INTRODUCTION
L'idée d'évolution et de continuité est victorieuse aujourd’hui dans les sciences naturelles, elle domine les sciences physiques, elle a pénétré toutes les sciences morales, elle a donné son empreinte à notre conception du monde et de l'Homme. Demèmequejadis COPERNIC avait réduit la Terre orgueilleuse à n’être qu’un petit satellite du Soleil, qu’un grain perdu dans l'infini des cieux, ainsi DARWIN a remis | Homme à sa place dans la nature.
Une fois de plus, la légende biblique qui isole la Terre et l'Homme en face de tout le reste du monde s’est trouvée atteinte. Et la théologie, une fois de plus, se prépare à battre prudemment en retraite.
Cette crise, peu apparente pour les profanes, que l'Eglise subit en ce moment, est significative. Elle produit un désarroi poignant chez les plus intelligents d’entre les catholiques. Elle vient cependant à la suite de vingt déchirements analogues, car l’histoire du progrès intellectuel dans la chrétienté depuis quinze siècles est faite, presque tout entière, de découvertes et d'idées que la théologie a d’abord condamnées et qu'elle a, chaque fois, fini par devoir admettre.
Il suffira de citer quelques-unes de ces défaites successives (1).
(1) Consulter à ce sujet l'ouvrage très documenté de A. D. Wire, À history of the warfare of science with theology in christendom (Londres et New-York, Mac Millan & Co, 1898; traduction française : Histoire de la lutte entre la Science et la Théologie, Paris, Guillaumin, 18909).
Ne sait-on pas, malgré l’influence toute-puissante d'ARISTOTE sur la scolastique, quel accueil l’Église fit, au commencement du x1r1e siècle, à celles des œuvres du Stagirite qu’elle avait ignorées jusque-là et qui n'étaient point comprises dans l’Orcanon traditionnel ? Ces ouvrages, que les traductions et les commentaires des Arabes et des Juifs venaient de révéler à l'Occident chrétien, le Concile de Paris de 1210 en interdit la lecture, soit en public, soit en secret « sous la peine de l’excommunication », et l'interdiction est solennellement renouvelée, en 1215, dans les statuts donnés « à perpétuité » à l’Université de Paris par le légat du Pape. Cependant, le xrrre siècle n'était pas écoulé que déjà l’Église éteignait ses foudres : elle s'emparait maintenant de ces mêmes écrits d’ARISTOTE et les imposait, füt-ce par la force (1).
Après qu’un écrivain chrétien illustre, LACTANCE, se fût écrié : « Est-il quelqu'un d’assez fou pour croire qu'il y a des hommes dont les pieds sont au-dessus de leur tête? que les moissons et les arbres croissent vers le bas? », après que le plus fameuxdesPbère SAINT AUGUSTIN, eût invoqué, contre l'existence d’antipodes, des textes des Écritures, toute l’Église (y compris SAINT BonirFACE et le pape SAINT ZACHARIE) en nia la possibilité pendant plus de mille ans. Peu à peu, elle fut obligée pourtant, à la suite des voyages de CHRISTOPHE CoLoMB et de MAGELLAN, d’en avouer la réalité.
Il en fut du mouvement de la Terre comme de sa rotondité. L’échec lamentable des efforts que l’orthodoxie ne cesse de tenter pour travestir l’histoire de
(1) On peut voir, pour plus de détails, mon étude : À propos de l'Église et de la Science (Revue de l'Université de Bruxelles, tome III, mai 1898, page 561), [ou le volume Philosophie du présent Recueil.]
GALILÉE, est aujourd’hui constaté dûment : c’est bien sur l’ordre du pape URBAIN VIII, en l’emprisonnant et en le menaçant de la torture, que l’Inquisition contraignit GALILÉE à abjurer, à genoux, « l’erreur et l’hérésie du mouvement de la Terre », « doctrine muibesthlausse et contraire. aux sacrées et divines Écritures »; cette condamnation et cette abjuration, que Mgr MoncHaMP appelle, par un doux euphémisme : « les fâcheux incidents de 1633! », furent publiées dans toute la chrétienté par ordre du Saint- Père (x), et l’Index déclara damnables « tous les livres qui enseignent la mobilité de la Terre et l’immobilité du Soleil ». L'Église n’en dut pas moins battre en retraite, après deux cents ans de résistance aveugle, et l'édition de l’?ndex de 1835 omet enfin de réprouver les œuvres de Copernic et de GALILÉE.
Toutes les autorités orthodoxes décidèrent que, d’après la Bible, le commencement du monde et la
(1) Outre l'excellent exposé de Wire et l’article de SAINT-GEORGE MIvaRT, Some recent Catholic apologists (Fortnightly Review, 1er janvier 1900, page 33), on peut consulter sur GALILÉE l'ouvrage de Mer MoONCHAMP, vicaire général du diocèse de Liége : Galilée et la Belgique, 1892. L'auteur se borne à plaider, assez faiblement, les circonstances atténuantes pour les cardinaux inquisiteurs du Saint-Office. Il dit entre autres (page 11) : «Nous n’aurons pas la mauvaise grâce de révoquer en doute la vérité du système de CoPerxic : elle nous paraît incontestable, et dès lors ous reconnaissons que l'on a eu tort de proclamer le systéme faux, absurde, hérétique, etc.
» Ce jugement des tribunaux pontificaux prouve-t-il que les enseignements romains sont faillibles ?
» Il montre qu'ils ne sont pas tous infaillibles.
