PENSEES
La Science
Tout le progrès dans les sciences a été une lente conquête de la loi sur le caprice.
Le domaine de la vie n'échappe pas à cette règle; y introduire des notions arbitraires de principes particuliers et différents des lois ordinaires de la matière, c'est donc en retarder le progrès.
Chaque cellule d'un être vivant naît, se développe, meurt et est remplacée par d'autres cellules, dans l'individu dont elle fait partie : chaque cellule n'est rien. — Dès que l'individu a donné sa progéniture^ il meurt : l'individu n'est rien, mais l'espèce lui survit. — Dès que l'espèce a atteint un certain développement, elle disparaît de la scène pour être remplacée par d'autres espèces : l'espèce n'est rien, — mais la vie persiste. — Dès qu'un monde trop vieilli ne réunit plus les conditions nécessaires aux phénomènes vitaux, la vie s'éteint pour reparaître peut-être sur un autre monde : la vie n'est rien. —
Les individus cèdent la place à d'autres individus ; les espèces succèdent aux espèces : — la vie elle-même n*a qu*an temps sur chaque globe. Rien ne persiste ; tout ce qui précède disparaît à chaque instant pour faire place à ce qui suit* Rien d'éternel sinon le changement.
Le 22 décembre 1878*
Force vitale, — De ce que les êtres vivants sont le siège de phénomènes très particuliers, il n'en faut pas conclure à Texistence chez eux de forces tout autres que dans le reste de la nature. Autant opposer à tous les autres les quelques corps qui sont magnétiques ou ceux qui ont la double réfraction ou la polarisation rotatoire.
Ils se tiennent en équilibre, eux si fragiles, au milieu du conflit des actions externes* N'en est-il pas de même des atomes en mouvement, de la toupie^ du bicycle?
Ils sont si incompréhensibles! La nature inorganique est aussi incompréhensible. Ils se régénèrent! Les cristaux aussi.
11 y a la parenté des êtres vivants, chose étonnante. Elle s'explique par leur filiation*
Il est vrai que Thérédité qui intervient là dedans n*est pas explicable jusqu*ici< — Origines des premiers êtres vivants* ^ 11 y a la finalité, — S'explique par la sélection naturelle.
Il y a les difficultés morphologiques, complication de la cellule, etc. En somme, Tétre vivant comme la
machine ne produit rien gratis. Il faut qu'il se nourrisse €t*que le soleil le remonte ; la force des êtres vivants, c'est Ténergie solaire en gros sous.
Dans Têtre vivant, les composantes sont les mêmes ^ pour autant que nous sachions — que dans la nature inorganique, que dans lès aliments qui le nourrissent, que dans les substances qui le constituent, — mais les résultantes peuvent différer parce qu'elles dépendent de ragencement, de la constellation organique de la structure vivante. Avec lus mêmes lettres que la nature brute, l'être vivant compose son poème propre, le poème de la vie.
On ne peut admettre rexistence de la Force vitale^ au sens vulgaire du mot.
MaiSj ainsi que Ton voit tels corps emmagasiner spécialement et électivement telles radiations, pour les modifier et les déguiser ensuite (corps fluorescents,,.*) il se pourrait bien que telle forme d'énergie se produisît par transformation dans ces appareils mer^^eilleux que sont les êtres vivants et c'est cette énergie, ou cet ensemble d'énergie que l'on pourrait appeler force vitale. Ainsi la force vitale, loin de contredire Tensemble des lois du monde, en serait l'émanation suprême. Et la vieille querelle des vitalistes et des mécanistes aboutirait, après une longue évolution, à une entente, c'est-à-dire à une définition nouvelle et meilleure du mot litigieux : Oui, tout se passe mécaniquement dans les êtres vivants, et ils
sont comme toute autre machine, des transformateurs d'énergie; mais leur structure spéciale amène des effets spéciaux qui leur sont propres et, à ce titre, on peut donner le nom de force vitale aux formes d'énergie particulières qu'ils produisent.
Quoi donc! dira*t-on : Querelle de mots? Eh ouil Mais parce que les mots sont les signes des idées, et les idées mènent les hommes-
Ainsi notre étude, comme toute étude sincère ^ nous conduit à voir que la plupart des querelles tiennent à ce que les adversaires n'envisageaient chacun qu'une seule face d'un problème vaste et complexe- Voilà ce qu'il y a au fond de toutes les vieilles haines. Et, ainsi comprises, toutes les vieilles haines : fanatisme religieux, inimitiés nationales, guerres de classes ou injures d'écoles nous apparaissent comme également funestes et comme pareillement haïssables-
Ce qu'on peut, me semble-t-il, affirmer, dès à présent, c'est que les forces ordinaires de la physique et de la chimie régnent dans l'être vivant comme dans la masse inerte ; que tout ce que l'observation nous révèle dans la vie, se fait par le moyen de forces que nous voyons aussi se révéler en dehors de la vie; et que c'est par l'étude de plus en plus complète des conditions dans lesquelles les forces ordinaires agissent dans ce mécanisme complexe qu'ont été réalisés jusqu'ici tous les progrès de la physiologie.
Chaque facteur pris isolément se retrouve dans la
nature inerte, mais reiisemble, la synergie, le concours
harmonieux est vitale c'est-à-dire lié à l'intégrité de la machine vivante — comme nous pouvons décomposer le fonctionnement de la montre ou de la machine à fabriquer le papier en mouvements dont aucun ne lui est propre, mais dont la succession régulière est caractéristique, là de la montre, ici de la machine à fabriquer le papier.
