CHANSON SUR LE NOUVEAU FORT
On sait quelles sanglantes querelles signalèrent , pendant la première moitié du xi v« siècle, les prétentions de Jean de Montfort et de Charles de Blois au duché de Bretagne. Ce dernier ayant élé tué en 1564, à la bataille d*Auray, Jeau de Montfort, fils aîné du rival de Charles de Blois , devint possesseur de ce duché. Bien qu*il eût fait hommage en 1565 au roi de France Charles Y, Jean de Montfort n'en fut pas moins dévoué aux intérêts de TAngleterre, et en 1572 une flotte anglaise entrait dans le port de Saint- Malo. Aussitôt, par ordre du roi de France, Bertrand duGuesclin, connétable, entre en Bretagne, s'empare de Rennes, de Vannes et de plusieurs autres villes importantes. Jean de Montfort est obligé de chercher un refuge en Angleterre. Le roi Edouard s'empressa de fournir des troupes au duc, qui revint en Bretagne et s'empara, en débarquant, de la petite ville de Saint-Mathieu, puis, se
igeant sur Saint-Brieux , il mit le siège devant le place.
'elle était la position des deux partis quand eui lien les événeroens auxquels se rapporte la Dson suivante. Je laisserai parler Froissart qui lique cette chanson dont il nous a conservé le e :
Messire Jehan Deveraes, comme hardi eteneprenant chevalier et bon homme d'armes de la j
irtie des Anglois , estoit pour ce temps en Tile i
B Camperlé {KimperU) et avoît toute celle saison ite sa route à part lui, et fortifié une motte à deux eues près du dit Camperlé que on appeloit an pays Nouvel Fart. Et avoit le dit messire Jehan Dcveles, parmi raide de ses gens,et le retour et mansion s ce nouvel fort où il tenoit bonne garnison, telleent travaillé , herié et guerroyé le pays que nul osoit aller de ville à autre. TS'i on ne parloit de itre chose en toute marche, ni en Tisle de Cam- $rlé que de ce nouvel fort ; et proprement les ifans en Bretaigne, et les jeunes fillettes en oient fait une cançon que on y cantoit tout ^mmunément ; et disoit la cançon ainsi. » .près avoir rapporté la chanson qu'on trouvera I loin, Froissart continue en ces termes : Ainsi estoit messire Jehan Deverues par sa cheilerie , crié et renommé au pays. Et tant se mulplièrent ces cançons qu'elles vinrent en la >nnois8ance de ces seigneurs de Bretagne qui se noient à Lamballe : si commencèrent à penser » et à dire : Dieu le veull les enfans nous iprendront à guerroyer. Voirement , n'est-ce pas
» elioM bittt Eéimte que boim nfAD* bw êiuMiaW
» si près de nous qui ont toute celle saison rol>é e( » pillé le pays, et si ne les allons point voir ? Il nous » convient chevaucher vers ce nouveau fort et taB( » faire que nous Tayons , et measire Jehan Deverue» » dedans. Il ne nous peut nullement échapper » qu'il soit notre ; et nous rendra compte de tout A son pillage. »
Àussii6t les seigneurs restés ûdèles à la France, le aire de Clisson, le vicomte de Rohan , le sire de Lav al , le sire de Beaumauoir et le comte de Rocbefort qui ai oient esté ordonnés principaknuni, comme le ditFroissart, à /iatr^/ronliére contrôles Anglais, se dirigèrent sur Kimperlé : « Adonca^efr- » murent ces seigneurs et leurs gens une partie , et s une partie en laissèrent en Lamballe pour la garder. » £t chevauchèrent environ deux cents lances vers » le Nouveau Fort, et firent tant qu'ils y vinrent. » Si s'arrestèrent par devant et Tenvironnèrent de a tous lez , afin que nul n'en put issir. Et se mirent » tantost en ordonnance pour aller assaillir; etmes- » sire Jehan Deverues et ses gens en bon arroi pour » eux delfendre. Là eut par trois nuits grana assauts, 9 et des blessés d'une part et d'autre. Et tellement » Tavoient empris le sire de Cliçon et cils barons de > Bretagne, que de là ne partiroient si auroient con- » quis ce nouveau fort et ceux qui dedans estotent, » que ils n'en eussent point failli que voirement ne M Teusseut-ils eu ; car le Nouveau Fort n*estoil point i» tel que pour tenir à la longue contre tels gens » d'armes. Et Teussent eu 1res le premier jour, si » n'eust esté leur bonne apporte défense et la bonne
— «1 — irtàterie qui dedans estoit et dont il ParMt ptMkf * reue. »
Mais la nouvelle que les barons français atta-° aient vivement le nouveau fort et « quHIs h$^ neni et oppressoient durement rmmseigneur han Deverueê » ne tarda pas à venir aux oreilles 1 duc Jean de Montfbrt, toujours retenu devant Lnt-Brieux.
