‹ Recueil d'archéologie orientaleChapitre 208 sur 213 · Mignc, Patr. f/r., t. XLI, col · texte numérisé non relu

Mignc, Patr. f/r., t. XLI, col

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fondement dans cette information — et il est difficile de croire que saint Épiphane raitinvcntéeà plaisir de toutes pièces — il faut avouer que cette apothéose inattendue du grand archégetès du peuple Israélite répondrait assez bien au caractère que semble révéler le nom même de Chai' al-Qaum. Il se peut d'ailleurs que le nom de Moïse se soit introduit indûment dans cette tradition grâce à quelque similitude entre son rôle tel qu'il se dégage des récits bibliques et le rôle de la personnalité mythique du DlpStt sw national des Nabatéens auquel cette tradition se rapporterait en réalité 1 . Sous le bénéfice de celle dernière hypothèse, on pourrait même arriver à combiner entre eux ces trois éléments, en apparence si disparates : Théandritès, Chaî c al-Qaum et le Moïse fabuleux attribué plus ou moins arbitrairement aux Nabatéens par saint Épiphane.

Somme toute, comme on le voit, le vocable du dieu reste encore obscur dans sa signification môme, et, jusqu'à plus ample informé, ce n'est pas lui qui peut nous éclairer sur la véritable personnalité de celui-ci. Il nous reste à examiner quel parti Ton pourrait tirer, à ces dernières fins, de l'indication de l'abstinence du vin que l'inscription palmyrénienne associe à la mention de notre dieu.

Quelle que soit la façon dont on veuille interpréter la petite incise ian nto nS n, qu'on la rapporte au dédicant ou — ce qui semble grammaticalement préférable — au [dieu lui-même, il n'en demeure pas moins que la prohibition du vin est une caractéristique du culte de Chat* al-Qaum. M. Littmann rappelle avec raison, à ce propos, que l'emploi du vin était interdit dans les libations offertes à nombre de divinités helléniques, ou égyptohelléniques: Mnémosyne, Eôs, Hélios, Sélènè,Nephthys, Osiris, etc.*; ces libations, dites vvjfàXta, ne comportaient que du lait,

1. Si Ton voulait pousser plus avant dans cette voie de conjectures, on pourrait prononcer des noms, par exemple, et ce n'est pas le seul — celui de Cho'aib — le Yethro des traditions arabes — en observant que les racines cla, et ^ r ù semblent avoir interféré sur plusieurs points dans les acceptions de leurs dérivés respectifs.

2. A la liste donnée par M. Littmann on peut ajouter : les Nymphes, Aphro-

du miel et de l'eau, à l'exclusion du vin. Il insiste particulièrement sur deux cas, celui de Zeus Hypatos et, surtout, celui de Sôsipolis. Pour le premier, il cite le passage de Pausanias (I, 26, 5) où il est dit que, devant l'entrée du célèbre Erechtheion 1 d'Athènes s'élève un autel de Zeus Hypatos, où Ton ne sacrifie rien de ce qui vit, mais où Ton offre seulement des gâteaux, les libations de vin étant interdites par l'usage. Pour le second, il cite un autre passage de Pausanias (VI, 20, 3) ■ relatant qu' à[Élis, dans le Péloponèse, on rend un culte spécial à un certain Sôsipolis, èxr/wpioç 8a(|*a>v des Eléiens, dans le temple de la déesse Eileilhya (Lucine); ce culte consiste en affusions (d'eau), en offrandes de pain pétri avec du miel 1 , et en encensements; quant aux libations de vin, même interdiction par l'usage.

Après avoir rappelé diverses indications archéologiques qui tendraient à établir que le génie éléien Sôsipolis est identique au Zeus Sôsipolis 4 de Magnésie et d'Olympie, dieu de l'agriculture

dite, Ourania, la Despoina d'Olympie, les Euménides et, en général, les divinités chthoniennes ; c'est à ce dernier titre que, chose assez paradoxale, Dionysos lui-même, le Dionysos cbthonien des mystères, repoussait les libations de vin.

1. Bien qu'il n'y ait probablement là qu'un mirage, cet 'Epl/ôsioy ainsi associé au pwjxb; vtq<p«Xioç du Zeus Hypotos, fait songer involontairement au ru*T KD31K, encore inexpliqué, dont il est question dans l'inscription nabatéenne (R. Ê. S., n° 86) où le dieu Chaî* al-Qaum s'est révélé à nous pour la première fois. Il est certain que NnDIK serait une transcription satisfaisante de 'Ëpr/Oeiov et que, dans ce cas, on s'expliquerait le désaccord apparent entre le genre masculin du pronom démonstratif et la forme pseudo-féminine du mot en litige. Mais comment justifier d'une façon plausible l'existence d'un Erecbteion nabatéen en plein Haurân?