Si l'on désigne simplement sous le pseudonyme de force vitale ^ensemble des facteurs qui dépendent de la structure intacte de l'être vivant, cela peut aller à la rigueur. Mais ce qu'il faut combattre comme contraire à tout esprit scientifique et exclusif de toute recherche, c'est l'idée d'une force spéciale échappant à toute loi et à toute analyse.
Novembre 1896.
Les forces vitales sont un aveu déguisé d'ignorance. — Un aveu d'ignorance ne nous coûte pas, mais nous voulons qu'il soit franchement fait et non d'une façon subreptice ou voilée — à la façon de l'enfant qui affirme qu une petite bête doit être enfermée dans la montre — ou du paysan qui déclare qu'un cheval doit être caché dans la locomotive.
Huxley * dit : « En réalité, le corps est une machine qu'on pourrait comparer à une armée et non à une horloge ou à une machine hydraulique. »
♦ Les Problèmes de la Bioloi^ie. Bibliothètiiie scientifuiuc (vmtemporaine, 1892, page 3ii).
Seulement, c'est là une comparaison à un objet plus complexe. Aussi, n'élucide-t-elle rien.
certain que la « génération spontanée «, en tant que fabrication d'un organisme vivant sans parents, serait un grand triomphe pour les mmintsfes. L'insuccès des tentatives de génération spontanée, démontré par Pasteur, est donc un succès relatif pour les viialisies^ De même, cependant, on n'a^ durant des siècles, pu faire un aimant nouveau que grâce à Tintervention d'un aimant ancien. Ainsi encore, à Rome, un feu nouveau dérivait toujours d'une étincelle d'un feu préexistant.
Avril TH97.
Quelle que soit Topinion à laquelle on se rattache au point de vue des bases de la morale, une chose est certaine, c'est que dans lés sciences la conception matérialiste est seule féconde.
Il en est des problèmes scientifiques comme des chaînes de montagnes. On n'en saisit la hauteur et la difficulté que lorsqu'on en approche. Une fois tout près de la montagne, on ne voit plus qu'elle. Elle devient l'obsession, parce qu'elle semble le seul obstacle. Mais si, à force de ténacité, et après bien des efforts, vous parvenez à la franchir, vous apercevez derrière elle de nouvelles chaînes, et derrière celles-ci s'en dressent d'autres, et puis d'autres, et d'autres
encore. La science est faite ainsi d'une succession de problèmes que Ton aperçoit à mesure que Ton avance, de pics à gravir, de difficultés à tourner, d'obstacles à vaincre. Et s'il y a quelque satisfaction et quelque mérite à faire l'ascension des sommets dans les Alpes, il y en a bien davantage, à coup sûr, à se frayer par l'observation, l'expérience, le raisonnement, un chemin à travers l'inconnu. L'investigation scientifique est le plus noble des alpinismes.
Septembre ïSgS,
Plus une science est difficile et compliquée, plus il est facile à un ignorant de sembler la connaître. Parlez astronomie ou calcul supérieur sans connaître ces branches, votre manque de science ne tardera pas à paraître; mais discutez politique ou économie sociale avec une ignorance pareille, vous pourrez passer longtemps pour un homme profond quoique vous ne vous appuyiez sur aucune étude.
Octobre iHj*). *
Un fleuve est en quelque sorte une chose vivante. Il naît, il se développe, il finit : — il finit comme une âme hindoue en allant s'anéantir dans le grand Tout.
Il y a des murmures à son berceau, il y a des susurrements joyeux, il y a des grondements, il y a des râles. On lui voit des emportements de jeunesse, des calmes d'âge mûr, des ampleurs majestueuses de vieillards à barbe blanche.
Mais non, il est plus qu'une vie isolée : il est une chaîne infinie d'existences. Une molécule d'eau
descend des montagnes pour chaque molécule qui va se perdre dans la mer.
Neuhausen, 24 mars 1880.
Il en est de la Science comme des vibrations sonores, qui ne se conservent qu'à la condition de se propager.
Le développement intellectuel de chacun de nous est une récapitulation de Tontogenèse intellectuelle de notre race.
De Bary avait l'habitude de dire : « vorlliufige Mittheilmigen ist nicht der richtige Ausdruck. Es sollte fast immer heissen : voreilige Mittheilungen ». Il ne faut pas dire : communications préliminaires, mais bien : communications prématurées.
3fe * *
Les Mkssa(}krs. — L'eau coulante qui va des sources aux vallées et à la mer; les vents qui vont d'hémisphère à hémisphère; les rayom qui vont de monde à monde.
Le 6 décembre 1878.
La science ne sera réellement à son apogée que lorsque le savant sera ipso facto un homme pratique.
La science crée le potentiel de chaque époque. Tout
le reste, arts, littérature, applications industrielles, applications médicales, morale même, ne sont que la dépense variée de ce potentiel unique.
L'imagination s'empare de tout ce que la science
i.QQ*» înnrmni^.
laisse inoccupé
Il va de soi que dans ma façon de poser le problème, le domaine de Tinconnaissable appartient à la religion, mais non à telle religion plutôt qu'à telle autre. La moins exigeante sera la meilleure.
