‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 3)Chapitre 50 sur 60 · BE L'UNIVERSITÉ DE WURZBOURG · texte numérisé non relu

BE L'UNIVERSITÉ DE WURZBOURG

C'est un trait commun à toutes les villes universitaires de l’Allemagne qu’elles attachent un prix inestimable à l’université qu'elles possèdent; elles s'intéressent avec ardeur à son développement, elles sont fières de son éclat. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Wurzbourg se prépare à célébrer dignement le troisième centenaire de son université et que tout le monde ici cherche à contribuer de son mieux à la réussite des fêtes. Pour les organiser, la coopération active de la ville, des sociétés, des particuliers, était d'autant plus nécessaire que la majorité cléricale de la Chambre bavaroise a, par deux fois, refusé le subside que le gouvernement lui demandait pour l’Université en vue de cette occasion solennelle. Les sommes réunies en dehors de l’intervention de l’État sont suff-

* Série d'articles publiés dans l’!ndépendance belge les 3-7-10 août 1882.

santes, mais elles ne sont pas très considérables, et cette modicité de ses ressources autant que l’étroitesse de ses locaux ont obligé l'Université à se montrer avare de ses invitations. Toutes les universités étrangères n’ont pas même pu être conviées, et, comme il fallait tracer une limite, on à décidé de n'appeler ae que les universités dans lesquelles l'allemand ou un idiome germanique est la langue officielle. C’est ainsi que Zurich, Berne et Bâle ont été invitées, mais non Genève; Dorpat et non Saint-Pétersbourg; les universités anglaises, scandinaves, hollandaises, et non point celles de la France, de la Belgique ou de ME limite est un peu arbitraire, sans doute; mais quelle limite ne l’est pas ?

Un anniversaire de trois siècles, cela nous ramène à l’an de grâce 1582. À vrai dire, 1l y avait eu déjà une université à Wurzbourg, longtemps auparavant. Mais cette première université qui date du commencement du xve siècle dura peu, déclina rapidement et ne tarda pas à disparaître. Un distique boiteux de l’époque que je me hasarde à citer parce qu’il est en latin, mais que je ne traduirai pas, nous donne, paraïîtl, les motifs de cette décadence.

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PBalnea, census, amor, lis, alea, crapula, clamor,

Impediunt mulium herbipolense studium.

({Terbipolis est, comme on sait, le nom latin de Wurzbourg.)

C’est au prince-évêque Julius Echter von Mespelbronn que revient l'honneur d’avoir reconstitué l’'Université, 11 y a trois cents ans, sur des bases nouvelles, et de l’avoir faite viable. Aussi est-il le grand héros des

solennités prochaines : on ne voit que son portrait à tous les étalages, on organisera une ovation devant sa statue, on entonnera son panégyrique sur tous les tons : en allemand et en latin, en prose, en vers et même en musique. Il y a bien quelque exagération dans cette symphonie de louanges, et, comme son nom ne pourra manquer de reparaître à chaque instant dans le compte rendu que je me propose de vous adresser, 1l n’est peut-être pas superflu d’esquisser à grands traits cette figure énergique et intolérante.

Julius von Mespelbronn est incontestablement le plus grand des évêques qui aient occupé le siège de saint Burchard. Au physique — et aussi au moral — il a une certaine ressemblance avec le duc d’Albe. C’est un esprit supérieur, mais en même temps un autocrate impitoyable, un politique sans vergogne, un fanatique sans merci. Dès sa naissance, 1l avait été destiné à la carrière ecclésiastique, et à l’âge de 9 ans il était déjà chanoine. Son éducation fut très soignée et, pour la compléter, il visita la plupart des écoles célèbres à cette époque, entre autres aussi Louvain. De retour à Wurzbourpg, il est nommé, en 1567, membre du chapitre de la cathédrale. Il avait 22 ans. Tout jeune qu’il est, il ne tarde pas à jouer le premier rôle, et quand le prince-évêque Frédéric de Wirsberg vient à mourir, le 12 novembre 1573, c'est le jeune et fougueux Julius qui est choisi pour lui succéder. Son élection avait été puissamment appuyée par les jésuites, appelés dans l'évêché peu d’années auparavant. On verra que le nouvel évêque se souvint du précieux concours que les disciples de Loyola lui avaient prêté et, durant tout son règne, il en fit ses auxiliaires, ses conseillers, ses inspirateurs.

À peine monté sur le siège épiscopal, il s'occupe de créer les deux institutions qui existent encore et qui ont perpétué sa mémoire : l'hôpital appelé aujourd’hui encore das fulius Spital, établi en 1576, et l’université qui, elle aussi, porte son nom, l’A/ma ÿuha, inaugurée par lui le 2 janvier 1582. D’après ses desseins, cette université devait être exclusivement catholique et, pour le bien prouver, c’est aux pères jésuites qu'il y donna la haute main. |

La Réforme avait violemment secoué la Francomie, et il n’est pas jusqu’au chapitre de la cathédrale de Wurzbourg qui n’eût sub1 quelque influence des idées nouvelles. La moitié à peu près des sujets du princeévêque était ouvertement ou en secret acquise au protestantisme. Julius résolut de purger ses États de ces hérétiques, et vers la fin de 1582 1l prit vis-à-vis d’eux une position nettement offensive. Mais 1c1 apparaissent dans toute leur splendeur la perfidie de son caractère et la duplicité de sa politique. Lui, le grand défenseur de la foi catholique, l’allié des jésuites, 1l n’avait pas hésité à s'unir, quelques années auparavant, aux protestants de Fulda pour faire déposer un prince-abbé qui les persécutait. Pour prix de son intervention, 1l est vrai qu’il exigea l’annexion de Fulda à l'évêché de Wurzboureg.

Julius von Mespelbronn mettait à la réalisation de tous ses projets une énergie peu commune. [l agit d’une façon si vigoureuse et st impitoyable dans sa lutte pour déraciner le protestantisme qu’en trois ans son but était atteint. On le voit parcourir le pays de ville en ville, de village en village, remplaçant par des jésuites suürs tous les prêtres catholiques soupçonnés de tiédeur, destituant tout fonctionnaire qui ne va pas régulière-

ment à la messe, enjoignant à tous les protestants d’abjurer leur foi, tantôt leur promettant une rente annuelle de 200 florins s'ils retournent au catholicisme, tantôt ne leur accordant que deux ou quatre jours pour se convertir ou vendre leurs bienset émigrer.

