LE DORMEUR COURTISAN
Un Prince dont le cœur, sujet a prendre (lamine , Des beautés de sa cour e'tait souvent épris ,
S'avise un jour d'aimer la femme D'un de ses courtisans, le plus doux des maris. Qui bientôt devenu le favori du prince ,
Voit chez lui les grâces pleuvoir ;
On lui fait don d'une province, Et pour tout obtenir il n'a plus qu'à vouloir. L'un aimant comme un fou toute femme jolie, Et l'autre prisant plus l'argent que la beauté,
Entr'eux deux la communauté
Etait assez bien établie ; Le mari paraissait aveugle devenu , Il ne l'était pourtant, maisil feignait del'êtrc
uârgus y>our tout le monde et taupe pour son maître Il vit en peu de tems doubler son revenu :
Certain jour ( faveur singulière ! ) , D'aller dîner chez lui le roi lui fait l'honneur :
Pour bien recevoir son seigneur
L'époux facile et débonnaire N'épargne rien ; les mels les plus exquis,
Vins de Bourgogne et de Champagne ,
Glaces , liqueurs , de son logis
Font un vrai pays de Cocagne , C'était bien là vraiment la perle des maris !
Chansons, fine plaisanterie
Surent égayer le repas ;
Près de sa voisine jolie
Le prince ne tarissait pas
Le café bu , l'on parle promenade ;
On veut tout connaître et tout voir.
k Monseigneur, dit la dame en lançant une œillade ,
« Sera fort content du boudoir. »
Pour l'aller voir , sans plus attendre , Le bras du prince est offert. On le prend ,
Et notre mari complaisant
Sur un canapé va s'étendre
Pour dormir un peu , soi-disant ,
Laissant sa tendre moitié faire Tous les honneurs de l'hospitalité,
Et son prince bien satisfaire Dans le boudoir sa curiosité ; Puis il feint de dormir rêvant sa récompense.
Il venait de fermer les jeux Quand un valet gourmand, trompé par l'apparencc5 Saisissant de liqueur un flacon précieux,
S'en escrimait en conscience ; Notre dormeur le vit, et le poussant dehors: « Ton audace , dit-il , est parbleu sans seconde !
« Apprends , insolent , si je dors ,
k Que ce n'est pas pour tout le monde. »