SUR LA MORT
pu ROI D'ANGLETERRE RICHARD COEUR-DE-LION,
ARHiB 1199.
Tandis qae le roi Richard éUit oecupé i guerroyer dans le Poitoa et l'Auvergne, et qu'il cherchait à réparer le dommage que lui causaient les attaques réitérées du roi de France , il apprit qu'un de ses vassaux, Aimar, vicomte de Limoges, avait trouvé dans ses terres un trésor assez considérable. En sa qualité de suzerain, Richard prétendit que ce trésor lui appartenait; il ne voulut même pas se contenter d'une forte part qu'Aimar lui envoya. C'est pourquoi il déclara la guerre au comte de Limoges, et vint Tassiégcr dans son château de Chains, où ce dernier était venu s'enrcrmcr, et où, dit-on , le trésor avait été découvert. Mais le Cœur-de-!-ion s'étant approché trop près du rempart, un arbalétrier, nommé Gordon , le visa et lui décocha une flèche qui le frappa
— M — Kinlo. La blessure du roi n*étm( pas mortelle ; le chirurgien chargé d*exti*aire la flèche 8*y ivec tant de maladresse que la gangrène ne i pas à se mettre à la plaie, qui devint bientôt elle. Voici comment la Croniquc de Rains, fai déjà citée plus haut , raconte les derniers ens du Cœur-de-Lion :
Quant li rois se sentit navré, si se traist arrière, furent li mire iippareilliet qui li traisent le iriel hors de Tespaule tout entier; et li cierrent la plaie, et li disent que il n'auroit garde, il voloit bien se garder. Mais li rois qui estoit grant cuer, ne prisa riens la plaie , ne le con- ^ des mires; si but et manga tant corne lui plot, ut à femme.Et sa plaie commencha à foursanner, li feus i féri ; et en poi d'eure en fu tous pouris ostés et li bras. Et quant U rois vit qu'il ardoit it, et que morir le convenoit , si comencha à iudre soy meyme et à regretter, et disoit ensi : ! rois Richard morras tu donc! haa! Mors ne iës hardie quant tu o^es assaillir le roi Rird ! Hée chevalerie , corne ore iras à déclin ? povres dames et povre chevalier que devenvous? Hée Diex ! qui retenra mais chevalerie, jhèce ne courtoisie? » (Page 80.) i paroles du chroniqueur, dont quelques-unes lent empruntées à la chanson qui va suivre , Texpression fidèle des sentimens qu'excita ort du roi Richard. Elle fut regardée par ses sujets comme un grand malheur; plus ;, l'Europe entière s'en émut. C'est que le -de- Lion, avec «a valeur à toute éj>reuve „ son
•udaoe aveiitureuso et tes sMivagM c^Ièrw, qui touchaient encore à la barbarie , repréteotait Ûm Teaprit de gon époque.
Les poétea célébrèrent à l^envi ce grand événement; et itarmi les cliansona qu'ils composèrent» celle du troubadour Gaucelm Faidit est parvenue jusqu'à nous.
Fils d'un bourgeois d'Uzerche , Gaucelm Faidit , après avoir dépensé au jeu tout ce qu'il possédait , se fit jongleur et troubadour ; il devint célèbre par ses chants et ses aventures galantes. Le roi Rioliard, n'étant que comte de Poitou, accueillit &aucelm, ci ce dernier compta bientôt parmi les troubadoom et les trouvères dont Richard aimait à s'entourer. Après la mort de sou protecteur, Gaucelm consacra i sa mémoire un chant qui fut bientôt traduit dans le dialecte français en usage dans le Poitou et sur la lisière du Maine et de l'Anjou. Il était jusiQ que troubadours et trouvères chantassent la mort de Richard qui cultiva lui-même la poésie et composa plusieurs chansons. A défaut d'antres titres , celui de roi-troubadour eût surfi pour lui acquêt rir de nombreux panégyriste^.
La complainte que Gaucelm Faidit composa f\\
langue provençale a déjà été imprimée (i), mai^
j'ai pensé que ce serait offrir à mes lecteurs qne
curieuse étude philologique , que de la reproduire
< en regard du tC3(te français.
(1) Raynouard, Poésies originales des Troubadours, t. IV , page 54.
ic. de la Bibl. Roy. 1080. — *S. Germ. f Lzzxim r*.
ea cbose es que tôt lo maior dan greignor dol que onqaes mais auguez , lot qan c*ob devroit plaindre en plorant , vent dfr en chantant et retraire , n cil q^estoit de vaior ctiiès e paire, rich f aient Richars, reis des Èngleis, morz. He Diex ! qals dotis et qals perte ! n es e|^retu8 moz, salvnges à o!r !
Al a dur cuer nus hoin qel pot sofTrir.
?ortz chania es que tôt lo maior dao £1 maior dol, las! qa'ieu ane maia agaes, S 80 don del toU temps plaigner ploran» tf'aren a dire en chantan e retraire ; 2ue selh qa'era de Tidor caps e paire Lo ries valens Richartz reys dels Englès , £8 morts. Ai Dieus ! quais perd*e quais dans es! pliant estrang mot et quant greu per auzir ! Ben a dur cor totz hom quil pot sufTrir.
C'est chose cruelle qu^il faille entendre et rer en chantant te i4us grand malhetir et la plus de douleur que tous puissiez jamais avoir , et uHl faudrait à tout jamais déplorer lamentaient. Celui qui ctait le chef et le père de valeur, lissant et le vaillant roi des Anglais , Richard nort. Hélas ! mon Dieu , quel deuil et quelle B ! Quelle étrange nouvelle ! qu'elle est pénible tendre ! Il a le cœnr bien dur Thomme qui la supporter ! *
Mor es lo reis, et soot passai mil an Non morut hom don tais perte vienguez; Ne jamais nus non ert de son samblan , Tan lara, tant prouz, tan hardiz, tais donaire. Alexandres, lo reis qui conquist Daire , Non dona tan onques autant ne mais.