Ramener les protestants dans le giron de l’Église et chasser ceux qui refuseraient, ce n’était laqu’une moitié de son plan. Il fallait en outre réchauffer le zèle des catholiques, les fanatiser par des pratiques dévotes, les fasciner par la pompe des cérémonies religieuses. L'évêque était un trop habile homme pour méconnaîitre la puissance de ces moyens. Il pousse à la mariolâtrie, il exhorte au culte des saints et des reliques, 1l provoque l’organisation de pèlerinages et de processions, 1l construit trois cents églises, — que l’on reconnait encore à leurs tours pointues — 1l appelle à lui, outre les jésuites, les franciscains et les capucins; bref, il ne néglige rien de ce qui peut servir la contre-réformation et relever le prestige amoindri de l’Église catholique. Hélas ! 1] a fait en cela œuvre durable, car aujourd’hui encore la population de Wurzbourg compte parmi les plus cléricales, les plus superstitieuses et les plus intolérantes de la catholique Bavière.

Je me hâte d’ajouter que dans la préparation des fêtes prochaines, on n’a heureusement fait preuve d'aucune intolérance et d'aucun esprit de parti. Tous, sans distinction d'opinion ou de croyance, participent à l’œuvre commune, et l’on peut vraiment dire que ce troisième centenaire de l’Université fait vibrer à l’unisson la population tout entière. Cela est agréable à constater et c’est d’un bon augure. Déjà, partout, l’approche de ces grandes journées se fait sentir. Les maisons se pavoisent, les rues s'animent d’une manière

inusitée; on colporte par anticipation des médailles commémoratives, on vend une foule de choses qui rappellent d’une façon plus ou moins heureuse le jubilé qu’on va célébrer : des chopes jubilaires, des souliers jubilaires, des chapeaux jubilaires, des cannes jubilaires, voire des parasols jubilaires, ornés de l’inévitable portrait de l’évêque Julius, des armes de la ville et de plusieurs dessins très allégoriques.

Je pourrais vous révéler d'avance les splendeurs qui vont se dérouler ici du 1 au 4 août et vous donner un avant-goùt du cortège historique dont le programme a été très habilement conçu par l’architecte von Schmaedel, de Munich, et dont tous les détails ont été réglés avec soin par un professeur de l’Académie des beaux-arts de Munich, Otto Seitz. Je n’en ferai rien. Sachez seulement que les personnages qui paraîtront dans le cortège ne seront point — comme 1l arrive d'ordinaire en Belgique — de simples figurants et des jeunes personnes dont les mœurs sont en harmonie avec la légèreté de leurs costumes. Ici, tout au contraire, la fleur de la bourgeoisie tient à honneur de revêtir un costume du xvi® siècle et de faire partie du défilé historique, et l’on m'a cité les noms de plus de cinquante jeunes filles appartenant aux meilleures familles de la ville qui, toutes habillées et coiffées de même, ont accepté de former une sorte de garde d'honneur dans le cortège.

Je vous l’ai dit tantôt, nous allons, pendant les fêtes, parcourir toute la gamme des ovations en l’honneur de l’évêque Julius Echter von Mespelbronn. Et, cependant, s’il s’avisait de revenir ici-bas, pour respirer les fumées de tout l’encens que l’on va lui brüler, je crois bien qu'il aurait un mouvement d’horreur et que son

premier soin serait de renier sa création, l’Alma Julia. Quoi! à la place de son université de jésuites, 1l trouverait une école de science laïque et de recherche indépendante; au lieu de ses doctrines étroites, il verrait enseigner la vérité émancipée! Sa Grandeur, à coup sûr, n’en reviendrait pas et donnerait raison aux ultramontains de la Chambre d’avoir refusé tout appui aux fêtes d’une université où les professeurs parlent d’après leurs convictions et non suivant les dogmes d'une Église.

Eh! Monseigneur, voilez-vous la face, si vous le voulez; vous n’y changerez rien : on a beau semer l'intolérance, à moins que le sol soit tout à fait pourri, c'est la libre pensée qui, tôt ou tard, finit par fleurir.

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Si jamais ville fut pavoisée, c'est bien Wurzbourg en ce moment. Quel pavoisement ! Les façades disparaissent sous les tentures, les drapeaux, les guirlandes en rameaux de sapins et les couronnes en feuilles de chêne. Et ce qui donne un aspect particulièrement gai à cette décoration exubérante, c’est que la plupart des drapeaux ont des couleurs claires et vives. Il y en a aux couleurs de Wurzbourg : rouge et jaune; aux couleurs de la Franconie qui sont en même temps Een AUniversité rouge et blanc: 1l1y ae drapeau bavarois blanc et bleu et celui de l'empire d'Allemagne qui est noir, blanc et rouge. Chacune de ces associations de couleurs symbolise pour les Wurzbourgeois l’un des degrés de leur patriotisme. Car c’est une nation très compliquée que la patrie

allemande et, dans ce pays d’ordre et de subordination, le patriotisme lui-même a sa hiérarchie.

Par-ci, par-là, des inscriptions font allusion avec plus où moins d'humour, au jubilé universitaire et aux incidents qui l'ont Drécédé. L'une d’elles raille «la Chambre au cœur étroit qui refuse un subside »; d’autres s'adressent aux Burschen, d’autres encore aux Philister. Vous savez que le Bursch, c’est l’étudiant et que tous ceux qui ne sont plus étudiants ou qui ne l’ont jamais été s'appellent Philister dans le jargon universitaire.

Et, ma foi, ils sont arrivés en grand nombre, les Btéchen et les Philister, de tous 1e coins de l’Allemagne et de l’étranger. Jamais Wurzbourg n'avait vu pareil concours de monde. On avait compté sur 2,500 anciens étudiants : il en est venu déjà au delà de 4,000 et chaque train en amène de nouveaux. Ce ne sont partout que vieux amis qui se retrouvent et vieilles amitiés qui se renouent; et ces hommes, dont les carrières ont divergé en tous sens depuis l’époque lointaine où 1ls étaient camarades d’études, éprouvent — on le voit — un bonheur véritable à supprimer pour quelques jours les distances qui les séparent : la distance kilométrique et la distance sociale, celle-ci souvent plus difficile à franchir que l’autre.