» Et nous le reconnaissons volontiers... »
Déjà vingtans auparavant, un prêtre catholique anglais,le Révérend ROBERTS, avait reconnu dans son livre (cité par Wire) The Pontifical Decrees against the Earth's Movement, 1870 (2e édition, 1885), que la Papauté elle-même et son infaillibilité étaient pleinement engagées dans la condamnation du mouvement de la Terre ; et il en tire cette conclusion que Dieu a permis au Pape et à l’Église de tomber dans cette grave erreur, afin de montrer, une fois pour toutes, que l'Église n’a pas le droit de décider des questions de science.
création de l’homme doivent être placés entre quatre mille et six mille ans avant l’ère chrétienne, — en l’an 5199 avant [.-C., selon le « Martyrologe » sanctionné par les papes GRÉGoIRE XIII et UrBain VIII, en l’an 4004 selon d’autres. Saint Augustin insiste sur ce que la croyance aux antipodes et à une durée de la Terre supérieure à six mille ans, sont de mortelles hérésies. Aujourd’hui, pourtant, malgré une si formelle condamnation, les catholiques clairvoyants sentent bien qu’il faudra se résigner à l’antiquité de la Terre et de l'Homme : dans la Revue thonuste, dirigée par le R. P. Coconnier, O. P., maître en sacrée théologie, J. D’ESTIENNE (C. DE Kirwan) confesse que « la lente, la très lente élaboration » des assises sédimentaires implique « des myriades de siècles », et DE LaPPaRENT, professeur de géologie à l’École libre des Hautes Études de Paris, accorde 80 à 90 millions d'années depuis l'apparition de la vie sur le globe (x). Il n’est pas jusqu’au Catéchisme de Malines qui n’esquisse déjà un mouvement de retraite. L'édition de 1889 porte encore (pages 35-36) :
« Demande. De quoi Dieu a-t-1l fait le ciel et la terre? Réponse. De rien.
D. Quand Dieu a-t-il créé le ciel et la terre? R. Il y a environ six mille ans.
D. En combien de temps Dieu a-t-1l créé le ciel et lanterres Fe En Six jours;
(1) Revue thomiste (7e année, Paris, 1899, page 466). — pE LAPPARENT (Tyaité de Géologie, 4e édition, volume III, 1900, pages 1859-1860) estime entre 20 et 100 millions d'années le temps nécessaire au dépôt des terrains sédimentaires; et dans sa brochure La destinée de la Terre ferme et la durée des temps géologiques (publiée dans la collection : Science et Religion, 1899, pages 58-60) il arrive à une limite de huit ou neuf cent mille siècles, soit 80 à 90 millions d'années.
inmdis que dans celle de 1901 (page 35) les deux bremières de ces. questions et leurs,réponses ont disparu et à la dernière réponse on a ajouté prudemment :
« En six jours, dont nous ne connaissons pas Etdurée. »
Sur le terrain de la médecine, la même lutte s’est produite. Il a fallu longtemps pour triompher des préjugés théologiques, d’après lesquels la maladie est un fléau, c’est-à-dire une punition envoyée par Dieu, ou une intrusion de Satan, justiciable, dans les deux cas, d’un traitement surnaturel. Aujourd’hui encore, c'est un spectacle assurément instructif de voir le troupeau des fidèles venir demander la guérison à la piscine surnaturelle de Lourdes, tandis que leurs évêques et leurs prêtres s’en vont, en foule, se faire traiter à quelques lieues de là, par les eaux naturelles de Cauterets ou de Luchon...
Il fut difficile surtout de faire prévaloir la notion des maladies mentales contre la croyance à la possession démoniaque. Bossurr défendait encore cette dernière doctrine et le pape Léon XIII lui-même a fait publier en 1890 un volume d’Exorcismes contre Satan.
Faut-il rappeler enfin le grand Giorpano BRUNO, martyr de l’Inquisition, brûlé vif à Rome pour ses hérésies scientifiques et philosophiques; notre Van HELMONT, condamné par l’Inquisition à cause de ses idées novatrices; VAN VELDEN, sur qui l'intolérance romaine s’exerça par l'intermédiaire de l’Université de Louvain et qui fut deux fois poursuivi pour une thèse copernicienne; BurFoN, contraint par la faculté théologique de la Sorbonne à une rétractation humi-
liante — toutes victoires éphémères de la théologie qui n’eurent point de lendemain?
Actuellement, c’est dans le grand combat entre les créationnistes et les évolutionnistes que la foi traditionnelle est en train de subir une de ses déroutes coutumières. Lorsque, avec SPENCER, WaL- LACE et DarwiN, la théorie de l’évolution par la sélection naturelle reprit un nouvel et décisif essor, ce fut d’abord, dans tous les milieux théologiques, catholiques et protestants, une furieuse levée de boucliers.
