SCÈNE V
RODOLPHE, LE COMTE, tenant encore la houlette.
RODOLPHE
Eh ! mais c'est ce jeune pâtre du hameau. De quel droit oses-tu?...
(Il s'approche de lui.) LE COMTE.
Qne vois-je? Rodolphe dans mes états I...
Le comte Roger ! la rencontre est singulière.
LE COMTE
Elle est du moins inattendue. (En riant.) Il parait que monsieur le baron chasse aujourd'hui sur mes terres ?
RODOLPHE, gaîment, montrant la houlette de Roger.
Il parait que monsieur le comte mène paître ses moulons sur les miennes?
LE COMTE
Baron Rodolphe ! vous vous exposez à devenir mon vassal.
RODOLPHE
Comte Roger! vous avez couru les risques d'être le mien.
LE COMTE
Je n'abuserai point de l'avantage que le hazard me donne en ce moment sur vous et je ne laisserai pas échapper l'occasion de vous prouver que je veux mettre fin à n os différens.
RODOLPHE
Comte, ils ne peinent être terminés que par votre union avec Zéliiide, ma sœur.
LE COMTE, riant.
Baron I vous m'avez donc juré une guerre éternelle? Il est à cet hymen un obstacle insurmontable.
RODOLPHE, gaîment.
Eh bien ! comte, comme il vous plaira. Je tiens beaucoup à être en guerre avec vous , moi ! cela me donne le droit de chasser sur vos terres, et vos forêts abondent en gibier... comme vos villages en jeunes et jolis minois.
Sur ce dernier point, baron Rodolphe, vous n'avez rien à m'envicr, et le hameau voisin... RODOLPHE, riant.
Oui, ce hameau... où vous faites si bien sauter les fillettes ! Voyez cependant l'injustice des hommes! quelques malices bien iiinocentes, quelques tours... que ne tirent point à conséquence, joués à de bons et pacifiques maris, m'ont valu un surnom qui fait trembler toute la contrée... et vous, pour le moins aussi pervers que moi, vous jouissez de la plus belle réputation I LE COMTE, riant.
Baron, c'est que je n'ai pas, comme vous, un talisman...
RODOLPHE, riant.
Il est vrai que la plus sage ne pourrait se flatter de me résister.
LE COMTE
La plus sage, dites-vous?
RODOLPHE, riant.
Oui , sans doute , fut-ce même Rose-d'Amour , avec sa grande vertu... et son petit chaperon rouge! Je me flatte même qu'avant peu... LE COMTE, souriant.
Vous vous flattez en vain , mon cher baron : la
ACÏK 1, SCENI-: VII
Irèïe est expirée; Rose-d'Aœoiir a franchi mes limites; elle est désormais sous ma protection.
Voilà, comte Rojïer, un tour qui vaut tout les miens ; mais n'espérez pas que je vous laisserai paisible possesseur de ce trésor I
DUO
Rose-tl'Amour a su me plaire.
LE COMTE
Et moi, je l'aime avec ardeur!
KODOLPHE.
Ma flamme est pure, elle est sincère !
LE COMTE, .le dois seul faire son bouheur.
KODOLPHE.
Elle doit faire mon bonheur.
ENSEMBLE
Qui, vous? Non, non! quand j'adore ses charmes. Rien ne pourra la ravir à mes lois.
Et je saurai s'il le faut par les armes, Faire valoir mon amour et mes droits.
(Au milieu de cet ensemble, pendant lequel Rodolphe et le comte s'animent insensiblement, l'orage commence. L'ermite de la forêt, appuyé sur son bâton, parait par la droite ; 11 s'arrête au milieu du théâtre.)
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SCÈiNE YI.
Les mêmes, L'ERMITE. Il est vêtu d'un froc, sa tête est couverte d'un capuchon : une longue barbe blanche tombe sur sa poitrine.
TRIO
l'ermite.
La paix soit avec vous mes frères ; Et du ciel craignez le courroux.
Que l'ermite juge entre nous.
RODOLPHE , riant.
Cet ermite vit sur vos terres, Et sans doute il sera pour vous.
LE COMTE
Ne lui faite point cet outrage ; Dans sa retraite il vit en sage.
(A l'ermite.)
Pieux ermite, en ce moment, (]onnaissez notre diffèrent.
L'ERMITE
Croyez-vous donc que je l'ignore?
Pour l'aimable Rose-d' Amour, Que chacun de vous adore.
Nous vous querellez en ce jour.
LE COMTE et RODOLPHE.
Vous avez lu dans notre ame ;
Chacun de n»us la réclame.
Mais elle doit appartenir A qui saura mieux la chérir.
LE COMTE
Elle a de ce ruban, mon père, Paré ma houlette un malin.
RODOLPIIi;.
Pour moi, d'elle encor je n'ai guère
Obtenu qu'un regard mutin ;
Mais avant peu, vraiment, j'espère...
(A paît.)
Grâce à cet heureux talisman.
En recevoir mieux qu'un ruban.
ENSEMBLE
Vous avez lu dans notre ame , Chacun de nous la réclame.
Mais elle doit appartenir A qui saura mieux la chérir.