LA « TABELLA DEVOTIONIS » PUNIQUE
m'a tourmenté avec sa par les esprits du monde infernal (?); et pareillement
tout homme qui me tourmenterait cette , ainsi qu'est versé (?) le plomb.
Comme on le voit, M. Lidzbarski reconnaît avec M. Berger, dans mn le nom de la déesse à laquelle s'adresse l'auteur de l'incantation; les mots nbx et robn n'en seraient que les titres : « déesse » et « reine ». J'avais proposé, au contraire, de reconnaître le nom spécifique de la divinité dansnba, Allât, en considérant mn nm comme un titre. Je m'étais même demandé, depuis 1 , s'il ne conviendrait pas de voir également unnomspécilique dans le second prétendu titre robn, « reine», à savoir la déesse Milkat y déesse dont la personnalité semble se dégager nettement des noms propres puniques théophores dans la composition desquels le sien entre comme élément divin.
Je pensais, alors, à une combinaison binaire dont nous avons des analogues dans le panthéon phénicien, à un couple divin Allat-Milkat.
Je serais maintenant disposé à faire encore un pas de plus dans cette direction et à admettre Haouat comme un autre nom spécifique de déesse; tout en m'éloignant encore davantage de l'opinion de MM. Berger et Lidzbarski en ce qui concerne l'interprétation générale du passage, ce pas me rapprocherait d'eux sur ce point particulier. Je me demande si nous n'aurions pas, par hasard, affaire à un complexe mythologique tripartite : llaoaat- Allat-Milkat, complexe qu'on peut envisager de deux façons différentes. Ou bien ce serait une sorte de triade de déesses faisant un tout en quelque sorte indivisible; ou bien chaque membre du groupe y conserverait son individualité propre. Dans cette dernière hypothèse, le vocable rai serait à lire au pluriel, rni « maîtresses », comme j'en avais déjà indiqué la possibilité pour la grande dédicace aux deux déesses Astarté et Tanit, récemment découverte à Cartilage*. En tout cas, que les éléments en soient simplement juxtaposés ou bien
t. Clermont-Ganneau, op. cit., p. 350.
2. Rec. d'arch. orient., III, p. 6. M. Lidzbarski (Ephem., I, p. 18-19) a, depuis, émis la môme idée; il aurait pu rappeler qu'elle avait déjà été proposée.
liés intimement, cette triade divine, ainsi constituée, rappellerait singulièrement la conception hellénique de la triple Hécate, divinité essentiellement infernale dont j'avais déjà prononcé le nom à ce propos. Les attributions de la triple Hécate répondraient à merveille à celles du groupe invoqué'par l'auteur de l'incantation; on sait, en effet, que Hécate, portière del'Hadès, gardienne de Cerbère, vspxépwv àvacsa, etc., était, par définition, la grande maîtresse de toutes les opérations magiques mettant en mouvement les puissances malfaisantes des enfers. Le caractère de la triplicité viendrait prêter une grande force à ce rapprochement. L'analyse même des trois entités formant le groupe punique et leur comparaison une à une avec les trois déesses par la fusion desquelles est constituée la triple Hécate, permettraient peut-être de le pousser encore plus loin. Je me bornerai, pour le moment, à signaler une coïncidence assez curieuse, si tant est que le rapprochement qui a été fait autrefois 1 entre le nom de Haouah, « Lve » et celui du serpent soit valable; c'est que, parmi les attributs très variés mis aux mains de l'Hécate triprosâpos, dans les représentations figurées, un des plus constants est justement le serpent, avec lequel cette déesse a, par ailleurs, d'étroites accointances mythologiques*.
En résumé, j'inclinerais à traduire ainsi l'invocation initiale : « (0) Maîtresses Haouat! Allât! Milkat! »; ou bien : « (0) Maîtresse Haouat-Allat-Milkat! », selon le plus ou moins de cohérence qu'on voudra admettre entre les trois éléments constitutifs de cette triade infernale féminine.
Il n'y a pas moyen de lire »TOn&. Sans doute, le hé n'est pas absolument certain, ici non plus qu'à la ligne 5, où le groupe est
1. Noeldeke, ZDMG., XLIÏ, p. 487 et Wellhausen, cités par M. Lidzbarski. Je ferai remarquer, du reste, que déjà las vieux rabbins avaient été frappés euxmêmes de cette affinité entre le nom d'Eve et celui du serpent ; voir, sur ce sujet, le curieux passage transcrit dans Levy, Neuhebr. Wœrt. t s. v. in.
2. Cf. les 'Exxcaîa, géants ophiocéphales; la progéniture anguiforme de l'Hécate infernale : Scylla.La déesse elle-même, entre autres formes, peut prendre celle d'un monstre dont les jambes sont des dragons ; elle a des serpents dans les •cheveux, comme les Furies, etc.
