‹ Recueil d'opérasChapitre 212 sur 1141 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

JULÎAjNO, HORACE.

JULÏANO, à Horace qui vient de s'asseoir sur le cunupé à droite. Sais-tu qui tu viens de mettre en fuite?

HORACE. Non, vraiment!

JULÏANO. Un de nos alliés... lord Elfort !

HORACE. L'attaché à l'ambassade d'Angleterre -^

JULl>i\0. Et presque notre compatriote;

car il a des païens en Espagne Il tient

par les femmes au duc d Olivarès dont il pourrait bien hériter... {S'assejant sur le canapé à côté de lui) Et à propos de femme, il a idée que la sienne est très- Lien disposée en ta faveur.

HORACE. Quelle indignité ! quand je ne la connais même pas!., quand c'est toi , au contraire, qui lui fais la cour... et à la femme d'un ami... c'est très -mal.

JULÏANO, riant. Est-il étonnant ?

HORACE. Eh bien! oui... moi, j'ai des scrupules, j'ai des principes.

JULÏANO. Uu apprenti diplonnate!

HORACE. Que veux-tu?., l'éducation

première! j'ai été élevé par mon vieil

oncle le chanoine dans des idées si bizarres...

JULÏANO. Oui, quand on a été mal commencé... mais te voilà à la cour... tu répareras cela. D'abord, tu vas faire un beau mariage... à ce qu'on dit.

llOR\CE. Oui, vraiment... Le comte de Saa-Lucar, mon ambassadeur, m'a pris en aifection... et à moi, pauvre gentilhomme qui n'ai rien, il veut me donner sa fille... une riche héritière... qui est encore au couvent, et je ne sais si je dois accepter.

JULÏANO. Plu' Jt deux fois qu'une.

lîORACE. Je m'en rapporte à toi qui es

LE DOMI^O NOIR

mon ami d'enfance, et je te demande conseil... ('5'e let'aiit ainsi (/ne Juliano.) (hoistu que l'iioimeur et la délicatesse perniettenl de se marier... quand ou a au fond du cœur une passion?

JULIANO. Très-bien... attendu que de sa nature le mariage éteint toutes les passions.

nORACE. Et si rien ne peut l'éteindre ?

JCLlANO. On se raisoime, on s'éloigne, on cesse de voir la personne. . .

nORACE, ai'ec impatience. Eh ! je ne la vois jamais!

, JLiLiA\o. Eh bien I alors. .. de quoi te plains-tu ?

IIOR.^CE. De ne pas la voir , de passer ma vie à la chercher, à la poursuivre.... sans pouvoir ni la rencontrer, ni l'atteindre.

JULïANO. Horace, mon ami, es-tu bien sûr d'avoir ton bo'i sens? Tu reviens de France, et les \omans nouveaux qu'on y publie...

HORACE. Laisse-moi donc !

JULIANO. Sont bien dangereux pour les esprits faibles , sans compter que souvent ils sont faibles d'esprit.

HORACE , virement. Il ne s'agit pas de France!... mais d'Espagne, de Madrid...

C'est ici, l'année dernière... à une fête de la cour, que je l'ai vue pour la première fois.

JULIANO. Ici?

HORACE. Au même bal que cette année, ce bal masqué et déguisé, que notre reine donne tous les ans aux fêtes de Noël... Iinagine-toi , mon ami...

JULIANO. Une physionomie délicieuse!

cela va sans dire.

HORACE. Elle était masquée.

JULIANO. C'est juste.

HORACE. ]Mais la tournure la plus élégante , la plus jolie main que jamais un cavalier ait serrée dans les siennes... en dansant... bien entendu... car je l'avais invitée, et sa danse...

JULIANO. Etait ravissante...

HORACE. Non ; elle ne connaissait aucune figure... elle ne connaissait rien .. Il semblait que c'était la première fois de sa vie qu'elle vînt dans un bal... Il y avait dans ses questions une naïveté, et dans tous ses mouvemensune gaucherie et une grù^e délicieuses... Elle avait accepté mon bras, nous nous promenions dans cts riche" salons , où tout l'étonnait, tout lui semblait charmant.... mais à chaque mot qu'on lui adressait, elle balbutiait... elle semblait embarrassée... et moi qui le suis toujours...

tu comprends , il y avait sympathie Je

ni'intéressais à elle , je la piotégeais, elle n'avait plus peur... moi non plus, et si

, te disais quel charme dans sa conversation, quel esprit fia et délicat!.. Je l'écoutaks , je l'admirais, et le temps s'écoulait avec

une rapidité lorsque tont-à-coup un

petit masque passe auprès d'elle en lui disant : Voici bientôt niiimil. — Déjà!... s'écria-t-elle... et elle se leva avec précipitation.

JULL^NO, souriant. Eh! mais comme CendriUon.