Les fêtes n’ont commencé officiellement que le 1 août; mais, dès la veille au soir, tout le monde universitaire s’est réuni dans l'immense Ludwigshalle, qui fut jadis une gare de chemin de fer Pansarle était ornée, par les soins de la ville, avec infiniment de goût : des plantes, des feuillages, des écussons, d'énormes guirlandes de fleurs artificielles sur lesquelles folâtraient de gigantesques papillons en papier :

peint, un buste du roi de Bavière et un buste du prince-évêque Julius von Mespelbronn faisaient tous les frais de cette décoration très réussie. Les hôtes ont reçu les souhaits de bienvenue du bourgmestre, M. von Zürn, et l’on a bu un grand nombre d’hectolitres de bière.

Le lendemain matin, le jubilé s’est ouvert par trois services religieux simultanés, à l’église, au temple et à la synagogue. Grâce aux ressources dont elle dispose et au faste qui lui est familier, c’est l'Église qui a organisé les choses avec le plus de pompe et dont le service — j'allais presque dire la représentation — avait attiré le plus de monde. L’évèque en personne officiait et l’un des professeurs de théologie de l'Université, le docteur Hettinger, a prononcé le sermon jubilaire; sermon classique, en trois points, écrit dans un langage élevé, sur ce sujet : « la Science prie », mais dont les développements n'’offriraient, je crois, qu’un médiocre intérêt pour vos lecteurs. Pendant le service, la Missa solemnis en ré bémol de Cherubini a été chantée d’une façon tout à fait remarquable par les élèves du ‘Conservatoire, la Société chorale des étudiants et quelques autres sociétés musicales de la ville, sous l'excellente conduite de M. Kliebert, directeur du Conservatoire. L'assistance comprenait, outre le corps professoral de l’Alma Julia, une foule d'hommes distingués et de personnages de distinction — deux expressions qui se trouvent cette fois plus synonymes qu'elles ne le sont d'habitude. On remarquait le prince Charles-Théodore, duc en Bavière, avec sa femme, Marie-]osèphe, infante de Portugal; le président du Conseil des ministres bavarois, ministre de l’Instruction publique et des Cultes, M.von Lutz, ainsi

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que son collègue de la Justice, M. von Fäustle, etc. Le prince Charles-Théodore, venu tout exprès pour le centenaire et qui assiste à presque toutes les cérémonies, doit se trouver infiniment moins dépaysé que ne le seraient la plupart des autres altesses royales, au milieu de l'élite de professeurs et de savants qui se sont rassemblés de toutes parts à Wurzbourg : car 1l a luimême été étudiant, il est docteur en médecine et ophthalmologie; c’est un homme de mérite. Il a du reste une figure fort intelligente et sympathique.

De l’église, on se rend au palais, où les invités doivent être reçus solennellement par le corps universitaire, dans la « Salle blanche ». L'aspect de la salle est tout à fait imposant. Au fond, le buste du roi émergeant d’un cadre de verdure; à sa droite et à sa gauche, les députés des Corps, des Burschenschaften et des autres sociétés d'étudiants, rangés en hémicycle, debout, avec leurs drapeaux multicolores; puis, devant eux, les professeurs assis, revêtus de leurs manteaux traditionnels et ayant à leur tête le Recteur Magnifique; plus avant encore, deux tables chargées de livres qui ont paru à l’occasion du centenaire ou qui ont été dédiés à l’Université. Le reste de la salle est rempli par environ deux cents chaises que les invités de l'Alma Julia vont bientôt occuper. En attendant qu'ils entrent, regardons de plus près, si vous le voulez, ceux qui sont déjà dans la salle. Aussi bien tous ces costumes universitaires sont-ils des héritages intéressants des siècles passés que l’on ne connait guère en Belgique. Les délégués des étudiants sont, la plupart, en grande tenue. N’allez pas croire que je veuille désigner par là le frac et la cravate blanche. Oh ! que non. Il s’agit de costumes beaucoup plus voyants et

j'ajouterais bien : un peu ridicules, si je ne craignais de blesser ces messieurs qui sont, comme on le sait, très susceptibles sur le point d'honneur. Ouoi qu’il en soit, ils portent une jaquette de velours à brandebourgs, rouge, verte, bleue, noire ou violette, suivant la société à laquelle 1ls appartiennent, des pantalons blancs collants, et de hautes bottes à l’écuyère noires, avec des éperons d’acier ; en sautoir, sur la poitrine, une large bande desoie généralement de deux couleurs, éb au coté, une rapière à large garde. Comme les grands d’Espagne, les étudiants en costume restent couverts alors que chacun se découvre, et cela même à l’église. Ouelques-uns ont des toques de velours ornées d’une grande plume; la plupart ont ce qu'ils nomment un Cereuis, sorte de casquette minuscule qui ne couvre pas plus la tête qu’une pièce d’un franc ne couvrirait une citrouille. Cerevis vient, dit-on, de cerevisia, bière, parce que ce serait dans leurs grandes « beuveries » que les étudiants auraient d’abord substitué ce couvrechef presque imperceptible à la toque pesante. Le cerevis laisse tout l’occiput à nu et l’on peut voir ainsi que ces étudiants ont tous les cheveux lisses et luisants à grand renfort de pommade et séparés en deux moitiés symétriques par une raie qui descend jusqu’à la nuque. Autant ces costumes d'étudiants sont polychromes et souvent criards, autant celui que portent les professeurs est simple et sied bien à la plupart d’entre eux. Ce n’est rien qu’un ample manteau à traine, un rabat blanc et un bonnet de docteur. Le manteau est en drap : noir pour la faculté de théologie, rouge pour la faculté de droit, vert pour celle de médecine et bleu foncé pour celle de philosophie qui comprend aussi les sciences mathématiques

et naturelles ; les manches sont larges et le collet est en velours noir. Le bonnet a quatre pointes; 1l est"de la même couleur que le drap du manteau.