2. Au passage cité par M. Littmann il faut ajouter celui de VI, 25, 4, où Pausanias nous dit qu'il y a, à gaucbe du temple de la Tycbé des Eléiens, une petite chapelle consacrée à Sôsipolis, avec, son image peinte, sous la forme d'un jeune garçon vêtu d'une cblamyde multicolore et constellée, tenant la corne d'Amaltbée. Par une coïncidence au moins curieuse, Pausanias parle immédiatement après (§§ 5 et 6) de la statue du fameux dieu Satrapes, également adoré par les Eléiens, dieu dont on croit retrouver le nom littéralement transcrit, NSYntf, dans une autre inscription palmyrénienne.

3. Ce genre de gâteaux, très goûté dans l'antiquité, devait ressembler fort à notre pain d'épice.

4 . A observer toutefois, que le signalement du Sôsipolis éléien donné par Pausanias dans le passage que j'ai cité plus haut, en note, ne répond guère à celui d'un Zeus.

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probablement originaire de Crète, M. Littmann, sans nllor jusqu'à prétendre que oip}N3W ail un rapport direct avec SfirafaoXtf, ne serait pas éloigné de croire que le nom et loculto do ces deux divinités peuvent avoir eu un développement similaire. II rapproche même, dans les vocables, l'élément WW = ç\~ do wiÇw, et l'élément Dip = ^y de *6Xtç. Il ne faudrait pas, je pense,

trop presser ces rapprochements. S'il y a réellement quelque rapport onomastique entre ces vocables, on le voudrait plus précis. Le véritable équivalent grec deDlp^K ww — étant concédé que SPC ait bien eu le sens de« sauver »* — serait plutftt quelque chose comme 8vju,o<7a>TcrjÇ, atoatîaixoç, a<.>8au,oç\ Ici encore, on le voit, nous sommes forcés de conclure qu'il n'y a décidément pas grand fond à faire sur la valeur étymologique du vocable ; à vrai dire, nous ne sommes pas, pour le moment, en état de la déterminer avec certitude. Il nous faut donc en revenir, et nous tenir au trait caractéristique de notre dieu nabatéen : la prohibition du vin.

Il y a, je crois, à tirer de ce trait d'autres conséquences encore que celles discutées par M. Littmann, des conséquences qui ont l'avantage de nous maintenir tout d'abord sur notre terrain proprement sémitique et qui, si elles nous ramènent finalement, elles aussi, en territoire hellénique, nous y conduiront par une voie, et nous y feront pénétrer par une frontière sensiblement différentes.

1. cb n'a ce sens qu'accessoirement. On pourrait, cependant, invoquer en faveur de cette explication la signification possible du nom propre salaïtique WTO (cf. ?&, tout court.

2. S*)?:*?!»;, et sa forme contractée £ctô*|**s ne sont connus jusqu'à prisent que comme noms propres de personnes. Quant à >/w**4*rns f cVst un titre <\onnk assez souvent à de hauts personnages bithyniens et même a la h'/uU locale, qualifiée, à la fois, de ?t)op^|tsioc et de ttw*™* hoir des exemple* ^nnu Um inscriptions de Prusias. Cf. Intcr. gr&c. att re*. rom. ptrtin., h\M. 'Magnat, t. III, fasc. 1, n° fjl). On remarquera, soit dit en passant, que ce titre de er.oo^Trr.; fournit juste Te/jui valent grec que Ton attendait pour le titre de rrc ou ,"îC7 2VB dont se pare le roi ffabel, dernier du nom, dans deux nouvelles inscriptions nabatéennes (cf. wjrra, pp, 171 f 174 et fi, H. H, f H&HW)'

Il convient, en premier lieu, de constater un fait capital, qui a été laissé de côté par M. Littmann et qui me parait dominer toute la question : c'est l'accord remarquable de la donnée rituelle que nous fournit notre inscription avec le renseignement que Diodore de Sicile (XIX, 94) nous a laissé concernant la prohibition formelle du vin chez les Nabatéens : « D'après une loi du pays (les Arabes Nabatéens) ne sèment pas de blé, ne plantent aucun arbre fruitier, ne boivent pas de vin et ne construisent aucune maison; ceux qui font le contraire sont punis de mort». Voilà qui est catégorique. On a déjà rapproché autrefois de cette information l'abstinence du vin observée par les Rehabites de la Bible, et cela avec d'autant plus d'apparence de raison, que cette tribu nomade, d'origine Kenite, peut avoir eu des liens de parenté réelle avec les Arabes Nabatéens ou autres. Cette proscription du vin chez un groupe considérable de la famille sémitique aurait donc des racines profondes dans le passé; elle a dû s'y maintenir, plus ou moins étendue, plus ou moins vigoureuse, jusqu'au jour où Tlslam Ta fait revivre et lui a donné une extension universelle. On pourrait, même, entre temps, en retrouver çà et là des traces plus ou moins distinctes 1 . Mais je ne puis aborder ici cette recherche, devant me renfermer dans les limites de la question, déjà fort complexe, que j'ai à traiter.