La foi se tient actuellement les portes ouvertes avec une habileté merveilleuse. Elle ne veut, dans les grosses questions scientifiques, prendre parti ni pour ni contre. Un exemple topique! Dans une revue qui vient de se fonder sous le titre de Reznœ catholique des Revues des Deux-Mondes, janvier iSgS, il y a un article sur le « Mouvement scientifique de l'école matérialiste ». On peut y lire (page i8) : « Dire où en est à cette heure l'évolution, ce sera caractériser, dans ce qu'il a de plus essentiel, le mouvement scientifique [de l'école matérialiste]. » Il n'est naturellement pas tendre pour l'évolution et pour l'école matérialiste. — Puis, plus loin, dans le même numéro, à propos de l'article de Brunetière sur le Vatican {Revue des Deux- Mondes, i«^ janvier iSgS), notre Revue fait sienne cette déclaration de Brunetière (page no) : « Haeckel et
Renan ont reconnu dans le récit biblique de la création le plus pur esprit de la doctrine évolutive. i>
[Donc, il y a de quoi boire et manger. Je suis oiseau, voyez mes ailes; je suis souris, vivent les rats.j
Il ne faut pas donner trop de valeur à Téducation religieuse comme gardienne de moralité. Les exemples abondent de crimes commis par ceux qui avaient toujours été élevés dans une « atmosphère religieuse ».
A PROPOS DL N MVRE DH Haeckel *. — A côté des fondateurs, des penseurs^ des philosophes, des orateurs du Darwinisme, Haeckel en a été surtout le tribun. Il a toutes les qualités et aussi toutes les outrances du tribun : Téloquence, la verve^ Tardeur combative^ Taction sur le gros public, le souci de frapper fort plus encore que de viser juste, au demeurant travailleur infatigable, artiste du style, virtuose de la polémique, lutteur plein de fougue, injuste parfois, passionné souvent, sincère toujours.
La oknese de l^indivïdI'. — Chez beaucoup d'êtres inférieurs, tout est subordonné à la reproduction, à la multiplication : T organisme ne se nourrit, ne se développe que pour former le plus tôt possible et le plus
* n nous a malheureusement été impossible de prét;i«r auquel des livre* dç Haeckel ceci se rapporte,
abondamment possible des germe.s d'organismes semblables à lui. L'individu n'est que le moule pasçàgWdes germes de T espèce.
Mais à mesure que rorganisation s'élève, que la structure se perfectionne, que la vie se différencie et se complique, que les rapports avec le monde ambiant deviennent plus variés et plus riches, nous voyons de plus en plus s'intercaler dans le développement tme phase où Têtre vit pour lui-même, où il étale" ses propres organes et satisfait ses propres besoins.
Bientôt le besoin crée le désir — - cette première et confuse ébauche d'un sentiment de ridéaJ.
L'individu s'affirme de plus en plus; le maintien de son existence devient une chose distincte et presque ausiài importante tjue !a perpétuation de l'espèce : il se réserve une place dans la vie spécifique* L'arbre qui dure des siècles, l'animal supérieur ([ui surv^it à la période où il procrée, nous montrent clairement cette expansion de l'individu.
Elevons-nous plus haut encore, et l'individu réclame sa part jusque dans la conservation de Tespèce ; c'est Tamour.
Mais cet épanouissement de la vie individuelle ne peut se réaliser que par une différenciation de plus en plus profonde entre les cellules corporelles et les cellules reproductrices. De là Torigine de* la mort naturelle. Tant que Pêtre existe unicjuement pour^la f reproduction, toutes ses parties ont la perpétuité qui appartient à l'espèce : il se résout tout entier en ses descendants et rien, de lui ne meurt* Une fois, au contraire, que la vie individuelle se' manifeste bien distincte de la vie de l'espèce, un voit survenir la mortalité qui est le propre de Tindivida/
iS5
Ainsi la murt nous apparaît — un peu comnne dans la légende adamique — comme la rançon de Tindividualité et de l'amour.
Enfin, après que les individus sont bien constitués en entités indiscutables^ une différenciation commence à se produire entre eux. Ils étaient tous pareils, ils seront de plus en plus divers. Les individus deviennent des personnes, Tagrégat devient société.
Le rôle de la société sera donc d'assurer le mieux possible Téquilibre entre les exigences de l'individu et celtes de l'espèce, entre les aspirations de chacun et les besoins de tous.
Les Savants
Sans doute, les savants, comme tous les hommes, sont attachés à leurs idées — et comme tous les hommes aussi, ils sont le plus attachés aux concepts qu'ils peuvent le moins démontrer. On le leur a souvent reproché — difficulté à faire admettre les idées de Harvey, de Vésale, de Darwin, de Pasteur, etc, — Mais combien les résistances sont brèves et légères, comparées à celles du public qui vit de traditions mal comprises, de routines injustifiées, de préjugés depuis longtemps réfutés, d*idoles depuis longtemps démontrées vaines! S'il faut une génération pour qu'une vérité nouvelle et hardie fasse son chemin dans la science, il en faut dix, il en faut vingt, il en faut cent
et parfois davantage pour qu'elle pénètre et repétrùse la conscience des foules.
Voilà pourquoi tout esprit sincèrement dévoué au progrès de l'humanité doit désirer voir les savants jouer un rôle de plus en plus marqué comme semeurs d'idées et conducteurs de Topinion publique; voilà pourquoi j'aperçois, en un mot, une véritable et très haute fonction sociale des savants.
Après les découvertes relatives au radium, on a pu voir la plupart des physiciens tout disposés à discuter et même à laisser mettre en doute des notions aussi fondamentales et aussi cardinales que la constance de la matière et la conservation de l'énergie.