L’évêque d'Oxford, WiLBERFORCE, affirmait que « le principe de la sélection naturelle est absolument incompatible avec la parole de Dieu » et se félicitait de ne point descendre d’un singe; un autre théologien protestant proclamait que : « Si la théorie darwinienne est vraie, la Genèse est :un mensonge tourna charpente du Livre de Vie s'écroule et la révélation de Dieu à l’homme, telle que nous autres Chrétiens nous la connaissons, n’est qu'illusion et embüche. » Le cardinal ManNiNG ne se montrait pas moins hostile : dans un discours à |’ « Academia » catholique, fondée tout exprès pour combattre ce mouvement scientifique, il appelait la nouvelle théorie « une philosophie brutale — à savoir : il n’y a pas de Dieu, et le singe est notre Adam ». Mgr DE SÉGUR renchérissait encore : « Ces infâmes doctrines, s’écriait-il en stigmatisant les idées de Darwin et de ses adeptes, ont pour seul appui les plus abjectes passions. Leur père est l’orgueil, leur mère l’impureté, leur produit les révolutions. Elles viennent de l'Enfer et elles y retournent, entrainant avec elles les viles créatures qui ne rougissent pas de les proclamer et de les
accepter »; un jésuite français, le R. P. DE SCORRAILLE, rendant compte du Congrès scientifique international des catholiques d’avril 1888, traitait les théories transformistes de « fictions répugnantes »; les évêques espagnols prononçaient l’excommunication majeure contre le Dr Cuir pour son ouvrage sur les Iles Canaries, où il se risquait à mentionner quelques faits favorables à l'hypothèse de l’évolution, et le pape Pre IX, dans un bref du 17 mai 1877, adressé à un médecin catholique, l’apologiste de Lourdes, le Dr ConsTANTIN JAMES, pour le remercier de l’envoi de son ouvrage L’Homme-Singe, disait du darwinisme : « Un système que repoussent à la fois l’histoire, la HaiBont de tous les peuples, la science exacte, l'observation des faits et jusqu’à la raison elle-même, semblerait n'avoir besoin d'aucune réfutation, si l’éloignement de Dieu et le penchant au matérialisme, provenant de la corruption, ne cherchaient avidement un appui dans tout ce tissu de fables. Celles-ci, du reste, démenties de tous côtés par les arguments les plus simples, portent, de plus, en elles la marque évidente de leur propre insanité... Mais la corruption de ce siècle, les artifices des pervers, le danger des simples, exigent que de semblables rêveries, tout absurdes qu'elles sont, comme elles se servent du masque de la science, soient réfutées par la science vraie (1). »
(1) La citation de Wirmerrorce et les suivantes sont empruntées à A. D. WHITE (Ouvrage cité, I, pages 70 et suivantes), où l'on trouvera de plus amples détails à ce sujet. Le passage de Mgr DE SÉGUR se trouve dans sa brochure : La Foi devant la Science moderne ; j'ai été obligé de le retraduire sur
le texte de Wuirr, cette brochure ne se trouvant pas à la Bibliothèque royale. Le bref papal est imprimé dans CoNSsTaNTIN JAMES : L'hypnotisme expliqué. Mes entretiens avec S. M. l'Empereur don Pedro sur le Darwinisme (Paris, 1888, page 84). — Sur le R. P. pe SCORRAILLE, voir la Revue des Questions scientifiques (1889, tome XXV, page 109).
En: dépit de tant d'efforts de la’ milice “sacrée bataille, aujourd’hui, est à peu près gagnée par la science et, déjà, les plus perspicaces parmi les vaincus voudraient faire croire qu'ils ont toujours été du côté du triomphe.
Le mouvement des intellectuels catholiques vers l’évolution, on en peut suivre curieusement les phases à la Société scientifique de Bruxelles, si rigoureuse en son orthodoxie (ce qui ne lui a pas épargné la mémorable mésaventure du P. HaAHnN, dont la dissertation sur Sainte Thérèse, couronnée par le plus catholique des jurys, fut ensuite mise à l’Index).
Dans les recueils de cette Société, on voit d’abord, vers 1876, avec quel dédain un abbé A. LECOMTE ou le P. BELLyYNCK traitent le darwinisme (1). Quelques années après, le P. CARBONELLE le malmène encore, mais beaucoup moins durement (2). Puis, en 1881, Proosr — professeur à l'Université de Louvain et, aujourd’hui, directeur général de l’agriculture — risque, avec beaucoup d’hésitation, un timide aveu, non pas encore à l'adresse du darwinisme, mais tout au moins du transformisme. Il cite « plusieurs faits qui militent fortement en faveur » de cette théorie et, dit-1l, « ce qui est surtout remarquable, c’est que toutes les branches des sciences naturelles apportent des contributions à l'hypothèse transformiste ». Une telle déclaration, venant d’un homme s1 haut coté dans son parti (une fête récente en a fourni la preuve} tue d'autant plus significative et méritoire qu'il s'était
(1) Abbé A. LEcOMTE, De l'évolution de l'appareil à sonnettes du Crotale d'après Darwin (Annales de la Société scientifique de Bruxelles, 11e année, 1875-1876; seconde partie : Mémoires, page 106). — Le R.P BELLYNCK, S. ]., La Botanique en 1876 (ibidem, page 398).
(2) Revue des Questions scientifiques, 1877-1881.
auparavant, dans la Revue catholique de Louvain, montré très hostile à la fois au darwinisme et au transformisme. En 1873 et 1874,1l y avait publié en effet,sous ce titre caractéristique : « Un dogme matérialiste ou la doctrine de l’évolution », une série d'articles dans lesquels 1l parlait de la défaite des transformistes, 1l se prononçait pour l’immutabilité de l’espèce, etc. Maintenant, au contraire, 1l éprouve une tendresse naissante pour ce « dogme matérialiste ». Mais un grave souci l’obsède : il craint de verser dans l’hérésie et demande « si, au point de vue dogmatique,on peut admettre ce système, qui a pour lui de fortes présomptions ». L'année suivante, 1l est rassuré et, par une transposition fort commune, 1l reproche aux autres l’opinion qu'il a luimême émise. « Une grande erreur, que les rationalistes militants s'efforcent de perpétuer, dit-il, c’est que les catholiques ne peuvent admettre le principe de la doctrine de DARwIN sans verser dans l’hérésie et sans être taxés de matérialistes (1). »
Il est étonnant que Proosr (2) se soit mis en frais de subtilités pour contester cette évolution évidente de ses 1dées vers le transformisme, dont nous nous gardons bien de lui faire un grief. Mais ce qu’il est permis de souligner, comme incompatible avec la libre recherche,
(1) A. ProosT, Un dogme matérialiste ou la Doctrine de l'évolution (Revue catholique de Louvain, 1873 et 1874). — Inem, La Philosophie naturelle en Angleterre (Revue générale, 1879, tome XXIX, page 835, et tome XXX, page 131). — IDEM (Annales de la Société scientifique de Bruxelles, 5e année, 1880-1881, 1re partie, séance du 25 avril 1881, pages 105-107). — IpemM, Darwin et le Darwinisme (Revue générale, 1882, tome XXXV, page 844).
