VEGETATION DES ENVIRONS DE NICE II
veut bien guider mes recherches et c'est à lui que je dois la récolte de mes meilleures plantes.
L'étude de la flore niçoise a ceci de difficile, que l'excellent climat permet à la plupart des végétaux de' se naturaliser et de se propager avec une rapidité incroyable. Aussi est-il très malaisé de distinguer les espèces indigènes des subspontanées : tous les rochers sont décorés d'une très belle plante, originaire du Mexique et qui ne fut introduite en Europe que dans le courant du xvi^ siècle, V Agave americana. Ses grandes feuilles glauques, armées de redoutables épines, atteignent parfois ici une telle longueur qu'elles se replient vers le milieu pour retomber élégamment en arrière, tandis que, du centre de la rosette radicale, s'élève, haute et majestueuse, la hampe nue dans le bas et terminée par la pyramide étalée des rameaux fleuris. Je vous citerai encore plusieurs Mescnibryanthemum du Cap de Bonne-Espérance qui abondent dans ces parages et surtout le fort étrange Cactus Ficus indica, avec sa tige formée d'articles épais, charnus et elliptiques, superposés bout à bout en tous sens, avec ses faisceaux d'aiguillons sétacés qui remplacent ses feuilles et dont la piqûre est des plus désagréables, avec ses fruits pourprés qui ont tout à fait l'aspect de la figue, mais -une saveur bien moins délicate. Cette Cactée, quoique non indigène, est ici tellement commune que M. MoNTOLivo me raconte en avoir trouvé sur des rochers inaccessibles au milieu de la mer, à une distance considérable de toute habitation.
Mais sans s'occuper de ces hôtes étrangers, la flore est déjà bien assez riche et bien assez intéressante. Ce qui frappe tout d'abord dans la campagne niçoise, ce que l'on voit planté partout, la note dominante, le signe caractéristique, c'est l'Olivier. L'Olea eitropaea est
un arbre de six à dix mètres, ordinairement tortueux, qui, déjà à peu de distance du sol, se divise irrégulièrement en branches dont les zigzags bizarres s'étendent en tous sens. Son tronc sinueux, son écorce sombre et gercée, ses petites feuilles elliptiques, coriaces, roulées par les bords, d'un vert cendré en dessus, tout à fait argentées en dessous, ses ramuscules décombants et pleureurs, tout son feuillage enfin parsemé de taches noires, qui ne sont autres que les olives mûres, lui donne une teinte grise et monotone, conduisant droit à la mélancolie. Heureusement que tout le reste du paysage est un préservatif, un antidote suffisant. D'abord la cueillette des olives forme déjà une scène des plus animées. Au pied de l'arbre on a étendu un grand drap en toile épaisse, tout rapiécé. Dans l'arbre, un jeune et robuste gars secoue les branches les plus voisines, frappe d'un grand bâton les plus éloignées et fait tomber ainsi une vraie pluie d'olives que des femmes accroupies ramassent et jettent ensemble. Une fois mis dans des sacs, ces fruits sont envoyés au moulin à eau où la trituration en extrait l'huile. Les olives, telles que nous les connaissons, sont des fruits cueillis avant leur maturité et salés.
