COLONNE DE LA FOY
Je veux faille, ne pouvant mieux,
Une mer de mes yeux ; Je veux couvrir de mes pleurs à ce jour
Tout ce mortel séjour;
Je n'en puis plus, hélas !
C'est ores que pers tout soûlas.
C'est ores qu'en France,
L'on peut voir la France
Loing de joye et plaisir
£t de tout son désir.
Ilélds ! ai-je pas bien raison, Veu l'horrible saison, Veu la fortune aussi qui me comlult, El mon bonheur dcstruit^
Ayant ainsi permis Que le plus grand de mes amis, Mon cher fils Joyeuse, Dans la fosse creuse, Gise desanimé £n poudre consommé !
5 Lorsque Ton me faisoit effort, C'esloit mon reconfort, Cestoit celuy qui, la lance en son poing, Afaidoit au besoing :
Et par le coutelas, Mettoit les meschans au trespas.
Qui vouloient par guerre Ruyner ma terre.
Bref, jusqu'à ce jourd*hi|r ^
Il s'est faict mon appujry ;
4 £st-ce donc à juste droict
Que pleure en cet endroit Le grand malheur qui luy est advenu A l'univers cogneu?
O trop fâcheuse mort, Pourquoy me faisois-tu ce tort De mettre à outrance, Par ta grand' puissance, Un seigneur si bien né, Et de vertu orné.
5 Mort, que ne vas-tu triompher,
Par le tranchant du fer De ceux qui vont piller le villagèoicR^ Et le peuple françois, Sans aux bons t'adressèr/ .
Et par ton dard les oppresser!
O mort trop sanglante,
Tu es violente ; Mort, tu n'espargnes rien, Soit pour mal ou pour bien.
6 Hélas ! je voy mon puissant roy
Lamenter avec moy ; Je le voy faire à part mille regrets £n souvenirs aigrets ; Je voy la royne aussi L^accompagner en ce soucy.
Son cri rénouvelle
£t sa voix très-belle Appelle, en priant Dieu, Joyeuse en chacun lieu.
7 D'une autre part, par amitié, En sanglotant, criant et soupirant ,
Va mille fois mourant.
D'un extrême couroux.
Déplorant son loyal espoux ; D^une façon telle Va la tourterelle Regretter en temps deu Le sien masle perdu.
^ Ainsi la court pour tel malheur, Ne porte que douleur ; Un chacun est en ce royal manoir Tout revestu de noir.
Le plaisir et le ris Ne gouverne plus un Paris.
Le |)euple pour armes N'a rien que les larmes.
Le dueil en toutes parts Assiste les vieillards.
9 Croyez aussi que quand on pert
Un seigneur tant expert, Il y a bien occasion de pleurs
£t d^amères langueurs.
Ëncor un homme tel Qui ne doutoit rien de mortel,
Lorsque comme un foudre
Il broioit en poudre
Mes mutins ennemis
Soubs sa lame soubmis.
10 Sus, pays esploré, allons, £t tous nous adveillons, Puisqu'en ce point, moy qui ta nère suis, L^enfant bon, et suit tousjours, Tant que peuvent durer ses jours, Sa mère amiable, Douce et pitoyable.
Plorez donc comme moy Joyeuse mon esmoy.