‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 4)Chapitre 68 sur 76 · PRE · texte numérisé non relu

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rien de vivant n'existait auparavant, un Éléphant ou une : Baleine ait pris naissance, c’est évidemment faire un saut dans les ténèbres, c’est renoncer à comprendre.

En revanche, si l’évolution nous fait admettre que l'Éléphant descend par filiation de quelque autre forme antérieure qui lui ressemblait plus ou moins, du Mammouth ou du Mastodonte par exemple, il est clair qu'il y a là une notion compréhensible, que nous pouvons discuter scientifiquement. L’explication peut être vraie ou fausse, mais au moins c’est une explication.

Une telle transformation, un tel passage d’une espèce à une autre est-1l possible? Ne sommes-nous pas habitués à voir les enfants ressembler à leurs parents, à voir les Chênes ne produire que des Chênes? Peut-on admettre que, dans la longue série des temps, une forme telle que le Mammouth ou le Mastodonte ait pu se modifier jusqu’à donner naissance, peu à peu, à une forme assez différente, l'Éléphant ?

L'observation quotidienne nous enseigne que s’il est parfaitement vrai que les enfants ressemblent à leurs parents, que le jeune Chêne ressemble au Chêne dont il dérive, que les Chiens d’une portée soient très pareils à leurs ascendants, cette ressemblance n’est pas absolue et n’est nullement incompatible avec de légères différences dans les détails. Même dans la famille la plus nombreuse, on n’a presque jamais de peine à distinguer entre eux les différents enfants.

Cette possibilité de différences, faibles à la vérité, entre les êtres qui se succèdent par filiation, constitue ce qu’on appelle la variabilité.

Est-ce là une tendance qui s’épuise ou qui demeure intacte dans les générations successives? Vous sentez tout de suite l'importance de cette question. Si, en effet, il y avait des cadres nettement tracés, des étaux à l’intérieur desquels les formes organiques fussent comme enserrées, on constaterait bien que des variations se produisent en dedans de certaines limites, mais on verrait évidemment la tendance à la variation diminuer de plus en plus à mesure que l’on approcherait de ces limites, absolument comme un mouvement se ralentit avant de cesser tout à fait.

Or, rien, en général, ne nous montre des rmieeste cette sorte, du moins pour certaines variations. Les variations se font, la plupart, par étapes extrêmement petites, et les différences qui se manifestent n’excluent pas une ressemblance profonde entre les êtres successifs; mais, d'ordinaire, les individus, même les plus différents du type originel, ne sont pas au bout de la faculté de s’en écarter encore. La variabilité ne s’épuise pas et, pour tout dire en. un mot se0nmee MAMÉTeMeSCiENCON VaMabie.

C’est ainsi que l’un des horticulteurs les plus habiles et les plus compétents en ces matières, HENRI DE ViL- MORIN, déclarait, malgré tout ce qui a déjà été obtenu en agriculture et en horticulture, que nous ne sommes pas du tout près du terme des perfectionnements possibles de nos légumes et de nos fleurs.

De même, les plantes grasses, si déviées du type ordinaire, sont encore susceptibles d’extravagances nouvelles, telles que les formes en crête et autres singularités (par exemple : Echinopsis multiplex 8 cristata, etc.).

Il peut arriver, cependant, que la variabilité devienne insuffisante chez certains organismes pour les mettre en harmonie avec Îles conditions changeantes du milieu.

DanIELE Rosa a cherché récemment à établir que c'est même là une des causes principales de l’extinction HE-Recpeces - les formes les plus élevées et les plus spécialisées ne seraient plus assez souples, et disparaîtraient, tandis que des groupes nouveaux dériveraient de formes plus indifférentes et moins parfaites (1).

On s’est demandé si parmi les variations, il s’en produit aussi qui ramènent un type exactement en arrière. L’un des agrégés de l’Université de Bruxelles, L. Dozco, à la suite de ses intéressantes études de paléontologie à, le premier, soutenu nettement la négative, en déclarant que « l’évolution est irréversible ». DEmoor, MassarrT et VANDERVELDE sont du même avis, quoiqu'ils admettent des exceptions « apparentes ou réelles ».

À notre sens, 1l faut se garder ici d’une conclusion intransigeante.

Certes, la réversion, c’est-à-dire l’exacte succession à rebours des mêmes étapes de variation qui furent parcourues dans l’autre sens est chose improbable. DorLo, dans une de ses leçons publiques, déclarait qu’il est

(1) D. Rosa, La riduzione progressiva della variabilità e à suoi rapporti coll" estinzione e coll origine delle specie, Turin, 1899; — traduction allemande, Iéna, 1903.

aussi invraisemblable d'obtenir une telle succession que de jeter en l’air toutes les lettres d’un poème et de les voir retomber, par hasard, rigoureusement dans leur ordre.

