‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 4)Chapitre 3 sur 76 · DE GRÂCE, DES NOMS LATINS · texte numérisé non relu

DE GRÂCE, DES NOMS LATINS

Aux idées de fraternité humaine et de solidarité des peuples que de grands philosophes et, après eux, de grandes révolutions avaient répandues dans le monde, succède aujourd’hui un peu partout un revirement profond.

On ne peut se défendre d’un sentiment de tristesse en voyant de tous côtés se relever des barrières qu’on croyait abattues pour toujours : barrières de pierre et barrières morales, forteresses et droits prohibitifs, rivalités de classes, haines de races; il semble que chaque nation, chaque groupe d'hommes, chaque association d'intérêts en arrive, dans notre fin de siècle, à syndiquer ses égoïsmes et à s’isoler de plus en plus. Comme si le progrès ne consistait pas pour les sociétés, aussi bien que pour les organismes, à développer les liens de sympathie entre les divers organes, à multiplier les points de contact avec toute la nature ambiante!

Au milieu de cet effondrement graduel de tant de beaux rêves, un espoir nous reste. Les conflits politiques ou économiques auront beau diviser les hommes, la science les unit. Elle n’est n1 gauloise, n1 germaine, n1 slave, n1 anglo-saxonne, n1 arabe, n1 aryenne : elle est humaine. Les savants de tous pays et de toute race collaborent à une œuvre commune.

(1) Ce travail a paru dans le Bulletin de la Socrété royale de Botanique de Belgique, t. XXX, p. 164, 19 juillet 1897.

Il faut donc qu’ils puissent se comprendre, échanger facilement leurs idées, se faire part de leurs découvertes. Sans doute, 1l serait utile d’avoir une langue scientifique universelle — latin, nov-latin, volapük, peu importe. Mais un tel idéal ne paraît pas réalisable, au moins d'ici à longtemps, et il faut se contenter d’une solution transactionnelle. On peut dire qu’il n’y a guère de naturaliste aujourd’hui qui ne lise sans trop de peine un travail de sa spécialité, rédigé en français, en allemand, en anglais, en italien ou en latin. C’est ce qu'ont très bien compris beaucoup de savants de premier ordre de la Russie, de la Scandinavie, de la Hollande, du Japon. Ils ont adopté, pour leurs publications, l’une de ces cinq langues et ils ont eu raison, doublement raison : car 1ls rendent service à la fois à la majorité de leurs lecteurs, et surtout à eux-mêmes dont les idées deviennent ainsi accessibles à tous et entrent d’emblée dans le grand patrimoine de la science.

Mais 1l est un point sur lequel une entente plus complète encore semblait réalisée : c’est la nomenclature des espèces animales et végétales. Depuis LinNNé, 1l est admis sans conteste que cette nomenclature doit être binominale et latine. Cela est indispensable. Il faut que l’on sache tout de suite de quelle forme vivante un confrère étranger veut parler. S'il désigne, au contraire, les espèces par des noms vulgaires, 1l nous oblige à recourir sans cesse au dictionnaire — où nous ne trouverons, le plus souvent, que des renseignements incomplets ou inexacts.

Ces remarques paraissent banales à force d’être évidentes. En cette matière, on aurait pu croire, en effet, toute divergence devenue impossible. Aussi est-ce avec étonnement et regret que l'on a vu depuis

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