Vit-on jamais des prêtres ou des croyants faire si bon accueil à ceux qui venaient secouer leurs dogmes?
Le rôle social des savants. — Considérons avec respect, mes amis, ces éplucheurs de textes surannés, ces déterreurs de colonnes brisées, ces empileurs de rondelles de drap et de métal, ces jongleurs de molécules et d'atomes, ces compteurs de poils ou de pattes, ces acharnés scrutateurs de cellules, ces constructeurs de diagrammes, ces infatigables regardeurs d'étoiles, tous ceux qui poursuivent des chimères lointaines et des études inutiles ! Saluons en eux le progrès qu'ils préparent et l'idéal vers lequel ils tendent, le niveau humain qu'ils élèvent...
Ce sont les fabricants d'idées, ou plutôt les trieurs d*idées de rhumanité. Dans les quantités d*idées que chacun peut à son gré jeter dans la circulation, un triage sévère est nécessaire! II faut les soumettre autant que possible à Texpérience, à ta critique, à la discussion impartiale, loin des agitations et des préoccupations quotidiennes, à Tabri des passions, des routines qui atrophient le jugement, des préjugés qui le faussent, des entraînements qui le précipitent.
C'est là le rôle du savant isolé dans son cabinet, retiré dans son laboratoire. Tâche ingrate et sublime : émonder Tarbre intellectuel. Aussi, pour que ce grand rôle soit dignement rempli, la société a des devoirs à regard des savants, comme les savants ont, de leur coté, des obligations vis-à-vis d'elle. On leur doit des égards, de Testime, les facilités de travail : Freiheif, Elire Hud Geid. Ils doivent, eux, une fois leur tâche préliminaire de recherche accomplie, se mettre à la portée de tous, se faire les détaillants de leur propre science, dépouiller tout pédantisme, être accessibles.
Jadis, r Église était la penseuse pour tous. Mais aujourd'hui son hégémonie intellectuelle sur Télite est finie et elle accepte, malgré elle, les résultats de la science laïque. — C'est à la science, c'est aux savants, que cette fonction directrice revient aujourd'hui — à moins que ce ne soit aux journalistes, comme rinsinue spirituellement Faguet {Revue bleue du 29 avril 1893, page S3g).
Dans sa Métaphysique positive, Brunetière refuse it la Science le gouvernement des esprits, parce qu'elle change et progresse incessamment. Mais c'est juste*ment ce qui assure sa prééminence sur la Foi auprès des esprits qui cherchent et sont de leur temps, c'està-dire auprès de l'élite. Car si la science est la vérité en marche, le dogme n'est que la stagnation organisée et la floraison d'un moment pétrifiée à jamais.
Tout le monde aujourd'hui aime à vanter les bienfaits de la Science. Mais combien peu sont conséquents et accordent aux savants l'estime et le rang auxquels ils ont droit !
H Encourager les arts et décourager les artistes. »
[Voir à ce proj)os, M. Poirier qui demande qu'on protè|^e les arts et non les artistes, dans Le iiiendtf de M. Poirier, d'Mmile Auj^ier.]
Education
L'enseignement primaire à tous, l'enseignement moyen au grand nombre, l'enseignement supérieur à ceux-là seuls qui en sont dignes et qui y sont aptes, c'est-à-dire à l'élite. Soyez très large à la base, très
sévère au sommet. En bas, le compelie inlrare de rinstruction obligatoire, mais, une fois le premier pas fait, mettez sur la route de Télève des filets à mailles de plus en plus serrées : les plus capables seuls doivent pouvoir arriver jusqu'au bout.
Mai j%ïo.
Devise du professeur :
Quis veiet apposîio, lumen de luminc tolli Mille liœt capmnt, dépérit ifide nihiL
(Inscription sous une gravure de Rubens représentant un enfant tjui allume sa bougie à celle d'un homme d*àge mùr et dont voici le sens ; u Qui interdira d*emprunter de la lumière à une lumière placée près de soi? Quand même mille personnes en prennent, elle n*en est affaiblie en rien, »)
Mkmoire et Éducation. — La mémoire, j'entends la mémoire verbale, et très terre à terre, doit-elle être bannie de Téducation? Oui^ s'il s'agit de recourir à elle seule, de borner renseignement à la mémoire, comme le pratiquent les petits-frères, qui font répéter une phrase, sans l'expliquer, dix fois, vingt fois de suite, jusqu'à ce que l'élève sache la réciter machinalement — simple chapelet de mots dont le sens lui échappe* Mais je tiens que la mémoire est utile, légitime, si Ton s'en sert seulement comme d'un auxiliaire et d*un moyen. Et ici je pense que certains de nos modernes théoriciens de la pédagogie sont allés trop loin dans leur juste réaction contre l'abus de la mémoire.
iqo
De petites phrases comme : Credo deum esse sancium^ turba mit ou nmnf, etc., ne vous imprègnent sans doute point du génie de la langue latine ; elles ne vous en font point saisir la structure intime. Mais elles gravent fortement dans l'esprit certaines tournures typiques, certaines règles essentielles, dont il n'est pas mauvais d'être bien pénétré- Et voilà pourquoi je ne vois pas de mal à les faire apprendre et répéter souvent,
J*ai su jadis un peu de grec. Je Tai beaucoup oublié, mais parmi les quelques souvenirs qui surnagent, il y a, par exemple, un quatrain tout ce qu'il y a de plus scolastique, donnant les cas régis par les diverses prépositions. Cela ne me suffit pas pour lire couramment Pindare, sans doute; mais c'est une notion utile, et elle m'est restée grâce à un de ces artifices mnémotechniques tant décriés aujourd'hui.