C’est un groupe d'hommes vraiment éminents que cette assemblée des professeurs de l’Université de Wurzbourg, et je devrais vous les citer à peu près tous si je voulais énumérer ceux qui sont 1llustres dans la branche qu’ils enseignent. La faculté de philosophie et surtout la faculté de médecine sont celles qu1 jettent aujourd’hui le plus vif éclat et auxquelles l’Alma Julia doit la majeure partie de sa célébrité. Je vous nommerai d’abord le recteur actuel, le savant chimiste Wislicenus qui a dirigé l’organisation des fêtes avec une abnégation et une énergie dont on ne saurait trop faire l’éloge et qui préside maintenant à leur célébration avec le tact le plus exquis. En général l’extérieur d’un homme de science est chose assez indifférente et 1l importe peu que ses traits soient plus ou moins réguliers ou que sa taille soit plus ou moins élevée. Mais lorsqu'il s’agit de cérémonies publiques, on ne peut s'empêcher de prêter quelque attention à l’aspect et à la démarche et de désirer que celui qui paraît à la tête d’une assemblée illustre ait quelque chose de la majesté qui convient à son rôle. Sachez donc que le recteur est un homme superbe, de haute stature, à la figure à la fois bienveillante et sereine, avec une longue et belle barbe qui commence à peine à grisonner. Ajoutez à cela qu'il est excellent orateur et fort aimé des étudiants, et vous comprendrez pourquoi tout le monde ici est heureux que le centenaire soit précisément tombé sous son rectorat. Je note encore, un peu au hasard, les noms de quelques-uns des professeurs wurzbourgeois les plus célèbres : l’'embryologiste Külliker,

le médecin Gerhardt, le botaniste Sachs, le zoologiste Semper, le chirurgien Bergmann, et Rindileisch, le professeur d'anatomie pathologique, et Scanzont, le gynécologue, et von Held, qui enseigne la philosophie du droit et le droit des gens, et Rossbach, qui vient de publier un livre remarquable sur les méthodes physiques en thérapeutique, et.

Mais, je m’arrête. Voici que la fanfare de l'Université de Prague — la plus ancienne des universités de langue allemande — nous annonce l’arrivée des invités. Ils montent par le grand escalier du palais que décorent les fresques de Tiepolo et entrent lentement dans la Salle blanche, tandis que tous les professeurs de Wurzbourg se lèvent de leurs sièges et que les étudiants, au fond de la salle, soulèvent leurs bannières. Le cortège des invités est long et dense; 1l est venu des députations de toutes les universités allemandes, 1l en est venu d'Amsterdam, d’'Utrecht, d'Oxford, d'Upsal, de Christiania, etc On se montre Virchow, de Berlin; Clausius, l’un des créateurs de la théorie mécanique de la chaleur ; Haeckel, le fougueux darwiniste d’Iéna, qui a l’air bien pacifique et bien bon enfant; et vingt autres encore. Les universités ne sont du reste pas seules à être représentées dans l’assistance : les académies, les sociétés scientifiques, les écoles techniques, l’enseignement moyen, ont aussi envoyé des délégués.

Petieu des discours’ est ouvert par le Iministre von Lutz. Il donne lecture d’une lettre du Roi qui le charge de féliciter en son nom l’Université et de lui remettre en souvenir un objet d’art — lequel, malheureusement, n’a pas été achevé à temps et viendra plus tard. Le ministre annonce ensuite que des décorations et des titres honorifiques ont été décernés par

le gouvernement à treize professeurs, à l’occasion du jubilé, et 1l leur distribue les insignes de leurs grades. Le recteur répond en proposant un vivat en l'honneur du Roi, puis le professeur Virchow prend la parole au nom des universités allemandes et, après lui, une longue série de délégués viennent tour à tour prononcer quelques mots et donner au recteurles diplômes ou les écrits jubilaires dont ils ont été chargés de faire hommage à l’Université. La longueur même de ce défilé d’orateurs est une preuve de la haute estime en laquelle l’Alma Julia est tenue dans toute l’Allemagne, et si quelqu'un s’avisait de trouver qu’il y a eu un peu beaucoup de discours, 1l montrerait seulement par là qu'il n’était pas digne de les écouter tous. Le recteur, lui, n’a pas seulement toutécouté, mais 1l a su répondre à chacun par un mot éloquent et parfaitement en situation. De tous ces discours intéressants à des titres divers et à des degrés variables, je n’en relèverai qu'un seul qui touche au vif une question pleine d’actualité en Allemagne et même ailleurs.

L'Allemagne, dont l’organisation universitaire est si admirable, s’est bien gardée de commettre la grave faute qui a été faite en Belgique par la loi du 20 mai 1876 et de supprimer toute condition d'admissibilité aux universités. Mais elle n’a pas non plus commis l’erreur inverse et elle a compris qu’à mesure que la science devient plus vaste, il faut de toute nécessité élargir les voies qui y conduisent. L'Allemagne n’a donc pas aboli l’examen (Maturilaetsexamen) qui couronne les études d’humanités et répond à peu près à feu le graduat en lettres belge, elle a seulement ouvert certaines carrières universitaires à ceux qui n’ont point fait d’humanités complètes, aux élèves des Realschulen

erster Ordmmg (athénées professionnels de première classe) ou, comme on a baptisé depuis peu ces institutions, des Realgymnasien. Le Realgymnasium, son nom l'indique, représente une sorte de compromis entre le programme classique et le programme professionnel; c’est, si vous le voulez, un athénée professionnel où l’on apprendrait le latin, mais non le grec, et, à ce point de vue, les cours d’humanités restreintes tout récemment organisés en Belgique procèdent directement des Realgymnasien allemands. Or, depuis peu d'années, 1l a été décidé que les élèves des Realgymnasien, dûment diplômés à la suite d’un examen de sortie, seraient admis aux universités, maisuniquement pour l'étude des sciences mathématiques et naturelles ou pour celle de la philologie moderne. Ils demeurent exclus de la médecine, du droit, de la philosophie et de la philologie ancienne.

Quant aux élèves des Realschulen proprement dites — c’est-à-dire des athénées professionnels — qui n'ont fait aucune étude des langues anciennes, les carrières universitaires leur sont jusqu’à présent fermées; ils peuvent toutefois devenir pharmaciens, mais ce n’est point là, à parler strictement, une carrière universitaire puisqu'elle ne comporte pas d'examen de doctorat.