Mais l’improbabilité ne signifie pas l'impossibilité. Comme mon collègue, le professeur ANspacx, le disait un jour justement, le calcul des probabilités nous enseigne qu'il est probable que les événements improbables se réalisent de loin en loin (1).

Tout en concédant que beaucoup d'exemples considérés d'habitude comme de l’atavisme, ne sont pas probants, il en reste suffisamment pour établir que la prétendue irréversibilité ne doit point être admise sans restrictions.

Chaque fois que nous voyons des organes qui avaient été acquis dans le cours de l’évolution, se perdre de nouveau par la suite, c’est, en somme, un état antérieur qui reparait devant nous. Quelles que soient les différences entre l’espèce actuelle et ses lointains ancêtres, 1l y a, au point de vue des organes reperdus, un véritable retour au passé, une réversion. Tel est le cas pour la suppression des pétales chez un assez grand nombre d’'Angiospermes : cette apétalie secondaire ou «apopétalie» — dont les Caryophyllacées, les Rosacées, les Thyméléacées, les Eléagnacées, les Halorrhagidacées offrent bien des exemples — renouvelle la situation réalisée par l’apétalie primitive des Angiospermes inférieures.

La réversion est plus frappante encore, sinon plus significative, lorsque nous voyons surgir inopinément

[(r) Cette pensée se rencontre déjà dans ARISTOTE qui s'exprime ainsi dans sa Poëlique : « Ceci, aussi, est probable, conformément à cette sentence d'AGATHON : Cela fait partie des probabilités que heaucoup de choses improbables arrivent. »|

des organes ancestraux qui semblaient à jamais supprimés.

Des deux verticilles de trois étamines chacun qui existent typiquement dans l'ordre des Liliiflorales, l’interne manque à toute la famille des [ridacées. Or, en accentuant peu à peu, par une sélection méthodique,

FIGURE 1. — Fleur d'Jris pallida Lam. var. abauia HEINRICHER. On y voit les six pièces du périanthe barbues, et les trois étamines internes, alternant avec les lames pétaloïdes des stismates, qui cachent les trois étamines normales.

(D'après une photographie du professeur HEINRICHER.)

des anomalies accidentelles, le botaniste distingué qui dirige le Jardin botanique d’Innsbruck, E. HEINRICHER, a pu obtenir une forme d’Jr1s pallida, qu’il a appelée « l’ancestrale » (abawra), et chez laquelle les six pièces du périanthe, redevenues semblables, portent les mêmes barbes (qui existent d'habitude sur les trois pièces Érémeures seulement) et où les trois étamines internes sont parfaitement développées(figurer).

Chez le Pentastemon, cette intéressante Scrophulamébeéerchez, laquelle a: cinquième étamine: n'a pas

complètement disparu mais est remplacée par un organe stérile, un «staminode » (figure 2), j'ai constaté que le staminode peut reprendre tous les caractères d’une étamine normale et fertile.

Mieux que cela : les cinq étamines, dans ces fleurs, redeviennent égales et équidistantes, la corolle est parfaitement régulière. Bref, «ces fleurs ne sont plus didynames, elles ne sont plus anisostémones, elles ne

FIGURE 2. — Fleur de Pentastemon coupée suivant sa longueur (grandeur naturelle) : a, point d’incurvation du staminode; s, son extrémité libre.

sont plus bilabiées »; comme je le notais déjà il y a vingt-cinq ans, leur retour à l’état de Solanacée est pour ainsi dire complet.

De même, dans ces dernières années, le professeur MassarT a bien voulu me signaler de beaux exemples de réapparition de la cinquième étamine, normalement absente, chez le Simmingia (Gloxinia), qui appartient à une famille assez voisine des Scrophulariacées, celle des Gesnéracées.

Comme l’androcée, le gynécée se montre parfois au complet dans des fleurs dont les ascendants le présentaient réduit, depuis un temps immémorial. Feu le Directeur du Jardin botanique de Bruxelles, le très regretté François CRÉPIN, ainsi que d’autres,

en ont signalé des exemples parmi les Scrophulariacées (1).

Je ne vois vraiment pas comment un partisan de l’évolution se refuserait à appeler ces phénomènes : des réversions. Ils suffisent, à mon sens, à réfuter la théorie de l’irréversibilité.

Et nous fermons cette parenthèse.

