intérieur du croissant brillant, éclairé directement par les rayons solaires qui le frappent, on aperçoit tout le reste de la surface circulaire de l'astre, plus faiblement, mais nettement éclairé par le reflet de la lumière, elle-même empruntée, du globe terrestre; par un effet de contraste facile à expliquer, le croissant brillant semble appartenir à un cercle d'un diamètre beaucoup plus grand que celui de la masse vue en clair-obscur; celle-ci paraît être inscrite dans celui-là; c'est précisément ce que nous montre le symbole de la stèle.
Cet aspect singulier de la lune, visible dans le ciel diurne aussi bien que dans le ciel nocturne, a toujours dû frapper vivement l'imagination des hommes; la mythologie et le folkore s'en sont préocupés; aujourd'hui encore, en Angleterre, la croyance populaire désigne ce phénomène de la lumière cendrée par une expression pittoresque dans laquelle tout un mythe est comme en germe : a the new moon with the old in his arms », la nouvelle lune avec la vieille dans ses bras. On comprend dès lors que Part antique, à côté du disque ou du croissant lunaires, traités séparément, ait cru devoir souvent représenter ce troisième et assez étrange aspect de l'astre capricieux. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette explication, que j'avais proposée, sans grand succès du reste, il y a bien des années 1 , est applicable à plus d'un autre cas 1 qui a prêté à la même interprétation erronée que celui
1. En particulier, à propos même de la stèle d'Amrit publiée par moi (/. c, en note) : « Ce symbole, à cet état, reproduit, selon moi, l'aspect de la lune dans le phénomène dit de la lumière cendrée ».
2. Je signalerai, entre autres pour la figuration de la lumière cendrée sous cette forme du croissant emboîtant le disque lunaire : un scarabéoïde à légende phénicienne (Clermont-Ganneau, Sceaux et cachets, p. 21, n° 13, note 1); la coupe phénicienne de PaJestrina (id., L'imagerie phénicienne, p. 64, n. 1 pi. I ; à côté du disque solaire ailé; à remarquer, en outre, que là la scène se passe notoirement en plein jour et qu'elle implique, par sa signification même, la présence symétrique de la lune et du soleil) ; sur une intaille représentant la navigation d'Hercule (publiée dans les Mél. de VÊc. Fr. de Rome, 1892, p. 274); sur le bas-relief de Bar-Rekoub, à Zendjirli, avec dédicace au dieu lunaire Baal-Harran (reproduit dans les Sitz. ber. de l'Acad. des se. de Berlin, 1895,