‹ Recueil d'archéologie orientaleChapitre 33 sur 213 · LE « RATL » ARABE ET « I/ÉPONGE AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

LE « RATL » ARABE ET « I/ÉPONGE AMÉRICAINE

ne s'agit plus d'un évêque d'Hiérapolis, qui porterait le nom, assez étrange de Jean Néontos, mais bien, vu la formule usuelle, d'un évêque Jean, évêque de la localité même où la pierre a été trouvée in situ, c'est-à-dire d'Abila de Lysanias, ressortissant à la métropole de Damas. Quant à la date, elle est, bien entendu, étantdonnée la région, à rapporter à l'ère des Séleucides=juin§64 J.-C. Le quantième du mois, AÏ» n'existe pas ; il faut bien lire èv, prépositiou gouvernant |xy;(v() au datif.

Le mot embolos, comme le suppose Waddington, désigne quelque dépendance de l'église, plus probablement qu'un marché. Si on le compare au mot, de formation symétrique, *ep(6oXo; ? il semble qu'on doive entendre par là un certain espace, peut-être hypèthre(?) enclos par un péribole, tel qu'un parvis ou atrium, entouré de portiques. Mais je doute fort qu'il faille comprendre, comme Ta fait Waddington : tou îepa^cX(c(cu) b ?j*6oXoç, « Yembo/os du hierapoleion », en prêtant à ce dernier mot, jusqu'ici sans exemple, le sens de leprceTov « la nef de l'église » ; la construction de la phrase serait tout à fait insolite. Il est beaucoup plus nature] de lire toD 'IspxEcÀtfxou), « le Hiérapolite »,.en rapportant cet ethnique au nom de l'évêque Jean. Celui-ci, tout en étant évêque d'Abila, et non de Hiérapolis, était originaire d'une des villes ayant porté ce dernier nom.

Le « ratl » arabe et « l'éponge américaine ».

En parcourant le texte arabe du Livre de la Création d'El- Balkhi que j'ai cité plus haut (p. 42), je suis tombé, par hasard, sur un passage (p. 42 du texte, 38 de la traduction) qui, chose assez inattendue, me semble toucher à une question délicate d'archéologie grecque dont j'ai eu à m'occuper naguère ici même 1 .

L'auteur y décrit, en effet, un dispositif d'expérimentation physique concordant d'une façon remarquable avec celui du curieux vase grec du vi c siècle avant notre ère, de fabrication

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béotienne, qui est entré récemment dans les collections du Louvre et dont j'ai réussi, si je ne m'abuse, à expliquer le fonctionnement, demeuré jusqu'alors une énigme. Ce fonctionnement était fondé, comme je l'ai montré, sur le même principe que celui de l'ingénieux petit appareil balnéatoire employé de nos jours sous le nom. quelque peu fantaisiste, « d'épongé américaine ».

L'auteur arabe, parlant de l'opinion d'après laquelle l'air est « un corps simple répandu partout », ajoute ces mots (je reproduis la traduction de M. Iluart) :

On le démontre au moyen d'un instrument qui a la forme du vase appelé ratl et percé d'un trou à la partie inférieure; lorsqu'on noue la partie supérieure de ce vase, l'eau ne sort plus par en bas, tandis qu'elle coule si on dénoue la fermeture.

De cette expérience l'auteur tire la conclusion théorique suivante :

On comprend que l'eau est pressée par un corps qui est Pair entrant dans ce vase.

Si Ton veut bien se reporter à l'explication raisonnée que j'ai donnée du vase grec du Louvre, on constatera que c'est, trait pour trait, le mode opératoire que j'avais été amené à attribuer à cet « appareil » de forme tout à fait insolite. Il se pourrait que la description arabe fût empruntée à quelque ouvrage grec sur l'hydraulique ou la pneumatique d'Héron d'Alexandrie ou autre.

Il y a bien dans la phrase arabe une expression qui, à première vue, semble tant soit peu bizarre; c'est cette partie supérieure du vase qu'on « noue » et qu'on « dénoue » selon qu'on veut provoquer ou arrêter l'écoulement de l'eau par l'orifice inférieur. Mais cette bizarrerie s'évanouit peut-être si Ton regarde de plus

prèsletexteoriginal.Lemanuscritporte: rc£ \i\j... U>lcl j£ IS6,

Le verbe xi signifie bien, en effet, « nouer, serrer une corde, un

lien »; mais, à vrai dire, on ne voit guère le mécanisme auquel correspondrait cette expression. Évidemment, il doit s'agir d'un orifice supérieur que Ton peut obturer à volonté, de façon à commander la pression atmosphérique déterminant l'écoulement du