C’est surtout à HuGo pe VRies, professeur à l’Université d'Amsterdam, que nous devons une longue série d'expériences sur la variabilité et sur la formation de nouvelles espèces, expériences commencées 1l y a une quinzaine d'années, conçues d'emblée avec clarté, poursuivies avec patience, discutées avec une pénétration remarquable. Grâce à lui, ces questions sont définitivement entrées dans la phase, non plus seulement de l'observation et du raisonnement, mais de l’expérimentation méthodique.

J'en parle d’autant plus volontiers que j'ai pu, à plusieurs reprises, visiter le jardin d’expériences d'Amsterdam, sous la conduite de DE VRIES et que celui-ci a tout dernièrement publié l’ensemble de ses résultats. J'ajoute à l'honneur de ce savant hollandais

(1) L. DozLo, Les lois de l'Évolution (Bulletin de la Société belge de Géologie, VII, 1893, page 165) : « L. Dollo est d'avis... qu’un organisme ne peut retourner, même partiellement, à un état antérieur, déjà réalisé dans la série de ses ancêtres. » — DEmMoor, MaAssART et VANDERVELDE, L'Évolution Végvessive (Bibliothèque scientifique internationale, Paris, 1897, pages 211-240). — E. HEIN- RICHER, Veysuche über die Vererbung von Rückschlagserscheinungen bei Pflanzen (Pringsheim's Fahrbücher, XXIV, 1892).— IDE, Iris pallida abavia (Biologisches Centralblaït, 1806, pages 13-24).— L. ERRERA, Pentstemon gentianoides et Pentstemon Hartwegt (Bulletin de la Société royale de Botanique de Belgique, XVII, 1878, pages 222-224), [ou Botanique générale, volume I du présent Recueil, pages 211-214.] — F. CRÉPIN (Bulletin de la Société royale de Botanique de Belgique, tome IV, pages 277-278).

éminent qu'il a su se garder de la maladie à la mode qu'est le particularisme linguistique et qu'il a écrit son livre : Die Mutationstheorie, non en néerlandais, mais en allemand (1). C’est un livre qu'il faut recommander à la lecture attentive et, mieux encore, aux méditations de tout naturaliste.

Quelques-uns ont cherché à opposer l'édifice élevé par DE VRiEs à celui de Darwin. C’est là méconnaître singulièrement l’histoire des idées scientifiques. Loin d’être inconciliable avec celle de DaArRwIN, la conception de DE VRiEs la complète au contraire admirablement en la précisant. DE VRIES lui-même est le premier à rendre justice, en toute occasion, à son 1llustre prédécesseur.

Appuyés sur les observations de DE VRiEs et de divers autres naturalistes, nous pouvons tenter aujourd’hui un premier classement des variations dont les êtres vivants sont susceptibles. J’en aperçois, pour ma part, quatre catégories principales :

10 .Les variations dues au croisement hi quelles on pourrait réserver le nom d’altérations (2).

Lorsque l’on féconde l’une par l’autre deux formes distinctes, on comprend que la descendance puisse participer à des degrés divers de la nature des deux parents et disjoindre ou réunir, en des combinaisons changeantes, les caractères propres à chacun d’eux. Cette remarque demeure applicable quelle que soit la parenté entre les deux conjoints, qu'il s'agisse donc de

(1) HucGo DE VRies, Die Mutationstheorie, Leipzig, volume I, 1901; volume HP 1008:

(2) Le terme de vicinovariations a été proposé par DE VRIES (Mutationstheorie, I1, pages 376 et 383) pour rappeler que ces variations sont produites sous l’influence du pollen venant d’un pied voisin : ii ne me semble pas des plus heureux et c'est ce qui m'engage à employer celui d’«altérations » ou « adultérations », qui exprime au fond la même idée.

simples variétés, d'espèces élémentaires, d'espèces plus éloignées ou même de genres différents.

En général, les produits hybrides ainsi obtenus offrent une étonnante diversité : ils semblent présenter, suivant l'expression de NaupiN, de la variation désordonnée.

Ce désordre est, cependant, plus apparent que réel et, grâce aux expériences et aux déductions de MENDEL, qui datent de 1865, mais dont on n’a apprécié que depuis peu d’années l'importance capitale, grâce surtout aux admirables travaux de DE VRIES, nous commençons à voir que les hybrides se plient à certaines règles.

