PAR EUSTICHB DE8CHA1IP
De tous les hommes de guerre qui ont illustré notre pays dans le xiv" siècle , Bertrand du Guésclin , connétable de France , est certainement le plus remarquable. Aussi le même honneur qui fut attaché au nom des Charlemngne , des Roland , des Godefroy de Bouillon lui fut-il réservé , et la dernière des chansons de geste , écrite en vers français, a été consacrée à célébrer la mémoire de Bertrand du Guesclin.
Des chants populaires sur le vaillant connétable paraissent avoir servi à la composition de ce poème long et fastidieux et qui , publié dernièrement , ne forme pas moins de deux volumes in-40 (i). La perle de ces chants est regrettable, et c*est à leur défaut
(1) Chronique de Bertrand du GuescUn, par Cuvelier, trouvère du xiv« siècle, publiée pour la première fois par £. Cbarrière. Paris, 1839, in-4% 2 yoL
|ue je reproduis ici Tune des ballades que compoèrent plusieurs poètes sur la mort du héros. Celle-ci îst rœu?re d'£ustache Deschamps dont j'ai parlé )récéderoineiit , qui avait connu et approché Berrand du Guesclin. Elle prouve , contre l'assertion le quelque personne, que jamais la gloire du raillant capitaine ne fut mise en doute par les concmporains et que , même de son vivant , il fut ap- ;)récié comme il le méritait.
BAtLABE.
Poésies â'Ettttacbe DescliâAips, p9^ Tf,
Estoc d*oneur, et arbres de vaillance ,
Cuer de lyon esprins de hardement,
La flour des preux et la gloire de France ,
Victorieux et hardi combatant ,
Saige en voz fais , et bien entreprenant ,
Souverain home de guerre , Vainqueur de gens et conqaerreur de terre , Le plus vaillant qui oncques fust en vie , Chascun pour vous doit noir vestir et querre ; Plourez , plourez , flour de chevalerie !
O Bretaingne, ploure ton espérance !
Normandie fay son entièrement; Guyenne aussi , et Auvergne , or t'avence , Et Languedoc , quier lui son monument; Picardie , Champaigne et Occident, Doivent pour plourer acquerre Tragédiens , Arelhiisa requerre , Qui en eaue fut par plour convertie , Afin qu'à tour de sa mort les cuers serre : Plouiez , plourez , flour de chevalerie 1
Hé ! gens d'armes , aiez en remembrance
Yostre pérei téd# mUit «1 ëHt^m.
Le bon Bertran , qui tant ot de puissance ,
Qui vous amoit si amoureusement ,
GueseltB erioit Priei défolement ^
Qu'il puist paradis conquerre.
Qui dueit n'en fait , et qui n'en prie , il erre ,
Car du monde est la lumière faillie ;
De toute honeur estoit de droicte serre :
Pleurez , plourez , flour de chevalerie !
(XIT* SIÈCLE.)
CHANSON CONTRE Ht GUES ÂUBRIOT,
PR^TOT PE PAB18 60U8 CIUBLES Y.
Soas le règne de Charles V, la prévoté de Paris était confiée à un homme qui signala son administration par de grands travaux et beaucoup de sévé< rite. Hugues Aubriot, chargé par le roi de rétablir le mur d*enceinte de la capitale, fit établir de distances en distances des tourelles élevées pour y placer des sentinelles. Il dirigea les constructions de la Bastille Saint-Antoine et du Petit Chàtelet. Ce magistrat s'occupa aussi d*embellir la ville, fit faire le Pont Saint-Michel et creuser plusieurs égouts qui furent, par son ordre , recouverts d*ouvrages de maçonnerie ; enfin il détruisit beaucoup de maisons qui obstruaient le quartier des halles et ouvrit plusieurs rues. Hugues Aubriot ne se borna pas à ces travaux matériels ; il rendit une ordonnance pour obliger les femmes de mauvaise vie à rester daus les \Wu^ qui leur çtaient anciennement
assignés pour demeure ; il s'appliqua à réprimer les désordres que ue cessaient de commettre les écoliers de TuniTersité de Paris. S'il faut en croire les; deux historiens de cet ordre , Crevier et Duboulay, Hugues Âubriot, en entrant en charge, ne voulut prêter serment au recteur qu'avec certaines restrictions ; le roi avait été obligé de lui faire des représentations à ce sujet (i). Ce qui est certain, c'est qu'il 13éfendit de vendre ou même de prêter des armes aux écoliers , et qu'une lutte sans cesse renaissante s'établit entre eux et lui. Le prévôt, disaient ces derniers, avait fait creuser tout exprès deux cachots dans le Petit-Châtelet et les avait nommés le Clos Bruneau et la rue du Fouarre, deux des endroits de la ville affectés aux écoliers et où ils se rendaient le plus communément.