(2) À. Proosr, Lettre insérée dans le Bien Public, de Gand, du 10 décembre 1899 [Dans un article du National du 3r décembre 1906, sur « Les Dogmes matérialistes », À. PROOST dit, pour disqualifier les critiques qui sont adressées à ses articles dans la présente leçon : « Feu LÉO ERRERA, qui, sans doute, n'avait pas lu jusqu’au bout ces diverses études... » Pareil reproche semblera injustifié à tous ceux qui ont connu LÉO ERRERA.]
c'est sa préoccupation de subordonner ses idées scientifiques aux exigences du dogme. Il faut croire, du reste, qu'il a paru nécessaire de tranquilliser ses amis au sujet de son orthodoxie, puisque deux journaux au moins ont appuyé à cette occasion sur cette profession de foi qui n’a rien à faire ici : que Proosr croit aux miracles de l'Église — et ils impriment le mot en grandes capitales (1).
De même que Proosr, et avant lui un savant anglais distingué, SAINT-GEORGE MivarT, qui se convertit au catholicisme à dix-sept ans, fut professeur à l’Université de Louvain et docteur en philosophie de Rome, prétendait concilier la foi catholique avec l’évolutionnisme, même quant à l’origine animale du corps du premier couple humain. Les APMErR dominicain, « une importante autorité » au dire de la Revue des Questions scuentifiques, prit énergiquement fait et cause pour cette théorie dans son livret Pb mêmeRevue insiste sur ce que « le mvolumenses. précédé d'une lettre du très savant et très catholique professeur de géologie aux Facultés libres de Paris, DE LAPPARENT » qui écrit : « Mon révérend père.-. L'ensemble de votre thèse répond tout à fait aux vues que m'a suggérées le maniement de ma collection paléontologique.. Il y a des idées auxquelles 1l faut qu'on s’accoutume, parce qu'il semble que l’avenir leur appartienne.» Et, quatre mois plus tard, le F.R. P. MonsaBré, maître en sacrée théologie, encourageait la publication du P. Leroy, par sa lettre du 7 juin 1886: « Mon révérend et cher père... On peut n’êtré pas“de votre opinion, puisqu'il s’agit 1c1 d’une simple opinion,
(x) Article : Le Transformisme et les Catholiques, dans le Patriote, 3 décembre
1800, et dans le Bien Public, 5 décembre 1899. (2) L'Evolution restreinte aux espèces organiques, Paris, 1891.
UNE LECON ÉLÉMENTAIRE SUR LE DARWINISME Nez
mais je ne vois pas en quoi on pourrait accuser votre orthodoxie...» Enfin, le livre du P. Leroy a reçu l'approbation officielle de ses supérieurs : « Je n’y ai rien trouvé de contraire à la foi ni aux mœurs », déclare le Père BEAUDoIN, maître en sacrée théologie, et l’Imprimatur est signé par le P. FaucrLLon, le provincial. sous l’obédience duquel le P. Leroy est placé (ï).
Et voici, aujourd’hui, où nous en sommes arrivés. De toutes parts, les «intellectuels » du catholicisme se prononcent à l’envi en faveur des théories transformistes : ALB. Gaupry, de l’Institut de France, publie ses Enchaînements du monde animal (1876-1883) et son Essai de Paléontologie plulosophique (1896); notre illustre compatriote, feu P. |. Van Beneden, professeur à l’Université de Louvain, d’abord hostile au transformisme, s’y rallie ensuite; l'Abbé Hy, professeur aux Facultés catholiques d'Angers, déclare qu’il « n’a rien d’inconciliable avec les plus saines notions philosophiques ou avec le dogme révélé» ; l'Abbé ]. GuiBErT, supérieur du Séminaire de l’Institut catholique de Paris, dans ses Questions d’Apologétique, admet l’évolution pour toutes les espèces végétales et animales, l'Homme excepté, et c’est là aussi l’opinion récemment soutenue, au point de vue de la philosophie scolastique, par un théologien catholique hollandais, H. TH. Bev- SENS; SAINT-GEORGE Mivarr et le P. LEroy étendent, on l’a vu, cette explication au corps de l'Homme luimeme ec le P. J. À. ZaAnm, docteur en philosophie par nomination de S. S. Léon XIII et professeur de physique à l'Université de Notre-Dame (Indiana,
(x) Voir J. D'ESTIENNE (C. DE KIRWAN), Le Transformisme et la discussion libre (Revue des Questions scientifiques, janvier-avril 1889, page 77).
États-Unis), en son ouvrage : Evolution and Dogma, qui a fait tant de bruit dans les milieux orthodoxes, se prononce énergiquement dans le même sens. Il va jusqu’à dire que, hormis l’âme de l'Homme, il n'y a rien, füt-ce la vie en elle-même, qui ne puisse avoir été et n’ait été développé par la matière, au moyen de ses propriétés et de ses forces. « Comme catholiques, remarque-t-1l (1), nous sommes libres d'accepter cette théorie quant aux multiples formes d'animaux et de plantes. Elle nous donne une conception plus noble de la Divinité que l’opinion traditionnelle de la création spéciale... » Mais, dès lors, « l’analogie et la logique scientifiques exigent notre assentiment à la théorie de l’évolution quant à la forme corporn l'Homme » (2). Dans « ce substratum, lee aurait insufflé l’haleine de vie » (3).