Mais arrêtons-nous. Car je finirais par insinuer que le jardin des racines grecques avait du bon.
Allevârd, leptembre 1^91,
NÉCESSITÉ DES ÉTUDES SUPERFLUES. — Ceux qui recommandent le latin à un point de vue utilitaire sont tout à fait à côté de la question. On vous dit que le latin, compris de tous les lettrés, leur permet de s'entendre malgré la diversité des langues modernes. Eh! sans doute. Cela peut arriver quelquefois. Mais ce serait bien rabaisser la question que de s*appuyer sur de tels arguments. Et puis, on court risque de voir cet argument se retourner contre soi. Tenez, je me rappelle une scène amusante à laquelle j*ai assisté, il y a pas mal d'années, sur un bateau à vapeur qui naviguait le
long des côtes de Norvège, Deux hauts personnages de Péglise protestante se trouvaient â bord : Tévêque de Bergen et je ne sais plus quel doyen d^\ngleterre. Ils eussent beaucoup désiré causer ensemble et échanger leurs impressions. Mais comment faire? L'un ignorait ranglais et Tautre ne savait pas un traître mot de norvégien. Us pensèrent qu'il y avait une solution toute simple : parler latin. — latine hqni. Ht ils s'y mirent bravement,. Mai s ils se comprirent tout aussi peu qu'auparavant. Pour déjà^ Tun disait djèm et Tautre ïam^ le navire s'appelait chez Tun névis mm veporê^ et navis couni iiapôré, chez l'autre* Et ainsi de suite. Et ce fut, je m'en souviens, un petit juif de ma connaissance quij entendant à la fois le norv^égien ci Tanglais, servit d'interprète à ces deux princes de l'église protestante.
Gardons-nous d'être des manchots inteliectuets,
Rien ne se grave mieux dans notre cerveau, que ce que nous voyons : le meilleurvehicule.de renseignement, c'est la vue» Expérimenter, faire voir, voilà ce qu'il faut. Aussi — s'il est vrai de dire que Foreille est le chemin, du- cœur — peut on dire avec non moins de raison que l'oeil est le chemin de la mémoire.
Il ne suffit pas dan^ le haut enseignement d'aligner des faits. Il faut encore remuer dtïs idées et provocjuer des «eu Vf es. ^
Philosophie
Pour réussir dans la science, il faut douter; pour réuvssir dans la vie, il faut être sur.
Age quod agis. Fais ce que tu fais, dis ce que tu dis, va où tu vas.
La vérité est sur une courbe dont notre esprit suit éternellement Tasymptote.
Octobre 1879.
La vérité ne diffère de Terreur qu'en deux points : elle est un peu plus difficile à prouver et beaucoup plus difficile à faire admettre.
Décembre i«8o.
Dieu, c'est le voile mystérieux sous lequel nous cachons notre ignorance de la cause première.
iq3
Les Leucucvtks ït !/ksprit de sacrhick, — Il semble^ d'après les recherches de De Bruyne (Phagocytose, l8g5) et de ceux qui le citent, que les leucocytes des Lamellibranches — probablement lorsqu'ils ont phagocyte, qu*ils se sont chargés de résidus et de déchets, qu'ils ont, en un mot, accompli leur rôle et bien fait leur devoir — sortent du corps de l'animal et vont mourir dans le milieu ambiant. Ils se sac ri tient. Après avoir si bien servi l'organisme par leur activité, ils le servent encore par leur rmn't en faisant place aux cellules nouvelles, plus jeunes.
N'est-ce pas la parfaite image du désintéressement le plus noble, et n'y a-t-il point là un exemple et un modèle? II faut s'en inspirer : comme eux, nous sommes les unités d'un grand corps social; comme eux, nous pouvons le servir et envisager la mort avec sérénité, en subordonnant notre conscience individuelle à la conscience collective.
Le .kl janvier iSe/k
Altruisme des sylviculteurs pouvant servir de devise à rhumanité en général : « Nous récoltons ce que nous n'avons pas semé. Nous semons ce que nous ne récolterons pas. 5>
Cité par Bismarck, le 2ë janvier t886.
Tenez» laissez^moi vous raconter un sujet de poème qui m'est venu en tète l'autre jour, tandis que je marchais vers le Gothard, près du pont du Diable,
dans la vallée de la Reuss. Vous saisirez sans peine par où il s'applique à d'autres histoires que celles qu'il semble raconter. Cela s'appellerait Vépopée du fleuve.
Le fleuve naît dans la montagne. Il est pur et limpide. Il est fils des nuages et des neiges.
Mais, voilà tout à coup que son lit devient inégal et rocailleux. Il écume, il s'agite, il se passionne, il heurte ses rives, il tombe impétueux, de chute en chute.
C'en est fait de son repos. Il semble que jamais il ne pourra ressaisir ce calme qu'il a perdu, que jamais son eau ne reprendra sa surface unie et son cours tranquille.
Et pourtant, voyez-le, en bas, dans la plaine. Ce qui paraissait impossible s'est réalisé. Il est rentré dans ses bords, il a repris une allure calme et majestueuse. L'écume qui le couvrait a disparu : la tache n'était pas indélébile et il l'a effacée.