Tant que Charles V vécut , le prévôt n'eut rien à craindre , mais aussitôt après la mort de ce prince il fut contraint de céder à ses puissans adversaires. Pendant la cérémonie des funérailles, quelques écoliers ayant troublé l'ordre , Hugues Aubriot les fit arrêter, mais il les rendit presqu'aussitôt à la liberté.
Le recteur profita de l'occasion pour appeler devant les tribunaux ecclésiastiques cet adversaire de l'université. Hugues Aubriot fut cité devant Tévéque de Paris, et un jacobin appelé Jacques de Morcy, lors inquisiteur sur les hérétiques, dit un chroniqueur (2), accusa le premier
(1) Crevier, Histoire de rUnlversité, t. ii, p. /k58 et suiv.
(2) Cliroiiique de THistoirc de Frauce, citée par M. P. Paris à la fin du t. IV des Chroniques de Saint-Denis.
magistrat de la vHIe âa ertme dliérésie. Celai-* ci dédaigna de répondre. Jugé par contumace, il fttt excommonié et dédaré tel dana tontes les égNses de Paris, chacun Jour à la mesêe et àx>^ prei. Surpris de cet outrage , filogues Aubriot se présenta an tribunal de Tévéque , et il y trouva des gens qui témoignèrent contre loi du crime dont on raccusdt. Ainsi il avait dit à un ^sergent qui s^exeusait de ne s^étre pas rendu à ses ordres en assurant qu'il était à Téglise pour voir Dieu : « Ribaut, sais-tu pas bien que f ay plus grant puissance de toy nuire que Dieu n*a de toi aidier ? » On lui reprochait encore d^avoir rendu à des Juifs leurs enfans que des chrétiens avaient enlevés pour les faire baptiser ; Hugues Aubriot, convaincu dliérésie, fut condamné à une prison perpétuelle, et de plus à Caire amende honorable publiquement sur un édiafaud devant le parvis Notre-Dame. Cette sentence fût exécutée le vendredi 17 mai 1581, « devant grant peuple , dit le chroniqueur, qui là estoit assemblé pour cette cause. »
Hugues Aubriot , délivré quelques mois après par les MaUlotinêy eut la prudence de quitter Paris et de se réfugier en Bourgogne, sa patrie , où il termina tranquillement ses joiurs.
La chanson suivante a été composée par quelqu'écolier au moment où Hugues Aubriot fut condamné.
Elle est d'autant plus curieuse qu'elle contient la confirmation des principaux actes attribués par iliistoire au prévôt; par exemple, l'élévation du Petit-Chàtelet et les ordonnances rendues contre les
écoliers et les femmes de mauvaise vie. Le troisième et le quatrième vers du douzième couplet rappellent aossi /^iie Hugaet A.ubnoC avait donné à deux pri- Bons du Châtelet le nom du clos Bruneau et de la rue du Fouarre. De même au quatorzième couplet on lui reproche d'avoir rendu aux juifs leurs enfans. Les accusations de laxe et d*orgaeil portées «mtre le prévôt nous réfètent plusieurs ciroonstanets de sa vie privée. Son goût ponr les montures de prix , pour les beaux meubles et les habitations commodes et bien peintes est signalé par l'auteur de la chanson , qui ne manque pas non plus de rappeler au magistrat déchu sa trop grande sévérité. Le dixseptième couplet fait allusion à quelques circonstances du procès intenté i Hugues Aubriot : on Taccuse d'avoir cherché, par Tentremise d'un nommé 7\irquain , son familier, à séduire TofiScial ; mais ce dernier, incorruptible , aurait au contraire fait mettre en prison ce serviteur trop zélé. Le refrain de cette pièce intéressante « toujours composé d'un proverbe , ne manque pas d'originalité.
On trouve cette chanson, avec d'autres pièces latines en prose , dans un manuscrit des premières années du xv* siècle. M« P. Paris a publié cette pièce à la fin du t. vi de son édition des chroniques de Saint-Denis.
ManiMc de la Biblloth. Roy.\ n* 4041. B. f^ ci.
Hugues Aubriot bien me recors
Quant fus prévost premièrement ,
Que j'ouy à cris et à cors
Dire de ton avènement :
« Bien ?iengue par qui liauUement
»> Dès or justice régnera,
» Or est venu qui l'aimera/
Lors les droiz garder tu juras Du roy et d'université , Et puis après asséuras Maintenir ceux de la cité.
Or n'as pas tenu Tcritc ; Car chascun de toy se démente.
Trop tost 86 vente gui aulx plante.
Ce fu très bon commencement :
Se amés eusses prudence , ^e t'y tenis pas longuement Par ta foie oultrecuidance Qui ores te met en balance De fenir ta vie à grant honte.
Cilprent mal coup qui trop hault monte.
Quant en hault degré te véis , De tout te voulus entremettre, Et trop d'ordenances fcis Sur femmes et gens saichans lettres ; Pour ce en. prison t'ont fait mètre, Come raison les y contraint.
Qui trop embrasse pou estraint.