Non cuit Charles ni Artus lo valgues ; Par tôt lo mon se fist, qui veir volt dir, As uns doutar et as autres grazir.
Mortz es lo reys, e son passai mil an Qu'anc tan pros hom no fo ; ni no vi res. Ni ja non fo mais hom del sien semblan, Tan larcs, tan pros, tant arditz, tais donaire. Qu'Alixandres, lo reys que venquet Daire , No cre qae tan dones ni tan messes; Ni anc Charles ni Artus tan Talgues; Qu'a tôt lo mon se fes, quin vol ver dir, Als us doptar e als autres grazir.
n Le roi est mort , et mille ans se sont passés sans qu'il mourût un homme dont la perte fût aus^si grande. Jamais il n*a eu son pareil ! Jamais personne ne fut aussi loyal, aussi preux, aussi hardi, aussi généreux ! Alexandre , ce roi qui vainquit Darius,. ne donna jamais davantage, ni même autant. Je ne crois pas que Charlemagnc ni Arthur le valussent. Pour dire la vérité, il se fit, partout le monde , redouter des uns et chérir des autres. »
me merveil q*eii cest siede tnuiiit pot esser larges hom ni corteis ; m non valt bons diz ni faiz pervanz , 1 por qei s'efforcent poi ne gaire ?
I roostré mors io pis que pot faire m cop a tôt lo pris del mont preis , l'onor, tôt lo sen, tôt Io jois.
int on veit ke rens non pot gandir deit-on ben meins dotar à morir.
ravil me qu'ellals secgle tnian xa estar savis hom ni certes , s ren no i val bdh dits, ni fait prezan ; lonc per que s'esfon' om pauc ni goayrc? i'era nos a montrât mortz qne pot faire, l'a an sol colp a lo mielh del mon près, ta l'onor, tôt lo pretz, tôt lo bes; pas vezem que res no i pot guandir, n devriam meins daptar al mûrir.
>i!à qui m*étonnc bien; c'est qu'en ce monde ^ers ne paisse subsister un homme libéral irtois ! Mais si tout ce qu'on dit de beau , si * qu'on fait de. bien est inutile, pourquoi s'efforcer peu ou beaucoup ? La mort vient is montrer ce qu'elle peut faire de pis, eu snlevant d'un seul coup tout le mérite, toute ire , tout l'esprit , toute la joie de ce siècle. [uand on voit que rien ne peut en garantir, X bien moins la redouter. »
Ha ! seigimr reil ftillttix, et qiM fénmt Bêles armes et fort tome! eqialtf , Et haales cm et rich don bel et grant, Qant vos ti*i ea q'eatieS chatidelaife .' Et que feranti U lif ra à mal traire , Qui s'estcient an toatre aertlr meia^ K'atendeient que gnerrcdona veogoola?
Ke ferant dl ^ qui derrietit melr^ K'aviaz fait à grant riohor irctilr f
Ai! senher raya tatetiay e que ftmn Hueimais armaa iil grau tornei mpmf Ni rieaa corts, ni belh douar ni gra»^ Pua TDS Bo 1 etf qtt'en eraa capdelaifel Ni qoe hntkf U Ufrat à maKralra, Silh qaa a'eraft an toatre aertir meii Qo'atendion q«el gttazardon veogaeaf Ni que htm lala que* degraa aoeiri Qu'aviatx faits m gras rksor tenir?
k Hélaa ! taillant aeigneor et roi, que deviendront déaormala lea belles passes d^armes et les gratida tournois à Tépaisse mêlée , et les brillantes cours, et les belles et grandes largesses, maintenant qtié tons n'êtes pins là , tons qui en étiez le chef et là source ? Que deviendront, abandonnés au malheor^ ceux qui s'étaient mis à votre service, et qui attendaient que h récompense arritât? Que deviendront, rédoils à se donner la mort, ceux que voua aviek' fait parvenir au faite de la richesse? •
Lcmgae a ennoi et maie vide arant £t sovent dol , car aiqo |or est près. Et Sarrazin, Tare, Païen et Persant , Q*eu dotayent maia borne ii*a de maire. Yertiront mult en orgoil lor affaire.
Et mais ert tart lo sépulcres eonquës , Que Dex non vol, et se il lo Tulgues Que vos seigner vesquisaz , senz faillir, Ses convenguez de Surie foîr.
Afol Yida e pies de mort aoran
E tes temps dol, qu'en aissi lor es près.
E aarraaf, Tare, Psyan e Persan,
One os dupta? on mais que hom n'at de maiie«
Creiiserao tan d'orguelh tôt lor aliiire,
Qœ plus gréa n'er lo lepulcres conques;
£ Diens o toI, qviar sil non o yolgues
E vos, senher, Tisquessetz, ses mentir,
De Suris los ateogra a foglr.
a Us traîneront dans de longs ennuis nne pënlle existence, et tocjours la douleur sera présente ; car tlle est leur destinée. Et les Sarrasins, et les Turcs, t les Païens, et les Persans , qui vous redoutaient lus que personne au monde , ils changeront leur rainte en orgueil, et le saint sépulcre sera conquis lus tard que Dieu ne veut. Cependant « s'il vous ût permis de vivre, sans doute les infidèles eussent té contraints de Tuir la Syrie. »