On le voit, l’esprit moderne a obtenu une première victoire par l’admission partielle des élèves des Realgymnasien. Actuellement, la lutte continue et l’on monte à l'assaut de la Faculté de médecine; d’après la tournure que prennent les choses, elle ne paraît plus devoir résister très longtemps. Les Realgymnasien ont, du reste, dans le corps universitaire lui-même, de très chauds défenseurs et parmi eux, au premier rang,

le recteur de l’Alma Julia, le professeur Wislicenus. Vous comprenez donc qu’on attendait avec un mit intérêt le discours que le docteur Krück, directeur du Realgymnasium de Wurzbourg, devait prononcer avant-hier dans la Salle blanche, comme délégué de tous les Realgymnasien bavarois, et que l’on était surtout curieux de voir quelle réponse le recteur y ferait dans une ciconstance s1 solennelle.

Le docteur Krück ‘s'en est tiré avec talents exprimé sa reconnaissance de ce que les Realgymnasien fussent, pour la première fois, appelés à une solennité universitaire; 1l a fait délicatement allusion aux encouragements que les écoles qu’il représente ont si souvent reçus de la part du recteur, et 1l a fini en parlant du « jour prochain où tomberont les barrières qui se dressent encore devant nous ». C'était assez hardi. Non moins hardie avété là réponse du: recteur quiet déclaré tout en faveur d’une admission plus large des élèves des Realgymnasien, en ajoutant que cette opinion était partagée, non point par tous, mais par la grande majorité de ses collègues.

Ces deux discours ont leur importance : ils marquent une étape dans l’histoire universitaire. Ils seront salués avec plaisir par tous ceux qui, comme votre correspondant, sont pleins de respect pour les études classiques, mais pensent qu’il faut, à côté d’elles, faire une juste place aux tendances plus modernes et aux sciences plus réalistes. À ne considérer toujours dans l’univers que l'esprit humain, à ne s'attacher qu’à ses œuvres et à dédaigner l’étude de tout ce qui nous entoure, on risque de s'anéantir à la fin dans la contemplation de soi-même, comme les moines omphaloscopes du mont

Athos.

Pour achever le récit de la première journée jubilaire, je dois ajouter que la Société l’« Harmonie » avait invité à une grande fête de nuit en plein air tous ceux qui prennent part au jubilé. Mais l’homme propose et le ciel arrose. Aussi at-il fallu se réfugier dans le restaurant qui se trouve au centre du jardin où la fête devait avoir lieu. Je vous laisse à penser si l’on y était serré! Mais qu'importe! La vraie gaieté ne défie-t-elle pas la pluie qui bat les vitres et la chaleur de la salle qui les couvre de buée? Et il s’est trouvé là des centaines de jeunes gens hardis et de jeunes filles intrépides, qui ont bravé tous les obstacles et se sont mis à danser. Ils ont eu raison, ma foi.

Car l’on s'étreint plus fort lorsqu'on a moins de place.

Le vers n’est pas de moi, 1l est — à peu près — de Mme Ackermann. La grande salle du restaurant avait été, pour la circonstance, ornée d’un décor qui représente le lieu de naissance du prince-évêque Julius, le château de Mespelbronn, éclairé par une pleine lune resplendissante.

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Le lendemain, 2 août, était désigné sur les programmes comme le jour de fête principal, « der Haupt- Festtag ». Le matin, séance solennelle dans l’église de l'Université, où repose le cœur de l’évêque Julius; le midi, grand banquet des invités officiels; l’après-dinée, Mécendencirconstance“au théâtre; le soir enfin, et toute la nuit, « Commers » des étudiants dans la

Ludwigshalle.

Une foule immense se pressait dans l’étroite église universitaire pour assister à la séance solennelle. Après une ouverture de Beethoven (op. 124), le recteur prend la parole : d’une voix sonore et dans un langage élevé, 1l retrace à grands traits l’histoire de l’Université de Wurzbourg, il montre ses commencements difficiles, la terrible secousse que la guerre de Trente ans lui imprime, l'entrée des Suédois dans la ville, sous la conduite d’Oxenstiern, et leur tentative de rendre l’Université accessible aux protestants aussi bien qu'aux catholiques. Mais le retour des Allemands, après la bataille de Nordlingen, empêcha cette sage mesure d’être mise à exécution. On peut dire que tout le xvrie siècle, où l’invasion française succéda à l’invasion suédoise, fut une période sombre pour l’Université de Wurzbourg comme pour toute l'Allemagne. Le relèvement de l’Université ne date guère que du commencement du xvire siècle, quand la fondation des Universités de Halle (1697) et de Gœttingue (1737) fut le signal de tendances nouvelles et plus tolérantes. La Faculté de droit de Wurzbours, puisecellesee médecine ne tardent pas à devenir célèbres. Les protestants sont mis sur la même ligne que les catholiques, et lorsque, en 1782, le prince-évêque François- Louis d’Erthal vint présider aux festivités du deuxième centenaire, il put se réjouir de voir l’Université florissante. Après une courte réaction pendant les premières années de notre siècle, l'Université de Wurzbourg, délivrée des chaînes du dogme et des bâillons de la censure, n’a pas cessé de se développer et de s’élever de plus en plus. Et ceci amène le recteur à consacrer quelques paroles vibrantes à la liberté dans l’enseignement supérieur ou, comme on dit ici, à la liberté

académique. « Notre liberté académique, s’écriet-il, est l'essence même de la science qui reconnaît de mieux en mieux comme sa tâche de travailler au progrès pour le bien de tous et de transmettre à l'avenir l'héritage accumulé. La vérité ne peut souffrir aucune chaîne... De même que personne ne saurait jamais dire : « Voici toute la vérité », ainsi personne ne peut montrer au pionnier par quels chemins 1l doit se lancer en avant à la conquête de linconnu. Mais, ce qu'il a trouvé dans sa libre et ardente recherche du vrai, 1l faut aussi qu'il puisse le communiquer sans entraves aux compagnons de ses efforts, et aux générations à venir, à la jeunesse qui doit un jour poursuivre notre œuvre... Il vaut mieux que le jeune homme se trompe, qu’il se trompe gravement, et ne reconnaisse que plus tard la véritable voie, que de le laisser pendant toute sa vie marcher avec des lisières. Liberté de chercher, d'enseigner et : d'apprendre; voilà, à proprement parler, ce que la liberté académique renferme d’essentiel... »