Pourquoi, ajoute le P. ZaAHM, s’imaginer que l’origine simienne dégrade l'Homme ? « Et pourquoi ne pas dire plutôt qu’une telle descendance anoblit le singe ? » (4). SAINT FRANÇOIS D’Assise appelait bien les oiseaux ses frères! (5). « Laissonstdescorne sentimentalisme : qu'importe au chrétien qu’il tire son origine directement ou indirectement de la poussière? » (6). Et l’auteur n'hésite pas à conclure (7) que cette théorie « promet d’être bientôt une opinion généralement acceptée, opinion qui se recommande par elle-même non seulement à la philosophie chrétienne, mais encore à l’apologétique catholique ».
(1) Traduction italienne, page 284.
(2) Loc. cit., page 286.
(3) Sic. Loc. cit., page 288.
(4) Loc. cit., page 345.
(5) Loc. cit., pages 345-346.
(6) Loc. cit., page 345.
(7) Loc: cit;,+pape 347.
Les plus graves autorités ecclésiastiques, comme l’avoue la Revue des Questions scientifiques de Bruxelles, ont reconnu que la thèse évolutionniste, même étendue “ubeomps de l'Homme, peut s’accorder avec les Émsences de la foi. Tel est, entre autres, l’avis du cardinal GONZALÈS, du chanoine DuiLHÉ DE SAINT- Pomee de Merp'Auisr, du KR. P. Diercxx, S. ].
Les idées du P. ZaAHM,en particulier, ont été l’objet de marques de sympathie de la part de l’évêque de Crémone et de celui de Newport. Nous pouvons, dit ce dernier, « accueillir ses efforts avec grande satisfaction et espérance » (1). [Le célèbre écrivain italien ANTONIO FOGAzzARO, évolutionniste passionné, mais catholique fervent, va plus loin encore : il admet, sous Pestimes réserves, que l'âme comme le corps de l'Homme s’est formée par évolution (2).]
S'il m'est permis de citer un souvenir personnel, lorsque je publiai, 1l y a quelques années, cette Leçon élémentaire sur le Darwinisme, je fus violemment et parfois grossièrement attaqué par les journaux catholiques, tandis que des Revues catholiques, plus calmes,
(1) Sur P. J. VAN BENEDEN, voir la lettre de PRoosT, citée à la note 2, page 175. — Abbé Hy, cité dans GuIBERT (Les Origines, chapitre III). — Abbé J. GuiBerT, de Saint-Sulpice, Les Origines. Questions d'Apologétique, 2e édition, Paris, 1898 — H. Tx. BEysens, De Ontwikkelingsgeschiedenis der organische Soorten van het standpunt der scholastieke Wijsbegeerte, Warmond, 1902. — Révérend J. A. Zanm, Evolution and Dogma, Baltimore, 1897; traduction italienne autorisée par l'auteur : Evoluzione e Dogma, Sienne, 1896. — Revue des Questions scientifiques, Bruxelles, 20 janvier 1900, page 302 (Analyse du livre : Les Origines, de l'Abbé GuiBErT) où sont cités : Cardinal GONZALES, La Biblia y la Ciencia, tome I, page 542; — Chanoine DUILHÉ DE SAINT- PROJET, Apologie scientifique, page 372, note; — Mer D'HuLsTt, Comptes rendus du Congrès catholique de Paris, 1891, section d'Anthropologie, page 213; — R. P DIERCKx, S. J., Revue des Questions scientifiques, juillet 1894 — Pour l’évêque de Crémone, voir Civiltà cattolica, série XVII, volume V, cahier 1161, 5 novembre 1898, page 362. — J. CUTHBERT HEDLEY, évêque (catholique) de Newport, Physical science and faith (The Dublin Review, octobre 1898, page 259).
[(2) Voir FoGAZzzARO, Ascensioni umane, pages 159-169.
plus réfléchies, telles que la Revue générale, traitaient mon exposé avec une visible sympathie, signalant même « la facile conciliation de la donnée scientifique du darwinisme avec le dogme chrétien » (1). J'ai reçu, à cette occasion, une lettre d’un jésuite très distingué qui n’a pas hésité à m'écrire : « Cette doctrine scientifique, que j'admets pour ma part, n’a jamais gêné mes convictions religieuses », et, quelques jours plus tard, il précisait : « J’ai le plaisir d’être tout à fait d'accord avec vous sur le fond... »
Mieux que cela : le revirement est si complet parmi les catholiques éclairés que des esprits attardés dénoncent, avec douleur, l’évolution comme devenue l’enseignement officiel des académies catholiques (2)! Et, suivant un procédé bien conforme aux méthodes théologiques, on commence déjà, dans certains milieux bien pensants, à faire preuve d’intolérance à l'égard de ceux qui restent partisans de la fixité des espèces.
Un jeune étudiant de Louvain l’a appris dernièrement à ses dépens, Il a fait à Namur, à l’Extension universitaire catholique, des conférences anti-darwinistes et, comme l’a annoncé l’Opimon libérale (3) — qui n’a pas été démentie et ne le sera pas — 1l a été réprimandé, de ce chef, par ses professeurs de sciences naturelles, dont l’enseignement est tout imprégné de tendances darwiniennes.
Quelle est l'attitude des autorités ecclésiastiques suprèêmes en face de cette fermentation d'idées par
(1) Revue générale, janvier 1900.
(2) F. LEFORT, Fausseté de l'idée évolutionniste appliquée au système planétaire ou aux espèces organiques, Lyon, 1890.