Ce qui sert encore puissamment à atténuer l'effet morne produit par VOlca curopaca, c'est le voisinage d'autres arbres dont la nuance est toute différente. Car derrière les plaines s'élèvent les montagnes, dont les ondulations profondes servent de lit aux torrents méandreux se frayant un chemin parmi les pierres, bavant sur les roches et bordés de Scirpes, de Joncs, de Carex, à'Equisetiim aux tiges fines, des longs rameaux grêles du Coriaria myrtifolia et surtout du magnifique Roseau méridional à tige élevée, à feuilles larges, à épi étroit et serré, VAnindo Donax. Or, comme
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je l'ai déjà dit, les monts sont pour la plupart plantés de Phms halcpensis, bel arbre élevé, dont la tête toujours verte, au haut du tronc incliné et divisé vers la cime, s'élargit en un ample parasol. Par-ci par-là se dresse un Qncrciis Ilex aux petits glands bistrés, un Nermni Olcander sauvage avec ses feuilles lancéolées et presque toujours disposées trois par trois; plus loin, dans cette anfractuosité du rocher, apparaît un grand Ccratonia Siliqua femelle, tout à fait spontané, avec ses feuilles imparipennées, à folioles orbiculaires et luisantes, à courtes grappes de fleurs fort curieuses avec leur petit calice rougeâtre, leur stigmate sessile sur un ovaire allongé et recourbé qui deviendra la gousse. Cette gousse, la caroube, qui a une quinzaine de centimètres de long sur deux de large, est charnue, tapissée intérieurement de substance pulpeuse où sont enchâssées les graines lisses et arrondies. Ce fruit, à goût fort agréable, passe dans le pays pour n'être aimé que des chevaux et des Russes : j'avoue que je me sens, sur ce point, sujet du Tsar ou membre de la race chevaline.
Le Caroubier mâle, avec ses fleurs portant cinq étamines, se voit beaucoup moins souvent que le Caroubier femelle; cela provient de ce que les paysans tendent toujours à substituer celui-ci à celui-là, parce qu'il leur rapporte et qu'un pied mâle suffit à féconder un nombre considérable de pieds femelles. J'ai même vu dans une course avec M. l'abbé Montolivo un arbre staminé que l'on avait, par greffe, rendu pistillé : on voyait ainsi tout à la base naître sur le vieux bois quelques grappes mâles alors que, sur tout le reste de la plante, les fleurs n'étaient munies que d'ovaires. C'est également dans cette excursion que ce même botaniste m'a fait remarquer, parmi les Oliviers, une branche de Ficus provenant d'une graine tombée accidentellement sous
l'écorcc d'un Olca, de façon qu'une moitié de l'arbre portait des figues et l'autre des olives.
Puisque nous voilà par hasard sous les Oliviers, cherchons par terre quels végétaux leur ombre abrite. Il y a surtout là, avec ses feuilles en fer de lance et sa spathe pourprée, une Aroïdée, la peste des plantations niçoises — mais une jolie peste — VAriim Arisariim ou Arisarum vulgarc. A côté, l'on aperçoit quelque reste flétri de la charmante Nigelle de Damas fort commune ici, un pied fané d'Hc'liot?'Opinm etiropaeiuu, ou une Bourrache aux pétales bleus, ou bien la teinte verte sombre des grandes et amples feuilles de VAnun italiciim. Au Cap Ferrât (dont le nom provient des minerais de fer qui constituent sa masse), sous les Oliviers de la magnifique propriété de M. PoUonnais, fleurissent déjà le Narcissus niveiis Lois. {N . papy rac eus Gav^l.), aux feuilles élancées, aux superbes fleurs blanches et odorantes, et le joli Oxalis libyca Viv. (0. ccrniia Thunb.) aux longues corolles jaunes. C'est une plante du Cap de Bonne- Espérance qui s'est très abondamment naturalisée à certaines places des Alpes-Maritimes.