Les chœurs entonnent l’alléluia du Messie, de Hændel, qui sert en quelque sorte d’applaudissement au discours du recteur, car, suivant la mode allemande, aucun bravo n’en a marqué la fin. C’est le tour maintenant aux doyens des quatre Facultés qui viennent donner lecture des noms des docteurs honoraires que l’Université a choisis. Chaque doyen, revêtu de son manteau à la nuance caractéristique, monte à la tribune et y proclame les noms des élus de sa Faculté, en accompagnant chacun de quelques paroles qui font ressortir les mérites du titulaire. Puis, 1l se couvre de son bonnet à quatre pointes, que vous connaissez déjà, pour donner l'investiture aux nouveaux

ET

docteurs « au nom de Sa Majesté le Roi et avec la permission de Sa Magnificence Monsieur le Recteur ». — Ainsi que je vous l’annonçais, deux Belges ont été nommés : Émile de Laveleye, qui a reçu le titre de docteur en droit onoris causa, et dont le beau livre sur les formes primitives de la propriété a surtout été cité avec grand éloge; et Guillaume de Koninck, l’'éminent paléontologiste dont les travaux sur les faunes primaires sont si justement admirés partout, qui a été proclamé docteur en philosophie honoris causa, dans la section des sciences. Outre ces messieurs, on a « doctoré » vingt-trois Allemands, neuf Anglais, quatre Français et deux Italiens. La Belgique a donc été extrêmement bien partagée. Voulez-vous encore quelques noms qui me paraissent pouvoir intéresser vos lecteurs à l’un ou l’autre titre? Le prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne à Paris, a été fait docteur honoraire en sciences politiques; l’illustre historien von Sybel a, comme Émile de Laveleye, recu le titre de docteur honoraire en droit, Parmi les docteurs honoraires en médecine, je vous citerai Charcot, de Paris, dont le doyen von Rinecker a pu dire qu'il est « le créateur de la nouvelle pathologie nerveuse expérimentale »; le célèbre Claustus, -de Bonn, qui a donné à la théorie mécanique de «la chaleur et à la théorie du potentiel leur forme actuelle; le physiologiste Goltz, professeur à Strasbourg; L. Ranvier, de Paris, bien connu par ses travaux d’histologie; puis, toute une série de savants anglais de premier ordre : le chimiste Frankland, dont on parait surtout avoir voulu récompenser les belles études sur les eaux potables; le zoologiste Huxley; le médecin sir James Paget; le naturaliste et membre du

Parlement sir [John Lubbock; enfin, le chirurgien Lister qui, en appliquant aux opérations chirurgicales la méthode antiseptique que les travaux de Pasteur lui avaient suggérée, a sauvé des milliers et des milliers de vies humaines. La section de philosophie et lettres de la Faculté de philosophie a choisi, entre autres, comme docteurs honoraires : Ascoli, professeur à Milan, « le plus grand philologue de l'Italie »; von Jhering, l’éminent professeur de droit romain de Gættingue; le juriste von Maurer, de Munich; Lanciani, directeur des fouilles, à Rome, et Henri William Waddington, sénateur de la République Française, dont les travaux d’histoire sont hautement appréciés ici. Enfin, la section des sciences de la Faculté de philosophie a accordé six diplômes de docteur honoraire, outre celui de G. de Koninck, dont je vous ai déjà parlé : à de Bary, professeur à Strasbourg, l'un des plus éminents parmi les botanistes contemporains, qui a régénéré l'étude si importante des champignons; à Alexandre Bell, l'inventeur du téléphone; au mathématicien français, Ch. Hermite, auteur de recherches remarquables sur les fonctions abéliennes et sur la théorie des nombres; à Nicolas-Auguste Otto, fabricant à Mulheim, qui a inventé l’excellent moteur silencieux à gaz; au chimiste W. H. Perkin, de Londres, qui, le premier, a organisé l’industrie des couleurs d’aniline ; et à Charles-Guillaume Siemens, le célèbre électro-technicien anglo-allemand.

La cérémonie s’est terminée par un ravissant chœur populaire de Frœæhlich, chanté avec un ensemble et une justesse admirables; après quoi l’on n’a pas été fàché, je vous l’avoue, d’aller respirer un peu d’air frais; car il faisait chaud dans l’église de l'Université.

Il faisait chaud aussi l’après-midi, dans la mignonne petite salle du théâtre. À ne considérer que le contenant, c’est une vraie bonbonnière; mais si l’on tient compte également du contenu, je crois bien que le nom de fournaise était mieux à sa place. On n’en a pas moins écouté avec plaisir plusieurs chœurs et des Lieder qu’a chantés Mile Keil, l’une des Blumenmädchen, venue tout exprès de Bayreuth. Mais ce qui avait surtout attiré le public, c'était la pièce de circonstance : paroles de M. le Conseiller royal du Gouvernement Burkard, musique de M. Meyer-Olbersleben, directeur de l’une des sociétés chorales de Wurzbourg. De même que pour le cortège historique, les acteurs étaient encore ici des personnes du monde, et c’est un spectacle curieux pour l'étranger que de voir des avocats, des avoués, des négociants, des médecins, des officiers supérieurs de l’armée paraître eux-mêmes en costume sur les planches, et surtout permettre à leurs femmes et à leurs filles de se produire ainsi en public. Mais chaque pays a dans ces choses-là ses habitudes particulières et ses idées à lui sur ce qui « se fait » et sur ce qui « ne se fait pas » et personne ici ne trouve rien à redire à ce qui, en Belgique, semblerait pour le moins assez extraordinaire. La plupart de ces amateurs n’en sont point, du reste, à leur coup d'essai et plus d’une blonde et timide Gretchen arpente la scène avec une assurance qui n’a rien de la débutante. Ne me demandez pas le sujet de la pièce : il n’y en a point. C’est une série de personnages de tout âge et de tout sexe, de toutes les contrées de l’Allemagne et de toutes les époques de l’histoire, qui viennent, tour à tour, en monologue ou en chœur, déposer leurs hommages aux pieds d’une statue de Julius Echter von Mespelbronn,