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liquide par en bas. On serait amené ainsi à supposer une erreur de copiste, erreur minime en soi, mais suffisante pour

dénaturer sensiblement le sens. L'auteur avait pu écrire «a— (-u^

au passif) qui veut dire « boucher, obturer», et qui ne diffère

de -^ que par l'absence des trois points diacritiques dont

quelque scribe ■ l'aura arbitrairement agrémenté. De cette façon

les verbes x- et *c3, « être bouché » et « être ouvert* », se

feraient rigoureusement pendant et tout se concevrait émerveille. Il serait intéressant de savoir quelle était la forme exacte du vase qualifié de ratl*. Se ne cacherai pas que j'ai également quelques doutes sur la légitimité de cette leçon JJ»j. Assurément, ainsi que le rappelle en note M. Huart,le ratl désigne parfois un

1. Trompé peut-être par le dhamma qui, dans le manuscrit original, pouvait surmonter ie sin pour bien marquer le passif.

2. A noter, en outre, que, pour définir l'opération inverse de celle exprimée

par j&, « nouer », on attendrait le verbe J»-, « dénouer » plutôt que le verbe J*, « ouvrir ».

3. Bien avant la date où nous constatons son apparition dans les dialectes araméens, le motxfrp* avait pénétré dans le monde sémitique par l'intermédiaire du phénicien (DTeS dans l'inscription trilingue de Sardaigne, C.LS.,Ph. n° 143). L'arabe littéral vocalise ratl; mais l'arabe vulgaire, plus fidèle aux origines, comme cela arrive souvent, prononce rotôl (cf. la curieuse transcription rotula, dans les documents des Croisades); dans cette forme le second 6 est épenthétique et le premier o représente la voyelle i subissant l'influence ordinaire de

l'emphatique S>\ cela implique une vocalisation théorique Jtj adéquate à celle de l'original xfrpa, vocalisation dont on a, du reste, des exemples : on trouve même la vocalisation écrite <Jl>j qui, en réalité, correspond à la prononciation

effective; mais la vocalisation Jtj, c'est-à-dire la moins légitime des trois, est celle qui a prévalu, sur l'autorité des grammairiens officiels aussi pédants qu'ignorants (cf. par exemple, le Fasîh, édit. Barth, p. 20). Le gonflement du kesra en o a pu s'opérer à l'époque où, la mètathèso du rd et du Idm ne s'étant pas encore effectuée, le kesra était également en contact immédiat avec l'em-

phatique (jU)»

récipient servant à mesurer le vin ; mais, comme l'indique l'étymologie même du mot ( JJ* j Jai = mmS* toS = X'/cpa), la caractéristique de ce récipient c'est moins sa forme, semble-t-il , que sa capacité. J'avoue que je ne vois pas le mot à substituer, si tant est que celui-ci ne doive pas être maintenu. J'avais bien pensé, un mo-

ment, à Ji^- 1 , petit vase à anse à l'aide duquel on s'asperge au

bain, cequi ne concorderait pas mal avec la destination balnéatoirc deT « éponge américaine » et, vraisemblablement, de son vénérable prototype béotien; mais je suis le premier à reconnaître que la correction laisserait un peu à désirer sous le rapport des vraisemblances paléographiques. Aussi n'y insisterai-je pas. La seule chose qu'on puisse dire c'est que, selon toute apparence, le vase en questionne devait pas être à large ouverture 1 , mais à ouverture assez étroite pour qu'on pût en boucher l'orifice et le déboucher

rapidement, à volonté, soit à l'aide d'un bouchon (^1^-) ou d'un

clapet, soit même par la simple apposition du doigt.

Quant au trou percé dans le fond dura//, il n'est pas démontré que ce dispositif appartienne au vase ordinaire, dans sa forme usuelle, comme pourrait le faire croire la traduction «du vase appelé ratl et percé, etc. » L'auteur arabe a peut-êlre voulu dire que l'appareil de démonstration a la forme générale du ratl, mais qu'il a, en plus, un orifice pratiqué ad hoc à sa partie inférieure pour les besoins de l'expérience.

M. Decourdemanche me communique à ce sujet un curieux renseignement qui est de nature à jeter un jour nouveau sur la

1. Situla, site lia, aitXa; cf. J^.* Les archéologues ne sont pas d'accord sur la forme des vases répondante ces nomsromano-grecs. Il est, toutefois, à noter que la sitella, servantd'urne pour le tirage au sort, était, à en juger par certaines représentations figurées, constituée essentiellement par un vase à grosse panse et à col très étroit.