Voilà ce que je vous aurais mis en alexandrins, si j'avais le temps et le talent d'être poète. Et j'aurais commencé à peu près de la sorte :
Dites, connaissez-vous Ja sublime épopée Que le fleuve murmure aux brises du couchant, Comme il franchit la plaine immense, enveloppée De brume et de repos, attentive à son chant (
Il vient d'en haut. Il est frère de l'avalanche, Il est l'enfant des monts et des plateaux déserts, Le fils des glaciers bleus et de la neige blanche. Issu du ciel, sortant immaculé des airs!...
La foi qui nie est aussi éloignée de la science véritable que la foi qui affirme.
Février 1881.
Je ne connais pas de raillerie plus spirituelle de la vieille erreur que Ton a récemment décorée du nom nouveau d'anthropocentrisme que le Sermon prêché devant les puces : « Mes chères puces, vous êtes l'ouvrage chéri de Dieu et tout cet univers a été fait pour vous. Dieu n*a créé Thomme que pour vous servir d'aliment, le soleil que pour vous éclairer, les étoiles que pour vous réjouir la vue, etc. »
(Voltaire, Le Sottisier, publié par Léouzon- Leduc, 1880, page 58).
La Nature ne paraît simple qu*à la suprême ignorance ou à la science suprême : Tune ne voit pas toutes les variables du problème, l'autre les domine toutes. Mais lorsqu'il est entre ces deux états opposés, l'esprit reste confondu de la complication des phénomènes naturels, des énigmes qu'ils nous posent, des impasses où ils nous acculent.
Avril 1880.
Que faisons-nous ici-bas? Nous préparons les floraisons de demain. Nous sommes tous du fumier d'humanité future.
Le 2H novembre nx)3.
Le SURNATi'RKL. -— A voir la ténacité avec laquelle les plus étranges superstitions refleurissent, on serait tenté de s'écrier : « Chassez le surnaturel, il revient au galop. »
Le 12 décembre 1903.
Foi p:t Morphine. — Il en est de la foi comme de la morphine : ce n'est pas un aliment, c'est même un poison, mais c'est aussi un soporifique, et certains organismes torturés par la douleur peuvent y trouver une consolation, un adoucissement passager à leurs maux.
Tout en laissant les marchands d'opium qu'on appelle des prêtres, débiter tranquillement leurs drogues, on ne peut nier qu'il ne s'agisse là d'un toxique puissant, et que, dès lors, il y ait lieu d'en surveiller le commerce, et surtout l'abus.
Oui, la foi est une morphine intellectuelle : c'est son mérite et aussi son danger. Et gare les morphinomanes.
Le 16 mai 1904.
Palimpseste de la Science. — A propos des conceptions scientifiques qui se succèdent, A. J. Balfour, dans son « Presidential address » de Cambridge, 1904, parle (page 6) des a New drawings on the scientific palimpsest ». Le mot est heureux, et on pourrait définir l'esprit scientifique : un palimpseste perpétuel.
Il n'est pas de signe plus certain de faiblesse intellectuelle que Tintolérance, car elle prouve seulement que Ton est incapable de comprendre que d'autres puissent penser autrement que soi.
L'utopie, c'est bien souvent de la graine de réalité.
Le paradoxe, c'est de la graine de vérité. Il suffit d'un terrain propice pour que cela germe, fleurisse et fructifie.
La civilisation, c'est l'art de se créer des besoins inutiles.
Un outil est toujours devant cette grave alternative : s'user ou se rouiller. Savoir s'en servir en évitant ces deux écueils, voilà toute la sagesse, que l'outil s'appelle pioche ou cerveau.
Août i88u.
a Le génie n'est qu'une longue patience », a dit Buffon. Cela est bien incomplet. Le génie, c'est l'impatience dans les idées et la patience dans les
faits : une imagination vive et un jugement calme; quelque chose comme un liquide en ébuUition dans un vase qui reste toujours froid.
Le i5 septembre 1879.
Le génie, c'est Timpatience dans la conception, avec la patience dans l'exécution.
La foule est comme un portrait composite moral de la nation, dans lequel les traits communs de brutalité native et de simplisme enfantin s'ajoutent, se supeiposent et se renforcent, tandis que les qualités personnelles, les supériorités individuelles, tout ce qui dépasse, proémine, s'élève, vient nécessairement à se neutraliser et à disparaître : totalisation des platitudes et effacement des élites.
Août l8g8.
Le fameux : « impossible n'est pas français », de Napoléon, rappelle fort ce vers de Sénèque : Qitod non potest vult posse, qui nimium potest. Celui c|ui a trop de pouvoir veut que ce qui ne se peut, soit possible.
Le 7 février iSyS, à 8 h. 55 du soir, j'ai soutenu que l'on a deux manières pour combattre les absurdes préjugés (|ui forment presque toute la base de nos relations sociales actuelles, savoir :
i« Les combattre par la parole, tout en s'y confor-
mant par les actes, afin que Ton voie bien que ce n'est pas par intérêt personnel;
2° Les combattre par les actes, afin que Ton voie bien qu'on peut être honnête et honorable tout en battant en brèche ces préjugés sociaux!
A revoir, le 7 février i885, à 8 h. 55.
Nous condamnons toujours les autres, en vertu du code de l'humanité abstraite, et nous trouvons le moyen de nous absoudre nous-mêmes en vertu des circonstances atténuantes de l'humanité concrète.