Les voici, telles que DE VRies les formulait il y a quelques semaines seulement :

« a) Les croisements entre des formes dont la différence est de la nature de celle des espèces élémentaires ou progressive, donnent des hybrides constants ;

b) Les croisements entre des formes dont la différence est de la nature des variétés proprement dites, rétrogressive ou dégressive, donnent des hybrides dont la progéniture se disjoint suivant les lois découvertes par MENDEL pour les Pois;

» c]) Quand la différence entre les deux parents d’un hybride est en partie de nature progressive et, pour d’autres caractères, de nature rétrogressive ou dégressive, la progéniture de l’hybride ne change pas pour les premiers, mais se disjoint pour les derniers (1). »

C’est donc principalement dans les croisements entre de multiples variétés, tels que les pratique si largement

[(x) Contre la généralité de ces règles, voir Correns, Die Merkmalspaare beim Studium der Bastarde (Berichte der deutschen botanischen Gesellschaft, XXI, 3 1903, pages 205 et suivantes). |

l’horticulture, que se manifestera le jeu bariolé des « altérations ». On y voit les caractères distinctifs des variétés se grouper de toutes les manières possibles et se comporter, en général, comme s'ils étaient autant d'unités bien définies et indépendantes. « L'analyse des organismes, dit à ce sujet DE VRIES, nous conduit ainsi à reconnaître chez eux des unités gtm-0e analogues, en bien des points, aux molécules de la chimie (1). » |

L'hybridation nous permet précisément de disjoindre et, souvent, de combiner à notre gré ces caractères élémentaires et 1ls deviennent ainsi la source féconde des « altérations ».

2° Les variations acquises ou modifications, comme on peut les nommer.

Il s’agit 1c1 d’une empreinte assez directe des conditions extérieures sur l’organisme, telle que la turgescence plus forte des tissus par l’effet d’une culture dans un milieu concentré ou l’abréviation de la période de végétation, obtenue par l’insolation continue durant le court été des hautes latitudes; et non pas de changements très indirects, comme la transformation excessive d’étamines en carpelles qu’une forte alimentation amène chez certaines variétés de Pavots.

Puis, parmi les variations qui ne dépendent pas d’une manière directe des conditions externes, une distinction s'impose qui a déjà été indiquée par

(1) GREGOR MENDEL, Versuche über Pflanzen-Hybriden (Verhandlungen des naturforschenden Vereines, Brünn, IV, 1865, et VIII, 1869; republiés dans Flora, Ergänzungsband, 1901, et, en volume, sous le n° 121, dans la collection : Ostwald's Klassiker der exakten Wissenschaften). — H. DE VRIES, Sur la relation entre les caractères des hybrides et ceux de leurs parents (Revue générale de Botanique, 15 juin 1903, page 246). — IDEM, Mutationstheorie, II, 1903, page 634.

DarwiN, mais que DE VRIES a précisée avec une inexorable logique, savoir |

30 Les variations quantitatives ou fluctuations.

Ce sont les différences en plus ou en moins dans la grandeur ou dans le nombre des organes semblables, par lesquelles les individus d’une même espèce se distinguent couramment les uns des autres. DARWIN les appelait « individual differences ». Sans doute, elles dépendent dans une certaine mesure des conditions ambiantes, mais sans présenter vis-à-vis de celles-ci une relation aussi étroite que les modifications dont il vient d’être question. Elles tiennent à la fois, par des enchaînements souvent lointains, aux inégalités originelles que chaque organisme apporte avec soi en naissant et aux conditions inégales que tous ont subies pendant leur développement individuel. Pour reprendre une idée exprimée récemment par KLEBs dans son ouvrage si suggestif sur les Modifications expérimentales des végétaux, les fluctuations indiquent, dans chaque cas, le degré d’imprécision dans notre pouvoir de réaliser des conditions, internes et externes, absolument constantes (1).

C'est de l'étude des fluctuations que s'occupe la statistique et, grâce aux travaux fondamentaux de notre QUETELET, à ceux de GaLToNn et de tant d’autres, leurs lois générales — à défaut de leurs causes — sont aujourd’hui connues. Leur amplitude est limitée et elles se groupent symétriquement, en plus ou en moins, autour d’une valeur moyenne, suivant les lois mêmes du calcul des probabilités. Voici, par exemple, la teneur en sucre de 40,000 betteraves de l’année 1896 : près de 8,000

(1) G. KLegs, Willkürliche Entwickelungsänderungen bei Pflanzen, Téna, 1903, page 143.

renfermaient 15.5 °/,, de sucre, les autres valeurs se distribuant très régulièrement à droite et à gauche de cette moyenne. Si donc on prend comme abscisses les richesses saccharines et comme ordonnées le nombre de betteraves correspondant à chacune de celles-ci, on obtient la courbe ci-contre (figure 3).

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