HORACE. Je voulus en vain la retenir... Adieu, me disait-elle, adieu, seigneur Horace...

JULIANO. Elle te connaissait donc?

HORACE. Je lui avais appris, sans le vouloir, mon nom, ma famille, mes espérances, toutes mes pensées enfin tandis

qu'elle, j'ignorais qui elle était... et ne pouvant me décider à la perdre ainsi , je l*avais suivie de loin.

JULIANO. C'était bien...

HORACE. Je la vois ainsi que sa compagne s'élancer en voiture... avec une vivacité qui me laissa voir le plus joli pied du monde... un pied admirable.

JULIANO. Comme CendriUon.

HOR.ACE. IJien mieux encore... et dans ce moment, elle laissa tomber...

JULIANO. Sa pantoufle verte ?..

HORACE. Non, mon ami... son masque !

J'étais près de la voiture, à la portière — et jamais, jamais je n'oublierai celte physionomie enchanteresse, ces beaux yeux noirs, ces traits si distingués, qui sont là, gravés dans mon cœur...

JULIANO. Et la voiture ne partait pas?

et ce char brillant et rapide ne lavait pas soustraite à tes regards?

HORACE. Ah ! c'est que. . . j e ne sais comment te le diie. .. ce char brillant et rapide était une voilure de place.

JULIANO. Je devine... la personne si dis tinguée était peut-éire une grisette !

HORACE. Quelle indigne calomnie I il est vrai que ces deux dames paraissaient inquiètes... elles semblaient se consulter entre elles.

JULIANO. Que te disais-je?

HORACE. El je crus deviner... mais tu vaste moquer de moi... Je crus devinera leur embarras qu'elles avaient tout animent oublié...

JULI VNO. Leur bourse ?

HORACE. Justement.

JULl.\NO. Tu otTris la tienne ?

HORACE. En m'enfuyant, pour qu'il leur fût impossible de refuser.

JULIANO, riant. Ahl ah! ah! mon ami.

mou cher ami ! quel dénouement bour

MAGASIN TIJEATUAL.

geois pour une si brillante aventure!., ça tait mal.

HORACE. Attends donc I tu te Lâles de juger !.. Quelques jours après je rtçus à mon adresse un petit paquet contenant la modique somme que je lui avais prêtée.

JULIANO. Cela t'étonne?..

iiORACE.Dans une bourse brodée par elle.

JULIAXO. Qu'en sais- tu ?

HORACE. J'en suis sûr... une bourse brodée en perles fines !.. et dans cette bourse un petit papier et deux lignes... Tiens, vois, si toutefois tu le peux ; car je l'ai lu tant de fois...

JULIANO, regardant la signature. Signé le domino noir. « Cette place de secrétaire » d'ambassade, qu'au bal vous désiriez tant, )) i>ous f aurez,.., ce soir vous ierez nommé.»

HORACE. Et ça n'a pas manqué I le soir même! moi qui n'avais aucun espoir, aucune chance.. . c'est inconcevable c'est

magique... oh ! elle reviendra.

JULIA^O. Qui te l'a dit?

HORACE. Un instinct secret... Oui, mon ami; il me semble qu'elle est toujours là, auprès demoi... invisibleà tous les yeux... et à chaque instant... je m'attends...

JULIANO, riant. A quelque apparition surnaturelle ?..

HORACE. Pourquoi pas? maintenantque nous n'avons plus l'inquisition, on peut croire sans danger à la magie, à la sorcellerie.

JiiLiANO. Et tu y crois ?

HORACE. Un peu!... Mon oncle le chanoine croyait fermement aux bons et aux mauvais anges... et que veux-tu? il m'a donné foi en sa doctrine que je trouve consolante.

JULiANO. Et qui , par malheur , n'est qu'absmde !

HOHACE. C'est bien ce qui me désole

aussi j'en veux à ma raison quand elle me prouve que mon cœur a tort.

On entend un prélude de contredanse.

JULTA\0. Pardon, mon cher ami. .. j'ai une danseuse qui m'attend... Viens-tu dans la salle de bal?

HORACE. JNon, j'aime mieux rester ici.

JULiANO. Avec elle?..

HORACE. Peut-être bien!

JULIAXO , qui sort en n\mt. Bonne chance!

SCENKin.

ROUAGE, seul

hWr de danse continue tonjouns.

Il se moque de moi et il a rai?,on !...

( S^asseyanl sur le canapé à droite. ) Mais ( 'est qu'aujourd'hui plus que jamais, auourd'hui tout me la rappelle... C'est ici... qu il y a un an , à cette même fête, dans

ce petit salon — je l'ai vue apparaître

{^Apercevant Angtle et Brigitte qui entrent par la fiorle du Jond à gauche.') Ah ! cette taille, cette tournure... surtout... ce joli pied !...

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