ELISABETH, LESTOCQ
ELISABETH, à part et regardant autour d'elle. Je ne l'aperçois pas! et cependant il me semble qu'il devrait déjà être arrivé... qu'il devrait m'avoir précédée.
LESTOCQ, s' approchant d'Elisabeth. C'est bien, madame.
ELISABETH, d'un air triomphant. N'estcepas 1 surtout pour moi, qui suis faible
et qui n'ai jamais pu avoir de caractère, mais une fois que je suis piquée. .. et je l'étais beaucoup de ne pouvoir assister à cette fête brillante qu'on doit donner demain, dit-on, à l'Ermitage.
LESTOCQ. Que dites-vous?
ELISABETH. Une fête pour laquelle, depuis deux mois, l'on fait des préparatifs.
LESTOCQ. Quoi ! c'est-là le véritable motif qui vous attire à Saint-Pétersbourg... Vous n'en avez pas d'autre?
ELISABETH. Non certainement... aucun!
LESTOCQ , iaujours à demi-voix. Et peu vous importe de recevoir ici des ordres, quand vous devriez en donner... d'entrer comme simple sujette dans ce palais des czars où vous devriez régner en impératrice.
ELISABETH. Ah! VOUS allez encore ramener cet éternel sujet de conversation...
Grâce, Lestocq, je ne me sens pas bien aujourd'hui... je suis souffrante... je suis malade.
LESTOCQ. Oui.. .vous êtes habituée àun air plus élevé... l'air du trône!., celui-là seul vous est bon. (Avec force.) Et si j'étais à votre place.
ELISABETH. Certainement... si vous y étiez?.. Mais entre vous et moi, mon cher docteur, il y a grande différence.
LESTOCQ. Jelesais, madame, etj'osedire qu'elle est toute à mon avantage. Né de parens français, simple frater dans un misérable village, n'ayant d'autre bien que ma jeunesse et ma lancette, je n'ai désespéré ni de moi, ni de mon avenir. Nul n'est prophète dans son pays., j'ai cherché fortune à l'étranger , et soit audace, ta- ■' lent, intrigue, comme vous voudrez...
tout est bon pour arriver, et j'y suis parvenu; j'ai été accueilli à la cour de Russie, je suis premier médecin de la princesse Elisabeth, delà fille des czars... De rien que j'étais, voilà où je me suis élevé, voilà ce que j'ai fait. Et vous, madame; { née sur les degrés du trône... héritière présomptive de la couronne impériale, vous êtes descendue jusqu'au rang de princesse sans crédit, sans pouvoir; soumise aux caprices de la régente, aux ordres de Golofkin ou de Munich...
ELISABETH. Lestocq, vous ncvoulezpas me fâcher.
LESTOCQ. Etplùt au ciel que je vousfisse sortir de cette insouciance, de cette apathie qui forme le fond de votre caractère!.. Plût au ciel que je fisse passer dans vos yeines celte fièvre, ce désir de gloire qui me dévore... dès demain je vous verrais assise sur le trône de Pierre,
LESTOCQ
le-Grand, votre père, je verrais briller sur vôtre front ce bandeau des czars qui vous irait si bien!.. Ah! que vous seriez belle !
ELISABETH, aveccomptaisatice. y ous CTO jGz. {Se reprenant.) Non, non!..
RECITATIF.
J'ai là d'autres projets plus séduisans pour moi... Mais que je ne puis dire à personne 1
Eh pourquoi ?
DUO
ELISABETH
Heureux qui peut passer sa vie Loin des grandeurs, loin de la cour :
Heureux qui la voit embellie Par les plaisirs et par l'amour I
LESTOCQ
Heureux qui peut passer sa vie Sur l*e trône et dans la grandeur, heureux qui la voit embellie £t par la gloire et par l'honneur 1
ELISABETH
Moi , faible femme !.. on veut que je conspire 1
LESTOCQ
Mourir pour vous sont mes seuls vœux !
ELISABETH
C'est à la mort que tu veux me conduire...
LEJTOCQ.
C'est au trône de vos aïenx !
La regardant.)
Je le vois , dans son âme J'ai ranimé l'honneur !
Et l'ardeur qui m'enflamme A passé dans son cœur !
ELISABETH
Je sens naître en mon âme Le dépit et l'honneur, Et l'ardeur qui l'enflamme A passé dans mon cœur I Eb bien ! vous le voulez... au repos je renonce 1 LESTOCQ.
Vous consentez!..
ELISABETH
Pas encore , je ne peux !
Mais tantôt, dans ces lieux , vous aurez ma réponse ! LESTOCQ, à pari.
Elle est à nous ! le sort comble nos vœux !
ENSEMBLE
LESTOCQ
Je le vois, dans son ame Pai ranimé l'honneur !
Et l'ardeur qui m'enflamme A passé dans son cœur !
ELISABETH
Je sens naître en mon ame Et la honte et l'honneur !
Et l'ardeur qui l'enflamme A passé dans mon cœur !
(Elle sort.)