autour de laquelle des figures allégoriques et des nymphes du Main sont groupées d’une manière pittoresque. Il y a aussi des Muses, une conductrice des Muses et un fils des Muses et l’on voit un soldat prussien en uniforme, avec casque et fusil à aiguille, s’entretenir familièrement avec des Germains primitifs, armés de massues et couverts de peaux de bêtes. Mais ce sont là de légères invraisemblances qu’entraine nécessairement la littérature d’apothéose et dont on ne saurait faire un reproche à l’auteur. Le poème est débordant de patriotisme et plein d'affection pour l’Université; 1l est, de plus, très instructif, car 1l est enrichi de notes qui éclaircissent les passages difficiles et forment un petit compendium de mythologie et d'archéologie. Les fragments musicaux dont la pièce est parsemée font un effet assez grandiose grâce surtout aux réminiscences wagnériennes dont le compositeur a généreusement étayé son inspiration : en quoi il a sans doute voulu faire honneur à la charmante petite nièce de Richard Wagner, qui remplissait le rôle du génie de la Franconie.

Je vous disais en commençant qu'un Commers a eu lieu le soir, dans la Ludwigshalle. Mais j'ai hâte de me rétracter, car j'avais perdu de vue la décision des étudiants, d’après laquelle la fête ne pouvait porter le titre de Commers, attendu que quelques-unes des formalités traditionnelles n’y seraient pas observées. On l’a donc intitulée Banketfest, ce qui n'empêche que j'y ai retrouvé tous les traits essentiels des Commers les mieux caractérisés : une gaieté cordiale, un joyeux tapage, de la musique, des chœurs chantés à l’unisson par tous les convives, une atmosphère enfumée, des toasts dont les trois quarts de la salle ne saisissent pas

un mot, mais que tout le monde applaudit avec enthousiasme, enfin, et surtout, l’absorption de quantités de bière éminemment respectables. Le recteur, le prince Charles-Théodore, le ministre von Lutz, le baron von Egloffstein (descendant de l’un des princesévêques de Wurzbourg), le professeur de médecine Geigel ont successivement pris la présidence de la fête. La réunion était des plus nombreuses : quatre à cinq mille personnes, dont un grand nombre n’ont pas même pu trouver de quoi s'asseoir. Malgré la gaieté bruyante, incompressible, de tant d'hommes jeunes où se sentant rajeunis par la magie du souvenir et la contagion de l'exemple, l’ordre, en somme, a été parfait. C'est que le recteur avait pris ses précautions et comme son moyen est aussi simple qu’ingénieux, Je le propose à l’imitation de tous ceux qui ont à conduire des assemblées quelque peu exubérantes. Le recteur monte à la tribune : « Pour que notre fête réussisse, dit-il, il faut que chacun y mette un peu de bonne volonté, qu'il se contente de la place qu’il a pu trouver et qu’il contribue pour sa part à maintenir l’ordre.Que tous ceux qui sont d’avis que la fête doit réussir lèvent la main ! » Toutes les mains se lèvent, comme bien vous vous figurez. « Et maintenant,reprend le recteur, il faut nécessairement que la fête réussisse puisque tous vous l’avez juré. »

Divers étudiants sont venus porter un grand nombre de toasts : rien à y notèr de saillant. Tous sont d’un « loyalisme », d’une 1dolàtrie pour l'Empereur, pour le Roiï, pour le gouvernement, pour tout ce qui a une particule ou un habit brodé, dont on aurait quelque peine à se faire une idée en Belgique. C’est qu'en effet, il est plus dans l’ordre moral des choses

de voir la jeunesse universitaire manier la fronde que Héhéensoir. :°'°]

Les chants d'étudiants, entonnés en chœur par toute l'assistance, produisent une impression très imposante. Plusieurs de ces chants sont fort anciens et ont un rythme archaïque plein de grandeur : il y a le Stosst an, Würzburg soll leben! et surtout l’Alte Burschenherrlhichheit, avec son refrain :

O jerum, jerum, Jerum,

O quae mutatio rerum,

qui ont, à chaque fête d'étudiants, le même succès mérité. Mais nous avons éu plus nouveau que tout cela, l'autre soir. L’un des meilleurs poètes de l’Allemagne contemporaine, Victor von Scheffel, a écrit pour la circonstance une chanson toute de verve et de franche bonne humeur, que le compositeur wurzbourgeois bien connu, Valentin Becker, a très heureusement mise en musique.

Le troisième centenaire de l’Alma Julia a fait surgir d'innombrables poèmes dont la plupart sont dus, comme ce dessin dont parle Musset, à des messieurs « très appliqués » animés de sentiments purs et d’intentions excellentes. Mais, 1l faut l'avouer, un grand nombre de ces éclosions rimées manquent à la fois du fond qui fait oublier bien des imperfections de la forme, et de la forme qui peut dissimuler bien des défaillances de l’idée. Aussi les charmantes-strophes de von Scheffel ont-elles fait doublement plaisir. On les a distribuées dans la salle vers minuit et, tout aussitôt, elles ont été déchiffrées en chœur — et très bien déchiffrées — par toute l’assistance.

C'est le lendemain matin, 3 août, que le cortège historique devait sortir. Mais le ciel était si menaçant que, dès l'aurore, de grandes affiches annonçaient qu’on le remettait à l’après-dinée, quitte à le retarder encore si le mauvais temps persistait. Vous connaissez l’histoire de cet enfant qui pleurnichait sans répit, malgré les efforts de sa mère pour le consoler. Survient un vieil ami de la maison qui propose à la maman de laisser tout bonnement l’enfant dans son coin : « Vous verrez qu’il sèchera bien vite ses larmes s’il s’aperçoit qu'on ne s'occupe plus de lui. » Et, en effet, à peine le conseil est-il suivi, que bébé cesse de pleurer. «N’avais-je pas raison ? dit l’ami.— Oh! non, monsieur, interrompt l'enfant; je n’ai pas fini, seulement je me repose ! »

Ainsi fit la pluie pendant toute la matinée de jeudi : elle ne cessait que pour recommencer de plus belle. On croyait qu’elle allait s'arrêter : et, pas du tout, elle ne faisait que se reposer et prendre haleine. Vers midi, il y eut un moment d'interruption dans les averses et des milliers de regards interrogateurs se tournèrent vers le firmament. Pouvait-on se fier à cette trêve céleste? Était-ce la paix ou n'était-ce qu'un armistice? Bref, le parti des audacieux finit par l’emporter et il fut décidé que le cortège sortirait. L'événement donna raison aux audacieux et le ciel, qui n’observait d’abord qu'une neutralité bienveillante, s’éclaircit peu à peu, tandis que le défilé parcourait la ville, et, à la fin, il désarma tout à fait.