L'individu est dans l'océan des êtres, ce que l'instant est dans l'océan des temps.
Le 21 décembre 1878.
La témérité, c'est plus que le courage, et ce n'est pas encore la folie : c'est le courage insensé et c'est la folie courageuse ! La témérité est l'écueil de la bravoure, comme la lâcheté est l'écueil de la prudence. L'homme téméraire ne reste jamais au niveau des autres, il grimpe parfois au sommet, mais ce n'est que pour tomber dans l'abîme.
Juillet 1874.
L'ami doit guider l'ami et non l'encenser, il doit être toujours — comme une seconde conscience — prêt à lui dire : « Ici tu fais bien et là tu fais mal ! .»
Juillet 1874.
Qu'est-ce que le progrès? De Tutopie tempérée par de la résignation.
« Easy corne, easy go, is a saying as applicable to knowledge as to wealth ». De là se déduit à mon sens : Il faut de l'effort. Science must not be made too easy.
(Voir Si)enrer, Education.)
La justice ici-bas n'est faite le plus souvent que d'une série d'injustices qui se compensent.
Le hasard, c'est la loi voyageant incognito.
Il en est du mauvais vouloir comme des épines : on risque toujours d'y accrocher ou d'y blesser quelque chose.
Le cœur palpite et sent, l'esprit voit et exprime : et le génie n'est donc que l'harmonie du cœur et de
l'esprit.
La dernière manie est toujours la plus forte.
Hruxelles, le i3 février 1874.
Ainsi que les mains après de pénibles labeurs s^endurcissent, de même le cœur, émoussé par les souffrances, devient, à la longue, calleux.
Ma.i 1S75.
A ceux qui citent peu scrupuleusement, rappelons ce passage de saint Jérôme, qui sert d'épigraphe à un article du Révérend Père Bainvel, sur <* les contre-sens bibliques des prédicateurs i>,*
Ad suuni sensum tficotignm aptant testimonia, quasi grande sît, et non viîiosismnum docefidi geniis dcpravare senienttas, et ad voùtnta/em sumn scripturam trahere repugiiantem. Ce que je traduis : Ils adaptent les témoignages à leur gré, tomme si c'était une façon noble et non pas abominable d'instruire, que de torturer les phrases et d'imposer de force sa propre volonté à la sainte écriture.
lit
Ne pas jurer sur les paroles des maîtres : Nunquam in aliciijm viri verba proptrr vint Jurasse, et auctoritates semper posi postasse rationibus. (Ne pas se laisser contraindre à jurer sur la parole d'autrui et tenir moins de compte des autorités que des raisons,)
(Études sur J« H. Vati Hehiionti xWaU, par Hommela&ref pa|^e 4 S.)
La beauté des objets microscopiques : Admiranda
* Eimét fihfHUiM, numéro s du i5 novembre ïSg^.
tibi leviimi spedacula rerum. Vois, dans de faibles objets, de merveilleux spectacles.
(Virgile, Lis Géorgiquis, tome l\\ voictme 3.)
Les encroûtés : Euntes quà itum, non quâ eundum crat. (Passant où Ton est passé, non pas où Ton devait passer.)
(Études sur J. B. Van Helmont, 1868, par Rommelaerc, pa^c 45.)
On a dit de l'ancien régime en France que c'était un despotisme tempéré par des chansons — une situation mauvaise avec des palliatifs inadéquats. Ce qui était vrai alors du gouvernement, ne Test-il pas aujourd'hui des mœurs? Côté des hommes : la calomnie quotidienne tempérée par quelques duels; et l'abandon des filles séduites, tempéré par du vitriol. Côté des femmes : l'infidélité tempérée par l'acquittement habituel du mari, lorsqu'il se venge. On avouera que des duels, du vitriol et quelques caprices plus ou moins heureux du jury de la Seine ne sont, pas plus que les chansons de jadis, de suffisants remèdes. Il faudrait : i° des restrictions efficaces aux abus de la presse et à son anonymat; 2^ la recherche de la paternité; 3*^ la punition sérieuse de l'amant.
Septembre i«92.
La poésie est l'élan de l'esprit humain vers ce qui est hors de son atteinte.
Septembre i»90.
Il n*y a pas de beau absolu, ni de bien absolu, mais il y a un beau historique, un bien historique, c'est-à-dire de telles notions qui découlent du passé et qui sont adéquates au présent.
Janvier 1891.
L'orgueil le plus hautain sent la modestie.
Les métaphysiciens soutiennent volontiers que la métaphysique est le couronnement de la science. Eh oui ! comme la girouette couronne l'édifice !
Août 1880.
Vivisection. — Les dévots en veulent d'ordinaire beaucoup plus aux vivisecteurs qu'à la vivisection.
La pèche offre de beaux spectacles d'édification, et il y a là bien des choses à interdire avant de songer à la vivisection. Voici quelques notes prises cet été (i885) dans le Nordfjord, dans une partie de pèche faite avec un Révérend de Newcastle : Un oiseau s'accroche à l'hameçon flottant; on tire, il tire, il se détache et s'envole... le bec déchiré et ensanglanté.
Un poisson vient-il à mordre? Tantôt il se débarrasse en se déchirant toute la bouche, tantôt, s'il reste
accroché, on est obligé de lui taillader le palais à coups de couteau pour détacher Thameçon et amener la victime à bord.