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répété en partie; mais ia lettre en cause ne saurait être un rech. Malgré la tentation très naturelle qu'on éprouve de retrouver dans ce mot obscur le mot bien connu "dd = idî (c'est la première idée qui se présente à l'esprit; M. Berger, bien sûr, a dû y penser et, aussi, y renoncer tacitement comme je l'ai fait moi-même) il n'y a pas à s'y arrêter, ainsi que le fait trop complaisamment M. Lidzbarski.
Celui-ci veut bien reconnaître, du reste, que, si on lit NroDHir, il n'y a guère d'autre explication plausible que celle suggérée par moi, explication que somme toute, il accepte, tout au moins pour la répétition de l'expression à la ligne 6 : le jet de la tabella dans un sépulcre, jet assimilé à une libation rituelle, un versement.
J'ajouterai qu'il ne serait pas impossible que le mot nh eût ici une valeur exclamative, interjeclionnelle et fût à rapprocher des particules hébraïques m 7 nns, « 0! ah! » ou même an, « voici que! m Cela donnerait à la première phrase un tour de vocatif très vif, et bien en situation; l'interpellation à la divinité ou aux divinités infernales serait faite en style direct et cela rendrait assez bien compte de l'absence de la tournure habituelle S nnb qui implique le style indirect. Cependant l'explication par le pronom personnel demeure toujours recommandable.
M. Lidzbarski est d'accord avec moi pourvoir dans nSyo », non pas un participe, comme le supposait M. Berger, mais le nom même de Fauteur de la devotio, nom dont l'existence me semblait être indispensable; seulement, il le vocalise Masliah, à la forme hiphil, par analogie avec celle du nom îrbirn dans l'onomastique néo-hébraïque. Mais les conditions dans lesquelles le verbe nby apparaît comme élément verbal dans la composition de nombreux noms puniques théophores, semblent plutôt indiquer qu'il s'employait couramment en phénicien au piel, voire même
1. L'exemple décisif fourni par le nouveau fascicule du CL S., n° 117, et justement relevé par M. Lidzbarski, ne fait que prêter plus de force aux observations que j'avais présentées (op. cit., p. 307, n. 2) au sujet des n°» 133 et
peut-être aussi au puai. Il faut espérer que quelque inscription romaine d'Afrique viendra, un de ces jours, nous tirer d'incertitude à cet égard, en nous révélant la véritable vocalisation du nom nbaro.
Il est également d'accord avec moi pour chercher un verbe dans *p* au début de la ligne 2; il est fort possible qu'il ait raison en l'expliquant par *pn « lier » f = xaTaBeTv, au sens magique.
En revanche, il considère, avec M. Berger, rnoy comme un second nom de femme, tandis que, pour moi, ce n'est pas une personne, mais une certaine chose appartenant à 'Amastoret, Isl seule et unique femme contre laquelle est dirigée l'incantation. Je persiste absolument dans mon opinion, et crois inutile de revenir sur les arguments dont je l'ai appuyée. L'inlercalation du t&N de l'interligne entre Sd et nS t&n, à la ligne au-dessus, est une idée appartenant en propre à M. Lidzbarski; elle n'est guère vraisemblable au point de vue épigraphique. Les mots en surcharge, dans le corps des inscriptions 8 , s'écrivent naturellement au-dessus et non au-dessous de la ligne à laquelle ils appartiennent. En outre, l'expression ainsi obtenue par M. Lidzsbarski : [sw] ^ nS «jn, « tout homme (= personne) qui est à elle », serait d'un tour bien languissant, pour ne pas dire bizarre, tandis que l'expression nS^^Ss, « lout ce qui est à elle », se recommande par sa simplicité et son tour aisé.
D'ailleurs, il semble que, dans ce cas, on aurait dû employer
1. Je préférerais "pn à "jnj» ce dernier verbe étant trop marqué au coin de la phonétique araméenne (= ~U?2 = "1M) et incompatible avec l'existence de ^d* =TD3, si cette dernière explication est recevable.
Quant à la lecture 7J1N, M. Lidzbarski prête trop d'importance à une idée dont j'avais été le premier à faire ressortir la fragilité paléograpbique et qui était plutôt destinée à faire mieux comprendre le sens général de « dévouer », qu'il fallait chercher, à mon avis, dans le verbe dont j'avais reconnu l'existence, sens auquel aboutit justement sa propre conjecture.
2. C'est seulement à la fin des lignes que nous avons observé quelquefois des lettres en surcharge placées au-dessous, s'il est permis de réunir ces deux expressions qui hurlent entre elles'; mais là, la chose se conçoit aisément; il ne s'agit pas, en réalité, d'un mot sauté, mais d'un mot complété pour éviter une coupure. Voir, par exemple, l'inscription palmyrénienne que j'ai publiée autrefois {Études d'arc héol. orient., t. I, p. 121).