(3) L'Opinion libérale de Namur, numéro du 18 janvier 1903.
laquelle l’élite catholique est remuée si profondément ? D'une manière officielle, l'Église est demeurée intran- Hiaeante «Je puis démontrer par les Conciles, m'écrivait une personne hautement compétente, qu’il est impossible à un catholique d'admettre la théorie de l’évolution et de rester, en même temps, catholique. » De même, la Civiltà cattolica, l'organe du Gesàù, dont les attaches avec le Vatican sont connues, déclare : « Jusqu'ici, dans |” Église et en dehors d’elle, on avait généralement cru, non seulement que Dieu tout-puissant est le créateur du ciel et de la terre, mais encore qu'il a directement créé toutes les choses organiques et inorganiques, et qu'il est, tout spécialement, le créateur de l’âme de l'Homme et le formateur immédiat de son corps. » Aussi, « 11 nous semble que celui-là mériterait à Juste titre d’être taxé de témérité qui, contre la sentence traditionnelle des Pères de l’Église, s'obstinerait à vouloir défendre la théorie que le corps humain dérive du singe ou d’un autre animal quelconque... » (+).
La crise est donc très aiguë. Non seulement les idées hardies de FoGazzaro ont été sévèrement jugées par la Crvillà cattohica (2) et ont valu à l’auteur les épithètes d’«ignorant » et de « téméraire », mais même la conciliation tentée entre le darwinisme (restreint au corps de l'Homme) et le dogme catholique a été nettement repoussée par Rome : SAINT-GEORGE Mivarr, inutilement invité à se rétracter et à reconnaître l’Écriture comme véridique et dictée tout entière par le Saint- Esprit, est mort, en 1900, excommunié par son ami, le
(x) Article : Evoluzione e Domma (Civiltà cattolica, série XVII, volume V, cahier 1165, pages 36 et 46).
[(2) Voir FoGazzaro, Ascensioni umane, pages 185 et suivantes. |
cardinal VAUGHAN ; le P. LErRoY, moins sincère où moins courageux, a courbé la tête, malgré l’adhésion de DE LAPPARENT, du T.R. P. MoNsABRÉé, du P. BEAUDOIN et l’Imprimatur ecclésiastique officiel; et le P. ZaHM, ayant appris que le Saint-Siège est hostile à son livre, a fait tout aussi bon marché de ses convictions scientifiques et use de toute son influence pour le retirer de la circulation.
Nous possédons le texte de la rétractation signée à. Rome, le 26 février 1895, par: le «bone LEROY », comme l’appelle la Craltà cattolica — depuis sa reculade:. Le pieux recueil "ajoute "quemeese déclaration « qui fait grand honneur au P. LERoY, peut ‘servir d'enseignement “a beaucemote catholiques) qui se laissent facilement entraîner par des nouveautés périlleuses oh.
lisons
« J’apprends aujourd’hui que ma thèse (1), examinée ici, à Rome, par l’autorité compétente, a été jugée insoutenable surtout en ce qui concerne le corps de l'Homme, incompatible qu’elle. est/tanearer les textes de la Sainte Écriture, qu'avec les principes d’une saine philosophie. Enfant docile de l'Église, résolu avant tout à vivre et à mourir dans la foi de la sainte Église romaine, obéissant du reste entcela à des ordres supérieurs EME désavouer, rétracter et réprouver tout ce que Jj’ai dit, Écritetpublié en taveunde Cetteitheorie
N'oublions pas de rappeler, à cette occasion, les fières paroles du P. DE Smepr, bollandiste : « Sans doute, nous nous glorifions de notre titre de catholiques, bien plus que de celui de savants; mais nous
(x) L'Evolution restreinte aux espèces organiques, Paris, 1891.
tenons aussi à ce dernier, et nous prétendons bien Hivoirjamais à sacrifier la moindre parcelle de l’une de ces qualités pour conserver l'infesmté de l’autre! » (1)
Combien plus vrai est cet aveu déchirant, arraché à SAINT-GEORGE MIvaART, mourant et désabusé : « Il est donc évident aujourd’hui qu'entre le dogme catholique et la science un vaste et infranchissable abîme est ouvert, et aucun homme de connaissances ordinaires ne peut désormais entrer dans l’Église catholique romaine, s’il comprend bien quels en sont les principes et l’enseignement, à moins que ceux-ci neviennent à changer de façon radicale! » Et l'évêque de Newport n’avait-il pas reconnu de son côté que les catholiques sont embarrassés dans Éfnursuite de,la sciente par les exigences du dogme? (2)
Bhvulque cetnévéque au témoigné la plus grande sympathie aux idées du P. ZAHM, aujour- Hitmeendamnées : il a, pour autant que je sache,
(1) Au sujet de SAINT-GEORGE MivaRT, je m'appuie sur des sources privées. — La rétractation du P. Leroy est imprimée dans la Civiltà cattolica, du 7 janvier 1899, cahier 1165, page 49. — Le P. ZAHM a écrit, le 16 mai 1899, à son traducteur italien : « I have learned from unquestionable authority that the Holy See is adverse to the further distribution of « Evolution and Dogma » and 1, therefore, beg of you to use all your influence to have the work withdrawn from sale... » (Lettre publiée par la Gazzetta di Malta, 31 mai 1899, et reproduite dans la Civiltà cattolica du rer juillet 1890, cahier 1177, page 125). — Cu. DE SMEDT, L'Église et la Science (Revue des Questions scientifiques, Bruxelles, 1, 1877, page 180).