Sur ce point, donc, le dire de Diodore et celui de notre inscription se confirment mutuellement. Or, si nous nous reportons à d'au* très données non moins formelles, nous constatons dans la religion nabatéenne un fait en apparence diamétralement opposé, à

1. Un exemple entre autres, emprunté à ces sectes hérétiques que saint Épipbane connaissait si bien et qui, sous couleur de christianisme, avaient conservé maint et maint usage des vieux cultes païens de Syrie. Saint Êpiphane (Ad hxres. Migne, t. XLI, col. 834) nous dit que la secte des Sévériens proscrivait le vin d'une façon absolue, parce qu'il était considéré comme le venin du dragon, cause de tous les maux, la vigne étant née de l'union du diable, sous la forme du serpent, avec la terre. Cf. Théodore Bar Khouni (Pognon, Inscr. mandaltes, p. 173) qui, paraphrasant et résumant ce passage, dans son livre syriaque des Scholies, dit que Sévère rejetait le vin et la vigne qu'il prétendait nés de l'union de Satan, sous la forme d'un dragon, et de la terre. A retenir pour le point de vue auquel nous avons à nous placer, la signification non seulement dogmatique, mais aussi explicitement mythique, attribuée à cette prohibition du vin.

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savoir que Dusarès, le grand dieu national, celui auquel les rois nabatéens, tout au moins, semblent avoir assigné le premier rang, avait pour équivalent avéré et officiel Dionysos, c'est-àdire le dieu du vin. Cette identification repose sur une série de témoignages historiques et épigraphiques trop connus pour qu'il soit besoin de les répéter ici 1 . Et la preuve que ce n'est pas là une simple façon de parler c'est le fait significatif qui nous est révélé par la numismatique, à savoir le pressoir figurant constamment, sur les monnaies frappées à l'époque romaine dans plusieurs villes de la province d'Arabie — la ci-devant Nabatène — à côté de la mention des grandes fêtes périodiques de Dusarès, les Actia Dusaria.

Nous voilà ainsi amenés, par la force des choses, à admettre chez les Nabatéens l'existence de deux dieux antinomiques, pour ne pas dire antagonistes; un Dusarès nettement bachique, et un Chai' al-Qaum non moins nettement antibachique. A priori, ce fait semblerait indiquer la co-existence de deux sectes, correspondant peut-être à deux groupes ethniques distincts, par exemple un groupe araméen et un groupe arabe propre, ayant chacun son dieu particulier. Déjà, maint indice portait à croire à la juxtaposition de ces deux éléments ethniques dans la nationalité nabatéenne, sans parler de l'élément édomite qui, selon toute probabilité, étant données les conditions géographiques, a dû y conserver une place importante. Dans l'état actuel de nos connaissances il serait téméraire de dire auxquels de ces éléments peuvent correspondre respectivement les deux dieux en question. Mais envisagé par ce côté, le problème prend une ampleur singulière; il y a là tout un horizon historique qui s'ouvre devant nous, et, au risque d'être déçus par quelque mirage, de nous

1. Il semble qu'on doive y comprendre celui d'Hérodote identifiant déjà avec Dionysos le dieu suprême et même unique des Arabes auquel il donne le nom énigmatique d'Orotal. Resterait à savoir si, comme je l'ai supposé autrefois, rotai ne serait pas, par hasard, le nom spécifique du dieu désigné par les Nabatéens sous le surnom topique de Douchara, une sorte de Osb; Lapa(hjv6ç. En tout cas, pour ce qui sera dit tout à l'heure, il ne faut pas perdre de vue que, dans la bouche d'Hérodote, Dionysos est l'équivalent d'Osiris.

perdre dans les sables mouvants et perfides de la mythologie comparée, force nous est de porter nos regards et nos recherches dans cette direction.