Tout cela est naturellement permis, sportif, chrétien. Mais sacrifier une grenouille pour étudier la circulation du sang, mais tuer quelques lapins pour guérir rhumanité de la rage, voilà le crime abominable, voilà l'acte impardonnable des savants, voilà la vivisection dans toute son horreur.
Littérature
Une belle pensée mise sous une belle forme, c'est Minerve sous les traits de Vénus.
A PROPOS DE LA RÉFORME ORTHOGRAPHIQIJE. — Une
orthographe simplifiée, c'est l'une des premières conditions de tout progrès d'une démocratie, car c'est le moyen de réaliser cette économie, essentielle et précieuse entre toutes : l'économie d'effort intellectuel superflu.
De Pontmartin a dit dans son dernier feuilleton que Mallarmé plaît à vingt poseurs et à cinquante
imbéciles* Un peu modifié, ce mot donnerait une bonne définition. Que faut-il pour former une « école nouvelle j^ ? Un oseur, vingt poseurs et cinquante imbéciles.
Stylistes, — On voit dans les asiles d'aliénés de pauvres folles qui portent dans leurs bras un morceau
de bois, en se figurant que c'est un enfant, et qui le soignent, le dorlotent, le caressent avec une tendresse à la fois touchante et ridicule. Eh bien, nos modernes stylistes sont un peu dans ce cas : ils affinent et cisèlent leurs phrases, les caressent et les dorlotent, et si vous regardez de près quelles sont les pensées précieuses, objets de tant de soins, vous n'y trouvez que bûches sans valeur. Comparez ce que Diderot (tome VI, page igi) dit des jeunes poètes de son temps : « Ils veulent chanter, ils ont du gosier; mais, faute de connaissances, ils ne chantent que des fadaises mélodieuses, n
Janvier iSê^.
Avis aux jeunes littérateurs qui aiment à se réclamer de Flaubert :
I" Flaubert savait le français,
2^ Il savait encore une foule d'autres choses.
3^ Il n'était pas pressé.
Le poète reçoit les impressions; c'est la nature qui 1^ lui donne; celui-là, malgré les germes qu'il peut
2ÙS
avoir, reste stérile s'il n'est fécondé par le souffle puissant de celle-ci ; et, pour emprunter aux fleurs une comparaison, le poète c'est le style; la nature, c'est le pollen.
Théophile Gautier a dit quelque part * : « O beauté ! le plus radieux diadème dont le hasard puisse couronner un front, — tu es admirable et précieuse comme tout ce qui evSt hors de la portée de l'homme, comme l'azur du firmament, comme l'or de l'étoile, comme le parfum du lys séraphique ! »
Or, l'azur du firmament, Hautefeuille et Chapuis nous l'emprisonnent dans leur tube à ozone; l'or de l'étoile, notre spectroscope nous en révèle les éléments et nous pouvons fabriquer une flamme qui en ait tous les rayons; le parfum du lys séraphique, c'est sans doute quelque éther que les chimistes ne manqueront pas de reproduire par synthèse, s'ils ne l'ont déjà fait.
Le journal, c'est la lecture des gens qui ne lisent pas.
Juin 1880.
La grande voix de la presse, qui s'amuse bien souvent à de bien petites chansons.
La presse est l'avant-garde de l'immortalité.
♦ Mademoiselle de Maupin.
Humour — Fantaisies
Ce serait si beau rhumanité!... s'il n'y avait pas les hommes.
L'homme et la femme, ces deux hémièdres inverses du cristal humanité !
Le 2 août 1879.
On aime à pardonner les défauts que l'on a.
Un livre a du bon, quel que soit l'esprit qui y règne, pourvu qu'il y règne de l'esprit!
Août 1880.
Tartufe qui, prétendant ne songer qu'aux affaires du ciel, s'occupe sans cesse de celles de la terre, savez-vous ce que c'est? Eh ! parbleu, c'est la célèbre botte d'armes : « Visez dans le haut, tirez dans le bas! >»
Au siècle dernier, il suffisait que Ton fût protestant pour que Ton pût vous imputer faussement tous les crimes. Maintenant il faut que Ton soit juif : c'est un progrès.
Si la vie n'était pas une si mauvaise plaisanterie, quelle bonne farce ce serait !
Septembre 1880.
La naissance est un mal mortel dont la vie représente Tagonie.
StrasbouFf^, ilérembn» i8«o.
L'espoir, c'est l'appétit du bonheur.
Dans le torrent de la vie parisienne, on ne sait jamais où le lit paisible finit, et où la cascade commence.
A propos d'une personne légère dont on demandait le vrai nom de famille : Bah ! elle n'a pas de famille, Ovide a déjà dit d'elle : Drôlesse siuc pahr nrata.
Le rojux, c'est du blond dièze.
Si un homme prévenu en vaut deux, un homme prévenant en vaut bien quatre.
Chez les femmes, il n'y a qu'une chose plus laide qu'une poitrine semblable à un dos, c'est un dos semblable à une poitrine.
Le char de la justice... une voiture de grande remise.
Dans le monde il y a deux méthodes pour parvenir, celle des hardis et celle des timides. L'une dit : Ote-toi de là que je m'y mette. L'autre : Pousse-toi là que tu m'y hisses.
Pour une femme du monde, un peu d'inconduite la pose, beaucoup d'inconduite la perd.
Les personnes « distinguées »? La distinction consiste surtout à avoir un certain nombre de préjugés que les autres personnes n'ont pas.