Tout près du Cap Ferrât, à sa droite et à sa gauche, se dressent près de la mer les rochers couverts de leur végétation si particulière, si caractéristique, si profondément niçoise. C'est là qu'on voit le mieux la différence de cette flore avec la nôtre. Des familles, qui dans nos espèces indigènes n'offrent que des plantes herbacées, y présentent des sous-arbrisseaux ou même des arbrisseaux véritables. Ainsi les Cistinées de notre calcaire ne nous donnent aucune idée des Cisùis que l'on trouve partout ici : c'est le Cistus albidus aux feuilles tomenteuseset sessiles, le Cisttis salviaefoliiis aux pétioles presque connés, le Cis/its monspcliensis entièrement enduit de substance visqueuse. Les Papilionacées de
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Belgique sont bien mesquines à côté d'arbrisseaux tels que le Coronilla Eincnis aux pétales d'un beau jaune, ou le remarquable Anthyllis Barba-Jovis aux capitules jaunâtres, aux feuilles imparipennées d'un blanc d'argent et dont le tronc atteint plusieurs doigts d'épaisseur. Nos Labiées et notre humble Globiilaria vidgaris ne préparent guère au Rosniarimis officinalis, le romarin robuste et fortement parfumé qui atteint plus d'un mètre de haut, ni au Globnlaria Alypurn, plante non moins élevée et ornée de fleurs d'un violet ravissant (i). Nos Euphorbiacées ne renferment rien non plus qui ressemble à V Eupliorbia dcndroides, l'Euphorbe frutescente, au feuillage clair, gai et compact, qui tapisse tous les rochers du département, en compagnie de ses sœurs VE. scgetalis, VE. spinosa, VE. serrât a, VE. Characias et le très rare E. Nicaeensis AU. Enfin aucune de nos Asparaginées n'acquiert le développement du Ruscus aculcatiis aux cladodes épineux ou de l'élégant Smilax aspcra, cet ornement de toutes les haies du Midi, dont les tiges grimpantes portent des feuilles cordées, aiguillonnées et souvent parsemées des plus capricieuses panachures.
Outre ces plantes, les rochers sont encore garnis de Rhanimis Alatcrnus qui fleurit dès janvier ; de trois Térébinthacées, le Cncorum tricoccinn, les Pistacia Terebinthus et P. Lentisciis, dont j'ai conservé un curieux hybride (2) et des formes de feuilles fort embarrassantes ; à'Alyssimi maritimum aux gentilles fleurs blanches; de Ccntranthus ruber aux beaux corymbes rouges; de petits Ononis minntissima ; de Myrte vert et
(i) J'en ai trouvé un pied à fleurs blanches, variation qui, je crois, n'a pas encore été signalée.
(2) Cf. De Saporta et Marion : Sur un hybride spontané du Tcrébinthe et du Lentisque, Paris, 1872.
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embaumant ; de Riita dont le parfum n'est pas précisément aussi agréable; de nombreux Scdiim; de Cotylédon Umbilicus {U mbilicus pcndidimis), le Nombril-de-Vénus avec ses feuilles en cornet et ses grappes brunâtres; de Riibia pcrcgrina qui s'accroche partout ; de Scnccio Cincmria (Cincraria mari ti ma), grande Composée toute blanchâtre avec ses nombreuses calathides jaunes; de Phagnalon saxatilc; de Staticc cordata et d'Audropogon enfin, longuement aristé...
Autre part, on aperçoit des champs plantés d'Orangers, avec leurs têtes toutes constellées de l'or de leurs fruits et où se mêle harmonieusement au vert intense des vieux rameaux la teinte pâle et presque blanche des jeunes pousses. A leur pied et dans les cultures voisines, s'étalent les grappes serrées du Fiimaria caprcolata sur lequel M. Jordan a exercé sa verve infinitésimale, la grande Pâquerette, Bcllis sylvestris, à la hampe élevée, aux feuilles parcourues par trois nervures et les fleurons jaunes du Calcndiila arvcnsis, le seul souci que connaisse le botaniste, comme dit la chanson.
Plus loin sur les terres labourées, rampent l 'Ecballium Elatcrium {Momordica Elataium) , Cucurbitacée à corolles jaunes, à fruits élastiques quand ils sont mûrs, et l'adorable Veronica Cymbalaria aux fleurettes blanches, tout à côté de Sctaria parfois difficiles à déterminer, ainsi que d'une Crucifère et d'une Résédacée particulières à cette région : le Rcscda Phytetima, remarquable par son grand calice accrescent et le Diplotaxis crucoidcs aux pétales teintés de violet. J'ai aussi rencontré assez souvent sur le bord des chemins vers Villefranche, près de Nice, une autre Crucifère extrêmement rare et dont ces environs sont la seule habitation française. Je veux parler du Sinapis pubcsccns L. {Brassica pubcsccns Ardoino) avec ses grappes jaunes.