On ne saurait nier qu'à la lumière des dernières observations que je viens de faire, le fameux épisode qui occupe deux chants entiers (XX, XXI, cf. passim) des Dioyiysiaques de Nonnos, se présente maintenant sous un jour tout nouveau et avec un caractère précis excluant une pure fantaisie de poète. Je veux parler de la lutte héroïque de Dionysos — le troisième Dionysos, le Bacchus indien — contre le roi fabuleux des Arabes, son ennemi acharné, l r an ti bachique Lycurgue (AuxoOpY°Ç* Auxéopyoç). Je sortirais du cadre de cette simple esquisse si j'y voulais faire entrer, même sous forme de résumé analytique, le récit prolixe du prétentieux Homère de Panopolis. Je me contenterai d'en dégager quelques traits saillants qui me paraissent mériter d'être examinés de près.

Nonnos fait de son Lycurgue arabe k un fils tantôt de Dryas, tantôt du dieu Ares lui-même qui l'assiste constamment dans sa lutte contre Dionysos. Il est étroitement associé à ce dernier par les Arabes qui leur rendent un culte commun 1 ; c'est, comme celui-ci un dieu farouche et sanguinaire, armé de la double hache. Lycurgue attaque Dionysos et ses groupes de satyres et de bacchantes marchant à la conquête de l'Inde; il est [d'abord vainqueur et force son adversaire aux abois à chercher un refuge dans les flots delajmer Erythrée, auprès deTéthyset deMélicerte.

1. K&|xov àvaxpovauxxi xa\ "Apct xal Avxoépyw. A remarquer remploi curieux de ce mot xu>(ioc qui évoque plutôt l'idée d'un coite bachique.]

L'insistance avec laquelle Nonnos rapproche Ares et Lycurgue est remarquable. On en a conclu, non sans quelque apparence de raison, que celui-ci pouvait être considéré comme une sorte d'hypostase de celui-là. Si Ton se place à ce point de vue, il n'est pas indifférent de constater que, d'après certains indices, il se pourrait que le panthéon nabatéen eût possédé réellement un dieu assimilable à l'Arès hellénique. Je me bornerai, sur ce point, à rappeler sommairement les dires, plus ou moins autorisés de saint Jérôme, Suidas et autres auteurs connus; le Mars figurant sur quelques monnaies romaines frappées dans certaines villes d'Arabie, et le "AptK 7catpwoç 6e6c figurant dans une dédicace de Rome, d'origine peut-être palmyrénienne (cf. Z. D. M. G., 18, p. 107. — A moins que le texte ne soit mutilé et qu'il n'y faille restituer [AovtrJapTi?)

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Mais Dionysos, remis de cette chaude alerte, revient à la charge, et finit par avoir le dessus. Lycurgue succombe sous les étreintes de la vigne personnifiée par une nymphe et il est frappé de cécité par Zeus. Hèra, qui le protégeait, obtient qu'il soit mis au nombre des immortels 1 . Les Arabes révéraient comme un dieu (wç 0e6v) Lycurgue àôixxeutov, l'apaisant par des encensements* et des libations de sang au lieu de la liqueur de Bacchus douce comme miel. A son retour de l'Inde, Dionysos repasse par l'Arabie, théâtre de son premier exploit, fait connaître aux Arabes à6àx/euf ot les mystères du thyrse (lAtmtxoXouç vapOrixaç) et couvre de vignes les sommets boisés de Nysa.

La localisation de la légende est assurée par la façon dont Nonnos l'encadre entre l'arrivée de Dionysos en Syrie, au Liban, etc. et l'épisode final où le poète s'étend avec complaisance sur la rivalité de Dionysos et de Poséidon pour la fondation de Béryte, personnifiée par une nymphe éponyme dont la conquête échoit à ce dernier.

Nous voilà donc en face d'un Dionysos et d'un dieu arabe dont l'antagonisme rappelle d'une façon frappante l'antinomie que nous avons cru constater entre Dusarès et notre Chai* al-Qaum. Or, Dusarès étant sans conteste Dionysos, on est conduit naturellement à se demander si, par simple symétrie, la personnalité de l'anlibachique Chaf al-Qaum ne se cacherait pas sous le nom hellénique de Lycurgue.

Mais, dira-t-on, toute cette fable développée si complaisamment par Nonnos n'est qu'un jeu d'esprit, et le poète s'est tout bonnement borné à transplanter de toutes pièces en Arabie, le mythe populaire du Lycurgue thrace, déjà connu d'Homère 1 , en l'agrémentant de quelques variantes plus ou moins arbitraires. Ce Lycurgue thrace, roi des Édones, est le père et non le fils de Dryas; armé de la double hache, il combat Dionysos, qui, effrayé

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