2. On remarquera que la sitella, sinon la situla romaine, d'où dérive le JJ^^ arabe, répond justement à ces conditions.

LA VILLE LÉVITIQFJE DE MÊPHAAT 57

question. Je ne saurais mieux faire que de transcrire Janote qu'il a bien voulu me remettre :

Au Maroc, le rotl est un vase-mesure de la contenance d'un douzième d'arrobe pj|, soit d'un peu plus de 2 litres et demi. Il est presque exclusivement employé pour la vente de l'huile, spécialement de l'huile de pétrole.

Ce vase, en terre cuite, a exactement la forme d'une rave. Son extrémité inférieure est percée, en pâte fraîche, au moyen de la pointe taillée d'un bâton. Ce trou s'obture par un noyau de datte entouré d'argile molle. Sur chaque côté de la panse, au-dessous de la saillie, est pratiqué, en passant longitudinalement une mince baguette avant cuisson, un oreillon. L'ouverture supérieure a la forme d'un entonnoir haut de 2 centimètres et demi environ. Elle se ferme par un bouchon conique en argile puile, à collet, surmonté d une boule percée. Il se lute avec de l'argile molle. Pour fermer ou suspendre le vase, on passe une ficelle, de bas en haut, dans un oreillon, puis dans le trou supérieur du bouchon, puis de haut en bas dans le second oreillon. Alors dépasse un bout de ficelle du bas de chaque oreillon; on noue ces deux bouts en ayant soin de laisser un jeu d'au moins 3 centimètres au-dessus de la tête du bouchon pour pouvoir passer la main. Ainsi le port ou la suspension du vase exercent une pression sur le bouchon.

Quand il s'agit de verser du pétrole dans une lampe, on retire le noyau de datte, on place l'extrémité pointue du rotl dans l'ouverture de la lampe ; puis on soulève le bouchon : le pétrole coule. On arrête le jet en appuyant sur le bouchon.

Assurément, cette description, que je donne sur l'autorité de M. Decourdemanche, répond, sur plus d'un point, d une façon remarquable à celle du vase dont parle EL-Balkhi, et elle tiendrait

à faire maintenir telles quelques les leçons du texte -^ et JJ*j

Il est possible qu on ait conservé, aux extrémités occidentales du monde musulman, une forme de vase usitée anciennement; ce ne serait pas la première fois que les Arabes du Maghreb — témoin leur écriture, par exemple — se seraient montrés plus scrupuleux héritiers du passé que leurs frères d'Orient.

La ville lévitique de Mêphaat.

Cette ville, dont le nom apparaît sous Jes formes variées de TOSQ, nvs^o et même rasiD, est mentionnée à plusieurs reprises

dans la Bible 1 . Située dans la région transjordanique duMîchor, correspondant à la Balqâ de nos jours, elle devait appartenir à la zone de l'ancien territoire moabite qui s'étendait au nord de l'Arnon,le ouâdiMaudjebactuel,etqui, lors de la conquête israélite, devint l'apanage de la Iribu de Ruben. Groupée avec Yahaç et Qedemoth, elle semble avoir été une dépendance plus ou moins immédiate de Hesbon. Elle était, avec Beçer, Yahaç et Qedemoth, une des quatre villes rubénites attribuées aux Lévites. A l'époque de Jérémie, elle était réoccupée par les Moabites.

La ville semble avoir encore existé à l'époque d'Eusèbe 1 , qui y signale un phrourion romain, avec une garnison destinée à surveiller les abords du désert, ce qui semblerait impliquer une position assez orientale, par rapport à Hesbon.

Cet état de choses paraît s'être maintenu assez longtemps; la Notitia dignitatum imperii Romani, dans son état des garnisons de la province d'Arabie, relève, en effet, la présence d'un détachement des équités promoti indigenae dans une localité qu'elle appelle Mesae (au datif), leçon qu'on a proposé de corriger en Mefae = Mefa, en y reconnaissant le nom de notre Mêphaat.

On a vainement essayé, jusqu'à ce jour, de retrouver sur le terrain l'emplacement de cette ville importante. Quelques auteurs ont bien pensé à l'identifier avec la localité moderne de Oumm er-Resâs, près de Dibon*; mais c'est là une identification tout arbitraire, qui manque de la base indispensable dans tous les problèmes de géographie biblique : la survivance du toponyme. On pourrait toul aussi bien, en se plaçant à ce point de vue de pure approximation, proposer, au petit bonheur, l'un quelconque des poinls stratégiques du limes d'Arabie, à l'est du pays de Moab, où les dernières recherches ont constaté les restes importants de camps romains permanents.

Je n'ai ni la prétention, ni les moyens de résoudre le problème

1. Josué, xiii, 18; xxi, 37; I Chroniques, vi, 79; Jcn'mie, xlviii, 21.

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