Tant com le grant Charle a vescu Tu t*es porté trop fièrement ; En tous cas estoit ton escu , Or va maintenant aultrement ; Car par ton fol desvoiement Aucun ne f aime ne ne prise.
Tant va le pot à l'eau qu'il brise.
Par Paris aler tu souloies Sur mule et frison d'AUemaigne ; Gras coursiers , gros roussins avoies Et des sergens à la douzaine.
Or n'y a nul qui ne se paine Toy grever, Testes et dimenciies :
Bon fail bas voler pour les branches.
«»ait^
Tu souloies eoiprisomier Les gens , or es emprisonnéf ; Riens ne vouloies pai'doniier, Ne sçay te mns t'iert pirdoaiiét.
De rigueur las abaoïkNiDét Contre chascun plus qu'à sa eoMlp*.
Bien dois »vwr d'autel pain êoupê.
Je vis ta ehMibre bien panée De riches dras flioult aoblmeBl^ Et ta maison bien paiaturée Et hault et bas eoaaninelfDeAt.
Mais tu es logiés autremeiit Et as petite compaignie :
Hélas I au âesmmki eH f «i prie.
Courouciés es de tes oiseaux Qu'oïr ne pues chanter en eaige ; Mais bien pues faire les appeaulx Four chanter en ton géolaige.
Tu as perdu ton poil volaige Par trop estre à vent et i pluie ,
Et diaU^ea : bmu €hanter emmpê*
Je ne voy par nulle manière Ck>inment ta puisses esefnpper; Car cil qui puissance a plenière Mieulx ne t*en poorroi t destrapper.
Bien a esté fait toy happer Pour justicier et mettre en eetidre; En la fin faultil rendre ou pendre.
Tu t*es mellés eti tonte guise ,
Par ton barat particulier,
De descort mettre par î'églyse
Encontre le bras séculier.
En mauvaistié es singulier ;
De ton centre nuls biens n'en fist.
Tant gratte eMètre que mal jiit.
APetit-Pom as ordené Faire un chastelet fort et mde ; Et aux Chartres les as ddnné Les noms des rues de Testude ; Tu y seras mis , bien le cuyde , Car chascun dist, que bien avient , Tant erie-Ven mU qu'il tient
Tu as fais maiiis faus jugemeiis Par ta pure forsenoerye, Et si as mené proprement.
Tout ton temps , de Néron la vie.
Cressus es qui ne s'umilie Que fortune jus abatti : Médium tene beati.
Tu te plains de faulse hérésie Qui est en toy très graut diffame; Tu es maistre de sodomie , Si com dient homes et fcmes ; Tu as dampné de ceulx les âmes Que tu as aux juifs rendus :
Dignes e$ d'être ars ou pendus,
Et quant aucun te disoit : « Sire , »> De raison faites le contraire , »
Tu respondoies par grant ire ; « Or voe , or voe , laissiez me faire ; » Laissiez crier qui vouldra braire. »
Plus n'en vouloies escoutcr :
Mais séure chose est tout doubter.
Tu as fait le moine ?oler
Par force de tes grans richesses ,
Mais rien n^y vaut le flaioler
Ne te fie point en promesses ;
Pour toy aidier ne t'esléesses ,
Savoir faut de toy n*auront cure :
Tant vauU amour corne argent dure.
Bien Ta fait Turquain parcevoir
Ton bon amy especial ;
Par or as cuidié décevoir
Et parvenir Tofficial.
Mais le vaillant juge et loyal
T'a mis en prison sans poursuite.
Selon $eigneur magnie duite.
Je croy bien tu as ainsy fait
A tieulx qui n*en font pas semblant ,
Afin d'anéantir ton fait ;
Mais ils n'en parlent qu'en tremblant ,
Et aucunes fois en emblant.
Car tel cuide abaissier sa honte Ou vengier, il acroiet et monte.
Afise se de Taultrui bieo As pensé , de le bientost rendre A ceux ne donnes pas tes biens Qui c'y ne te pevent deffendre ; Tes faits sont de si grant esclandre Ne sçay cornent il en ira.
Mal acquis , mal départira.
Quant tu aloies par les rues , Ne sçay se t'en es advisés , Chascun en disoit , neis tes drues :
ce Bleu doit estre cil desprisics. »
Si es- tu ore et pou prisiés.
Et disoient aucuns souvent :
Petite pluye abat grant vent.
Laisses maisons , femmes , nepveus , Et soies pour t'ame esveillies , De rendre à Dieu grâces et veus; Mieulx ne pues estre conseillies.
Je tien ton corps pour essiliies.
Car chascun le dit , bien y port :
Qui trestout convoite tout pert.
Je ne te veuil plus faire plaît»
Aubriot, à DîAi le eoxmmnt ) De tes folies me desplait , Or en ira ne sçay cometit.
L*enferoit bien un grant romant t)e tes fais , mais cy je m^afin :
De bonne vie bonne fin.
CHAlVSOllî.
(XJT« SIÈCLE.)