(2) Extrait d'une lettre de SaINT-GEORGE MivarT au cardinal VAUGHAN, publié dans la Flandre libérale du 16 avril 1900. — HEprey, évêque de Newport, Physical Science and Faith (The Dublin Review, octobre 1898, pages 258-259). — Voici ce passage qu'il est bon de retenir : Au P. ZAHM qui croyait naïvement dans son livre (Bible, Science and Faith, 1895, page 40), à la liberté scientifique des catholiques, l'Évêque répond : « It is certainly not literally true that « Catholics.. will not admit that they are in any way hampered in the pursuit of science by the exigencies of dogma. »
tenu bon jusqu'ici. Mais Mgr de Crémone a fabli et a prudemment retiré sa timide adhésion, sur le conseil d'amis « très compétents par leur science et leur autorité ».
Et la crise gagne, d’échelons en échelons, les plus hauts degrés de la hiérarchie. Aux vues larges du cardinal GONZALÈS s'oppose le verdict tranchant du cardinal SaroLLi : « L'hypothèse de l’évolutionnisme est dépourvue, dit celui-ci, de tout appui de la part des faits, elle est en désaccord de tous côtés avec les principes de la métaphysique et des sciences naturelles. »
Enfin, de même que Pre IX avait formellement rejeté le darwinisme, dans son bref de 1877 que nous avons déjà cité, ainsi S. S: Léon XIE dns en Chant séculaire, daté du 31 décembre 1900, a pris la peine de fulminer — et en vers encore! — contre les « insensés » qui veulent rapprocher l'Homme de la
bête ! (1)
E pur si muove! Et pourtant les idées marchent. On peut prédire que l’Église finira par céder, comme elle a duù accepter la Physique d’'Arisrore, la rotondité de la Terre, son mouvement, son antiquité, la dissection des cadavres ou la notion des maladies mentales.
Bien que P1E IX, dans sa Lettre apostolique du 21 décembre 1863, ait insisté sur « la nécessité d’éviter soigneusement les nouveautés profanes et de ne pas se
(1) Pour la reculade de l’évêque de Crémone, voir Civiltà cattolica, 5 novembre 1898, cahier 1161, page 362.— Cardinal SarozLt1, De Habitibus, Rome, 1897, page 237.— Léon XIII dit dans son Chant séculaire du 31 décembre 1900 : « L'origine céleste de notre espèce, ces insensés la dédaignent : attachant leur esprit à des ombres vaines, ils assimilent les races incompatibles des hommes et des bêtes. » (Le texte latin est reproduit dans la Revue de l'Université de Bruxelles, mars 1901, page 450.)
laisser séduire par ceux qui vantent sans cesse la fausse liberté de la science » (falsam scientiae hbertatem), bien que le Concile œcuménique du Vatican, de 1870, ait lancé l’anathème contre quiconque « dit qu’il peut se faire qu’on doive quelquefois, selon le progrès de la science, attribuer aux dise proposés par l’Église un autre sens que celui qu'a entendu et qu Fe l’Église », bien que la Congrégation de l’Index et Léon XIII lui-même aient continué encore la bataille, celle-ci est désormais perdue. L'évolution triomphera, même dans l’Église, et en dépit de la doctrine de l’inspiration verbale des Ecritures. L’américanisme, c’est-à-dire l'esprit d’émancipation et de liberté intellectuelle dont le P. Hrecker fut l’apôtre aux États- Unis et que Rome a condamné, se propage dans l’Église. Et, au lendemain de son Chant séculaire, Léon XIII, par sa Lettre apostolique du 30 octobre 1902, instituait pour le progrès des études bibliques une « Commission d'hommes graves » de tous les pays, afin « d'imposer une mesure convenable et digne aux principales controverses entre les docteurs catholiques » et « afin que les textes divins trouvent aussi parmi les nôtres l'interprétation plus étudiée réclamée par notre temps » (1).
(x) La lettre apostolique de P1E IX, du 21 décembre 1863, à l’Archevèque de Munich et Frisingue, se trouve dans : Les Actes pontificaux cités dans l'Encyclique et le Syllabus, Paris, 1865, pages 456-457. — L'anathème rappelé fait partie des «Canons » du Concile du Vatican, dans : Décrets et Canons du Concile œcuménique et général du Vatican (1869-1870. Nouvelle édition, Bruxelles et Paris, 1873, page 157). — Le texte de la Lettre apostolique du 30 octobre 1902, du pape Léon XIIL, est publié dans : Analecta ecclesiastica, novembre 1902, page 433.— [Sur la commission romaine biblique, voir Wesr, article de la Contemporary Review, avril 1902, traduit dans la Brébliothèque de Propagande, Bruxelles (no XXXVIII).]
Sur l'Américanisme et les questions connexes, on peut lire un intéressant article anonyme : La grande crise de l'Église en France, dans la Revue (ancienne Revue des Revues) du 1er janvier 1903
Et, d'ici quelques années, attendons-nous à voir l'Église découvrir un détour habile pour masquer sa défaite. Elle abandonnera, sous quelques réserves divinement ambiguës, l'interprétation trop verbale des Écritures et elle déclarera, avec l'abbé GuiBErT, qu’ « il faut préférer des conclusions scientifiques certaines à une exégèse douteuse ». Puis, les hommes graves établiront gravement que non seulement les théologiens n’ont jamais été opposés au transformisme, mais même que les idées de Darwin étaient déjà toutes contenues dans SAINT AUGUSTIN et dans SAINT THomas!
Ainsi finira l’un des actes du drame le plus grandiose qui soit : la lutte entre les puissances d’asservissement et la recherche libératrice.
En présence des adaptations merveilleuses dont la nature nous offre tant d'exemples, nous ne pouvons proposer jusqu'ici qu’une seule interprétation acceptable et scientifique : celle que fournit la théorie de la sélection naturelle, dont DarwiIN a enrichi la pensée humaine.