Il était superbe, le cortège. Par la richesse des costumes et la variété des groupes, il ne le cédait en rien aux « cavalcades » les plus réussies que nous

ayons vues en Belgique. Je m’abstiendrai pourtant de vous le décrire, précisément parce que ce genre de spectacles est bien connu de la plupart de vos lecteurs et que j'ai préféré m’arrêter davantage aux cérémonies qui portent à un plus haut degré le cachet universitaire germanique. Ce que vous savez déjà, c’est que les personnages appartenaient à la meilleure société; le bourgmestre, le conseil communal, les professeurs, des députations des officiers et des étudiants, le clergé des différentes confessions, les ministres présents à Wurzbourg eux-mêmes figuraient dans le cortège. Là-haut, tout au sommet d’un char, cette dame allégoriquement vêtue et décolletée qui symbolise l’Alma Julia et s’est résignée de bonne grâce à se laisser cahoter pendant plusieurs heures, c’est la femme d’un Privatdocent de l’Université; et ces quatre jeunes filles à la chevelure flottante et aux bras nus, qui représentent la Théologie, la Jurisprudence, la Médecine et la Philosophie, sont les filles de professeurs éminents. Je vous ai déjà parlé de demoiselles d'honneur, ravissantes avec leur longue robe crème à plis, leurs manches ouvertes qui retombent le long du corps, leur corsage de velours rouge et leur toque pareille ornée d’une guirlande de feuillage doré. Toutes sont vêtues de même, toutes portent sur un coussin de velours un ruban de soie rouge et blanc que chacune attachera tantôt au drapeau de l’une des sociétés qui prennent part à la fête; toutes, enfin, ont les cheveux tressés en deux longues nattes, qui leur pendent sur le dos, lourdes et parallèles. J'entends demander autour de moi s’il n’y a pas de fausses nattes dans le nombre. Oser faire une pareille question! N'’est-1l pas évident que par une grâce providentielle et spéciale, toutes ces demoiselles

se sont trouvées avoir des cheveux assez longs et assez touffus pour former autant de nattes que le comportait le programme? |

Un élément du défilé mérite encore une mention particulière. Je veux parler des corps de métiers. Rien ne prouve mieux, me semble-t-il, le vif attachement des Wurzbourgeois pour leur Université et les racines profondes que ce sentiment a jetées dans toute la population, que la participation spontanée des métiers au cortège. Bien qu'ils ne soient plus organisés en corporations et en gildes, maîtres et compagnons de chaque métier se sont groupés, se sont cotisés, se sont fait à leurs frais des costumes du xvi* siècle et ont demandé à figurer ainsi dans le défilé pour témoigner leur sympathie à l’Alma Julia. Il y en a beaucoup qui ont fait plus encore : les uns ont fabriqué des objets d’un travail exquis qu’ils vont donner en souvenir à l'Université ; d’autres, pour rehausser l’éclat du cortège, ont orné — toujours à leurs frais — des chars allégoriques sur lesquels 1ls prennent place.

Conformément au programme, le défilé s'est arrêté devant la statue de Julius von Mespelbronn pour y faire une ovation à la mémoire du prince-évêque, et devant le palais pour y faire une ovation en face du buste du Roi.

Deux grandes « beuveries » ont encore eu lieu dans les environs de la ville : elles ont été comme l’épilogue des belles fêtes du troisième centenaire de l’Université.

Pendant ces quatre ou cinq journées s1 fatigantes pour lui, le recteur, professeur Wislicenus, n’a pas bronché un seul instant, présidant à toutes les cérémonies, aplanissant toutes les difhicultés, trouvant en

toute circonstance un mot juste et bienveillant et faisant d'autant plus respecter son autorité qu'il la faisait moins sentir. Aussi n'était-ce que. justice lorsque les étudiants ont organisé, vendredi soir, en son honneur, une imposante retraite aux flambeaux.

Et, puisque me voici parvenu au bout de ma tâche de chroniqueur, permettez-moi de reporter les yeux vers la Belgique et de me demander si pareilles fêtes universitaires y seraient possibles? Je ne le crois pas; je doute qu’une solennité académique trouve chez nous autant d’écho dans toutes les classes de la population. Qu'importe? dira-t-on peut-être. La valeur d’une université ne se juge pas à l'éclat des fêtes qu’elle donne. Sans doute, mais ces fêtes ont leur importance parce qu’elles sont un symptôme. Elles indiquent la grande place Que l’enseignement supérieur occupe en Allemagne et les sympathies dont on l’entoure. Ces fêtes nous disent donc aussi, à leur façon, que l’enseignement supérieur n’est pas encore en Belgique ce qu'il pourrait étré-et ce qu'il faut qu'il soit. Et tenez,:le passé de l’Alma Julia va peut-être nous indiquer ce qui manque aux universités belges, comme son présent nous montre clairement qu’il leur manque quelque chose. Lors du second centenaire de l'Université de Wurzbourg, en 1782, le prorecteur Dalberg énuméra au prince-évêque les trois moyens à employer pour donner un nouvel essor à l’enseignement : Freiheit, Ehre und Geld — « de la liberté, du respect et de l'argent ». — Comme ce n'est pas la liberté qui fait défaut en Belgique, il faut bien croire que c’est aux deux autres termes que nous avons à demander

le secret de notre faiblesse relative et qu'il suffirait peut-être d’honorer davantage nos savants et de doter plus richement nos écoles supérieures pour voir la Belgique s'élever peu à peu au rang scientifique qu’elle doit atteindre.

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