‹ Recueil d'archéologie orientaleChapitre 37 sur 213 · LES TROIS KARAK DE SYRIE · texte numérisé non relu

LES TROIS KARAK DE SYRIE

été vraisemblablement utilisé par un scribe à court de papier. Le texte mongol est accompagné d'une souscription arabe ainsi conçue : J^JI v-^l" OmII ^JL* j^)I\ ^O IÂ*, « ceci est l'écrit

de l'émir Seîf ed-dîn, lieutenant-gouverneur d'El-Karak. »

D'après M. Houdas, il ne s'agirait pas ici du Karak du pays de Moab, mais de celui du territoire de Baalbek. Il s'appuie pour motiver cette conclusion sur l'autorité de Yâqoût, qui distinguerait enlre les deux formes : El-Karak et Karak, avec ou sans l'article, la seconde forme étant celle du Karak de Moab, et la première celle du Karak de Baalbek. Mais c'est là une assertion toute gratuite. Yàqoût ne dit rien de semblable. Dans son dictionnaire du Modjem, il se borne à inscrire à sa place alphabétique le nom de Karak en faisant, selon son habitude, abstraction de l'article, et, sous cette rubrique, il parle brièvement des deux localités homonymes ; il est tout naturel qu'en mentionnant la seconde au cours de sa notice, il rétablisse devant le nom l'article qu'il avait supprimé pour le classement alphabétique. La chose apparaît clairement dans le Mochtarek du même auteur où la rédaction de la rubrique ne laisse cette fois place à aucune

équivoque : jL-^j* ùj^\ «-A, « Chapitre de El-Karak : deux

localités »; après quoi, il reproduit, à peu près dans les mêmes termes, sa notice du Mo'dje?n; l'expression même dont il se sert en mentionnant ici le Karak de Baalbek : L*l àj^\j, « et El- Karak (est) aussi », implique que, pour lui, le Karak qu'il vient de mentionner précédemment — celui de Moab — s'appelle également El-Karak, avec l'article. D'ailleurs, le passage des Maràsid que j'ai cité plus haut dit expressément que El-Karak était la forme invariable du nom appartenant en commun aux trois localités homonymes. Enfin, il suffit de parcourir les chroniques arabes pour constater que le Karak de Moab est constam-

Pempereur mongol Argoun à Philippe le Bel, et que SchmHt a lus et littéralement traduits : bôkOi dur bilschibdi, « seyend ist geschrieben ». Ils devaient être précédés de la date.

64 RECUFIL D'ARCHÉOLOGIE ORIENTALE

ment appelé El-Karak, avec l'article. En dehors de ces témoignages historiques, nous avons, ce qui vaut mieux encore, celui, tout à fait décisif, de l'épigraphie. Je lis, par exemple, dans une inscription arabe de notre Karak même ' (datée de Tan 782 de l'hégire), le nom d'un Seîf ed-dîn Mînkeli Et-Tarhâni qualifié, en

toutes lettres, de : tfSjs^S ùj^\ wît, « lieutenant-gouverneur

de El-Karak le bien gardé » *.

Par conséquent, l'assertion de M. Houdas repose sur une induction erronée. Rien ne s'oppose philologiquement, à ce que le Karak du document mongol soit le Karak de Moab. Je dirai plus; si Ton se place au point de vue purement historique, on est amené à reconnaître, au contraire, que, selon toute vraisemblance, c'est de cette ville qu'il doit s'agir ici. En effet, seul, le Karak de Moab était le siège d'un gouvernement considérable, commandé effectivement par un nâïb ou lieutenant-gouverneur, ce qui n'a jamais été le cas pour les deux autres localités homonymes, beaucoup plus secondaires. Ou peut s'en convaincre en consultant VHistoire des su/tans Mamlonks de Quatremère, et, surtout, la Zoubdat kachf el-mamâlik, de Khalll edh-Dhàheri *. Ce dernier nous donne d'intéressants détails sur la constitution,

à la mort de Saladin, de la mamlaka de Karak, i-T^JI ïxJJ^

qui s'élendait d'El-'Arich à Betsan et était, à l'origine, gouvernée par un kâfil. Ce kâfil avait le droit de correspondre avec celui de la mamlaka de Damas, en se servant de papier de couleur rouge. Lorsque, plus tard, les/M/î/de Karak furent remplacés par des nâïb, ceux-ci conservèrent ce privilège, auquel, paraît-il, on attachait une grande importance dans le protocole de la chancellerie mamlouke. L'auteur ajoute que le nâïb de Karak, place qui a toujours joué un rôle de premier ordre sous les sultans Mamlouks, était régulièrement choisi parmi les atabeks militaires, ou assimilés;

1. Sauvaire, dans le Voyage d'exploration à la mer Morte (M, p. 200, n<> 18) du duc de Luynes.

Page 1