C'est là proprement la portée du darwinisme qui, lui-même, se rattache à une notion plus ancienne et plus générale : celle de la descendance des espèces, appelée encore transformisme ou évolution.
Il importe de dire d’abord quelques mots de celle-ci.
Dans le monde vivant, nous ne voyons que des individus : nous observons non pas le Cheval, non pas l’Ane, l'Homme ou le Chêne, — mais toujours un Cheval, un Ane, un Homme, un Chêne. Il faut un effort de généralisation pour nous dégager de l’impression que les individus ont faite d’abord sur nous.
C’est en constatant la communauté d’origine, la similitude de développement, l’homologie de structure, que nous passons de la notion d’individu à celle cHhespÈce. Seulement, ce n'est guère que dans nos ménageries et dans nos jardins que nous pouvons contrôler la communauté d’origine et établir une filiation certaine : en dehors de là, nous devons presque toujours nous contenter de la concordance de tous les caractères importants. En parlant de l'espèce Cheval, par exemple, nous envisageons donc certains traits
de ressemblance et nous laissons de côté les détails que nous considérons comme secondaires. C’est une abstraction que nous faisons là.
Nous pouvons aller plus loin dans cette même voie : nous pouvons comparer au Cheval l’Ane, le Zèbre, qui reproduisent tous ses traits essentiels; nous pouvons aussi trouver des points de ressemblance très saillants entre le Cheval et le Bœuf, et le Chien, et l'Homme lui-même. Ce n’est pas tout encore. Lorsque nous faisons ainsi progressivement abstraction d’un nombre plus grand de particularités accessoires, nous voyons se dessiner des analogies entre des êtres bien plus éloignés les uns des autres, et nous découvrons des rapports entre cet ensemble d'animaux qu’on vient de citer et qui sont tous des Mammifères, et les Oiseaux, et les Poissons et, plus loin encore, les Insectes ou les Vers.
Enfin, nous savons bien que par une foule de caractères fondamentaux, les plantes elles-mêmes se rapprochent du règne animal. La structure cellulaire est, au fond, identique : les plantes respirent, elles ont besoin de se nourrir, leurs aliments sont les mêmes que pour les animaux, elles croissent, elles se développent, elles ont une perception obscure des changements extérieurs.
Un horizon plus vaste s'ouvre ainsi devant nous. Par delà les limites de chaque règne, une notion générale apparaît, qui embrasse les animaux et les plantes : c'est celle de l’être vivant, celle de la vie.
Les individus, les espèces, la vie, tellesssess en effet, les trois grandes étapes de la généralisation à laquelle nous pouvons nous élever peu à peu.
Mais, lorsque nous en sommes arrivés à ce point, de nouveaux problèmes ne tardent pas à surgir devant nous. Nous nous demandons quelle est l’origine de ces individus, comment se sont formées ces espèces, d’où vient la vie.
De ces trois questions, la première et la dernière n’ont pas à nous occuper 1C1.
Sur l’origine des individus, bornons-nous à rappeler que l’on avait jadis les idées les plus étranges : les flancs d’un Taureau mort pouvaient engendrer des Abeilles, l’odeur d’une chemise sale pouvait transformer des grains de Blé en Souris. A présent, nous savons que les jeunes dérivent de parents, c’est-à-dire d’autres êtres de la même espèce : le Poussin sort de l’œuf qui a été pondu par une Poule, le Louveteau est mis au monde par une Louve, le Chêne provient d’un gland qu’un autre Chêne a porté. Il y a, en un mot, toujours filiation des individus.
Mais le premier Chêne ?
Mais la première Louve ?
Nous touchons ainsi au second problème, à celui de l’origine des espèces. Nous allons montrer que tout un faisceau de preuves nous conduisent à admettre pour les espèces la même conclusion que pour les individus.
Pret liorisine delta vie, lètencore l'est probable qu’une filiation pareille se retrouve : la « génération spontanée » n'est pas autre chose que l’enchaîinement de la vie aux phénomènes physicochimiques plus simples de la nature inorganique.
Concentrons donc notre attention sur l’origine des espèces.
Quelle est l’origine des espèces que nous voyons à la surface du globe ? Ont-elles toujours existé, ou bien ont-elles été précédées par d’autres espèces qui ont aujourd’hui disparu ?
C’est là une question d’histoire. Elle doit se résoudre en consultant les archives du globe, — c’est-à-dire les couches sédimentaires étudiées par la géologie et la paléontologie.
a réponse n'est pas douteuse : lesheepesee actuelles "n’ont pas toujours existé, lpinpns d’entre elles ne se trouvent pas "dans Ales terres anciens, mais en revanche on y constate des restes d'animaux et de végétaux: éteints Notion qu'une lointaine analogie avec les espèces florissant aujourd’hui.
Devant ce fait, deux opinions sont seules possibles. Outbien 1lyrauraiteu des créations sucecesite# à de certains moments, se serait produite une razzia gigantesque des formes qui peuplaient le globe, un cataclysme les aurait englouties, et alors, sur la terre dénudée, des espèces nouvelles auraient surgit tout à coup du néant, par le miracle d’une Volonté créatrice.
Ou bien, au contraire, les espèces que nous voyons à l'époque actuelle se rattacheraient par filiation aux espèces disparues : de même que les fils descendent des pères, de même les générations présentes descendraient des générations qui les ont précédées. C'est là ce qu’on nomme le transformisme.
Il nous faut choisir entre ces deux théories. Ouand je dis: deux théories, je me trompe. En‘réalite en a qu'une. Une théorie doit être une explication, et ce n'en est pas une: que de: recourirNauSmmMrarle Supposer que, brusquement, à un endroit du globe où