«k Quand le duc de Bretagne ouit ce , ajouté F*roissart, si dit : Tôt à cheval ! si clievauchons coîeuseraent celle part. J'aurois jà plus cher la piise le ces cinq chevaliers que de ville ni de cité qui »oit en Bretagne ; ce sont cils, avec monseigneur Bertran de Glaiquin {Bertrand du Guesclin) , [|tiî m'ont plus fait à souffrir et lesquels je désire le plus. Nous ne les pouvons plus aisément avoir )ue en ce parti où ils sont. Et nous attendront là, e n*en Tais nulle doute , mais que nous nous hâtons, car ils désirent à avoir le chevalier messiris îehan bevenies , qui vaut bien qu'on le secouna Bt rtte de ce danger. » A ces paroles es vous ces lelgneut^ tantôt armés et montés et une partie d6 leurs gens ! Et se partirent chacun qui ttiieut thieux, sans attendre Tun l'autre ; et écuyers et rarlets commencèrent à courir et à suivir leûl^ maîtres. Ainsi soudainement se délit le siège de Saint-Brieuc des Vaulx fl). »
On peut lire dans le même chroniqueur comment sire de Clisson et les autres barons français , pré*
(i) Chroniques de Jean FroiMart, liv. I", part. 2, chap • xxxx« Édit du Panthéon littér., 1. 1, p. 698.
venus à temps , échappèrent an comte de Bretagne , et comment une trêve fut conclue entre les deui partis.
Jean Devereux, d*une ancienne famille normande qui avait passé en Angleterre lors de la conquéle , rendit de grands services, dans les guerres contre la France , aux rois Edouard III et Richard II. Ce dernier le fit gouverneur du château de Leeds , dans le comté de Kent , et le retint pour servir auprès de sa personne avec cent hommes d*armes. Il fut ensuite capitaine de Calais , connétable du château de Douvres, gardien des Cinq Ports, et maître de la maison du roi. Nommé pour traiter avec les Flamands et les Français , il fut député au parlement , et mourut en 1590. Il avait épousé Marguerite , fille de Jean Barre , chevalier, dont il eut Jean , baron De véreux, mort en 1596 sans postérité. *
Bien qu'elle ait été composée dans la seconde moitié du \iy siècle , la chanson sur le nouveau fort est remplie d'expressions et de tournures usitées dans le xiii* siècle. C'est le langage parlé par le peuple qui , au dire de Froissart, est Tauteur de cette chanson ; c'est pourquoi j'ai cru devoir en donner traduction, comme je Tai fait pour le xii* et le xiit* siècle.
Quant au texte de la chanson, M. Lacabane, qui s^occupe d'une édition critique des Chroniques de Froissart , a bien voulu me le copier sur les meilleurs manuscrits.
Gardés vous dou Nouyiau Fort, Vous qui aies ces alues , Car Iakns prent son déport Messire Jehan Devrues.
n a gens trop bien d'acort.
Car bon leur est vies et nues , N'espergnent foible ne fort.
Tantost aront plains les crues De le Mote Marciot , D'autre avoir que de vies oes \ Et puismenrontà bon port Leur pillage et leur conques.
Gardés vous , etc.
irdez-voos an npaveau fort, vous qui allez parées , car c'est là que vient se reposer messire Jean reax.
n y a des gens qui s'entendent pour trouver bon vieux et le nenf ; ils n'épargnent ni les faibles ni
[>rts, et auront bientôt rempli les souterrains de la Marciot d'autre butin que de vieux œufs ; et pais ils
sront à bon port leur pillage et leur conqnéte.'
irdez-voos, etc.
Cliçon , Robem , Rochefort , Biaumanoir, Lavai , entrue^ Que li dus à SaûU-Bneii dort , Chevauchés les fraot akMs Fleurs de Bretagne «ilire htit Estre en renommée som , Et maintenant on te mort.
Dont c*est pités et grans dues.
Gardés vous , etc.
Remonstre 11 ton tÊhii ,
Se conquerre tu les pues , Tu renderae maint touroot A nos mères, se tn voes.
En ce pays nnt à tort Pris moutons , pors et ens
2. CUmmi» Rohaa, RoohefiMrt, fïemnmmAr^ Lawnl , tandis ^ue Je duc doit à Saiot-firieve, «hevaMhea las francs alleux. Fleur de Bretagne, toi qu'on ▼•fait Isnjours courir les champs aTec gloire, voilà qu'à présent
r«n le Mfd I A! c'est pitié rt nand anlheBr.
4. lientKeDCoreq!ielleesttaforQe;sitepeaii1e8vii» cre, tn vendcas Kmn des aqroets à nos mères, si te veen Us ont à tort dans ce pays volé moatonsi porcs €l l
Or peieront leur escot , A ce cop , se tu t'esmuès.
Gardés vous dou Nouviau Fort, Vous qui aies ces alues.
Car laiem pMil sdfi déport Messire Jehan De^nrues.
iras. Or, paieront à ce coup leur écot, si tu te mets || |
n émoi. \V f
Gardez-TOQs du nouveatf fort, vous qui allez par ces >ays, car c'est là que Tient se reposer messire Jean )evereux.
CHAlVAOIir.
(Xlf SIÈCLE.)