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non pas ex mais crut, comme plus bas (ligne 5), et selon l'usage constant du phénicien '. Enfin, si la prétendue 'Amrat est mise sur le même pied que f Amastoret, si le maléfice la vise autant que celle-ci, on s'attendrait à ]nb « à elles » et non à aS « à elle ». Que si, au contraire, la prétendue 'Amrat est mentionnée là à litre accessoire, comme appartenant à 'Amastoret et rentrant ellemême dans la catégorie définie par k!> ^n* ca, il est bien surprenant qu'on n'ait pas, alors, indiqué le rapport qui aurait existé entre cette 'Amrat et 'Amastoret par : exemple sa sœur, sa lille, son esclave? Je conclus donc à nouveau qu'il faut comprendre comme je l'ai fait : Je voue aux divinités infernales 'Amastoret, elle, son *amrat et tout ce qui lui appartient.
Pour ce qui suit : ^nby Mfby *o, M. Lidzbarski ne fait guère que reproduire ma lecture et ma traduction; le verbe ySy s'explique suffisamment en soi et par soi sans qu'il soit besoin de recourir à l'hypothèse d'une altération orthographique de l'hébreu ySN; cette altération trahirait une influence néo-punique, alors que, somme toute, notre inscription est d'un excellent punique.
Quant à *pD2, tout en y reconnaissant, avec moi, le motif de l'incantation, la définition du grief de son auteur contre 'Amastoret, M. Lidzbarski lui prête un sens tout différent. Il veut y retrouver, avec une orthographe particulière 1 , l'hébreu *|tite, « sorcellerie, incantation ». L'incantation de notre homme ne serait, par suite, qu'une riposte à une première incantation dirigée contre lui par 'Amastoret elle-même; c'est celle-ci qui aurait ouvert le feu et nous n'aurions dans notre tabella qu'une réponse
i. M. Lidzbarski, du reste, me parait avoir été amené à sa conjecture peu heureuse par une idée préconçue, qu'il avait bien voulu me communiquer verbalement et dont j'avais en vain essayé de le dissuader alors; il a dû y renoncer, non sans regret, après l'autopsie de l'original, mais elle a pu, malgré tout, laisser quelque trace dans son esprit; il supposait a priori qu'il fallait lire (n)UN Sd, ff toute femme », au lieu de (N)bttfN, et que ce mot faisait le pendant de DIS S2, « tout homme », à la ligne 3. La conjecture (n)ttfN n'étant plus possible, il s'est dédommagé sur le prétendu UÏX.
2. Je n'insiste pas sur une petite difficulté matérielle, celle du fr — p: d'habitude, en phénicien, c'est avec le sin et non le chin que le samedi peut s'échanger orthographiquement.
du tac au lac. nsddi serait, en conséquence, à traduire : « avec son incantation ». L'expression est assez gauche; on attendrait plutôt, dans ce cas, le pronom relatif : wn «paa, avec l'incantation qu'elle a.. . » ; mais M. Lidzbarski n'a plus la ressource d'utiliser ici le wn en surcharge, l'ayant déjà rapporté à la ligne précédente, indûment, à mon avis. D'ailleurs, Tacceptât-il ici, qu'il en serait fort gêné, car il lui faudrait trouver ensuite un verbe au prétérit féminin qui fait défaut. Cela l'entraîne à interpréter dans le même
ordre d'idées les mots suivants, si obscurs, qu'il lit : nnSx nrm. Le tout signifierait « parce qu'elle m'a tourmenté avec son incantation par les esprits infernaux ». Tout cela est bien étrange et singulièrement agencé au point de vue grammatical (les deux prépositions 2, par exemple, se commandant Tune l'autre). J'estime que M. Lidzbarski fait tout à fait fausse route, ^dd ne peut guère être ici autre chose que ce qu'il est dans toutes les inscriptions phéniciennes où nous l'avons trouvé jusqu'à présent, — tout bonnement le mot signiBant « argent » ; le grief de l'auteur de l'incantation, c'est une question d'argent. Jusqu'à meilleur avis, je m'en tiens à cette interprétation terre à terre qui, a pour elle, de respecter une donnée fondamentale du vocabulaire phénicien et, d'autre part, de concorder d'une façon plausible avec ce que nous montrent nombre de tabellae similaires dans
l'antiquité classique. Je reconnais que le groupe arrimas» demeure toujours énigmatique. On voudrait pouvoir dégager de là quelque verbe ma 1 ayant un sens approprié aux circonstances, ijr, \j), « se libérer, s'acquitter, payer», miroite devant les yeux; mais comment admettre que le I, même hamzé, puisse représenter un ancien het*? Faudrait-il chercher du côté de l'hébreu post-biblique qui emploie nmn au sens de « chasser,
1. A noter que le rech, bien que probable, n'est pas absolument certain.
2. Il y aurait bien la ressource de supposer un n mis pour un n primitif, selon les errements de l'orthographe néo-punique; mais je recule devant l'objection que j'ai opposée moi-môme tout à l'heure à une hypothèse analogue de M. Lidzbarski pour ybv = ybx.