COMPOSÉE PAR CHRISTINE DE PISAN
A la fin du mois de mars 1404, Philippe-leardi , duc de Bourgogne , comte de Bourgogne , i Flandres et d'Artois, célébra les fêtes de Pâques Arras; après quoi il se rendit à Bnixelles, où sa Dte Vavait appelé pour le mettre en possession du rabant. Mais là il tomba malade. La saison était alsaine et la mortalité grande autour de Bruxelles ; duc voulut être transporté en Hainaut. On le lucba dans une litière , et, dans cet appareil, on conduisit jusqu'à Halle , lieu de grande dévotion , i Notre-Dame accomplissait des miracles signalés, e fut son dernier voyage : il mourut le S7 avril , rbôtel du Grand-Cerf., après avoir fait à ses fils i sages remontrances auxquelles ceux-ci n'eurent irde de se conformer.
II ne faudrait pas prendre trop à la lettre les beaux témoignages que Christine rend du défunt , dans la complainte qu'on va lire. De son vivant , Philippe-le- Hardi avait moins songé à servir la France qu'à établir sa dynastie; il avait dépensé pour Tagrandissement de sa maison les beaux écus de son neveu Charles VI. Lui mort, la fortune publique n'avait fait que perdre un dilapidateur ; partant, les autres princes du sang, obligés jusqu'alors de partager avfec lui, gagnaient bien plus qu'ils ne perdaient à son trépas; et Dieu sait s'ils pleurèrent les torrents de larmes que Christine les invita à répandre ! Mais la pauvre poétesse ne s'arrêtait pas à de pareilles considérations. Le duc Philippe avait été l'un de ses protecteurs ; c'est par son ordre que , cette même année UOÂ , elle écrivait le Livre des fais et bonnes meurs du roy Charles le Sage, Peut-être perdait-elle par sa mort la récompense promiso^ à son travail » car ce libéral prince laissait ses finances en un si pitoyable état , que sa veuve déposa sur sa bière ses clefs et sa ceinture , pour témoigner qu'elle ne voulait pas recueillir la succession de son mari.
On dit proverbialement Christine-la-Désolée , et il y a tout lieu de croire que cette locution est venue des pleurs intarissables que Christine de Pisan a versés en ce monde. Mais en quelle circonstance cette pitoyable veuve s'est-elle montrée plus désoli^e qu'à la mort du duc Philippe? Aussitôt qu'elle apprend celte triste nouvelle, elle interrompt tous les travaux qui Toccupent : son livre de Muialion de fortune reste ina-
— 20X — hevé; son Histoire de Charles Y devient le dé« ositaire de ses regrets. Voici les paroles qu'elle lit entrer au milieu de son récit : « Cotatpe obscurcie de plaini, plours et larmea, i cause de nouvelle mort , me convient faire douloureuse introyte et commencement à la seconde partie de celte œuvre présente ; adoulée ^ à bonne cause de survenue perte, non mie singulière à moy ou k aulcuns, mais générale et expresse en roaiqtes terres et plus en cestuy royaume, comme despouillié et delTait de Tun de ses souverains pilliers. » Et un peu après : « Hélas! le très bon prince , ameur de toutes bonnes et virtueuses choses , encore nous estoyent propices et comme nécessaires ses anciens jours trop tost faillis aux ordonnances politiques de cestuy royaulme , présentement demouré amortis de joye et remplis de ténèbres es clairs jours dé may, etc. (1) » Il ne manue que le rhyihme pour que cette prose lamentable evienne; complainte , aussi bien que le poème suiant.
(1) Le livre des fais et bonnes meurs du lage roy barles T, 2' partie , prologue.
aianusc. de ta BlbUotb. Roy., o* 7217.
Plourez y Françoys , toat d*un comman Tooloir : Grans et petis, plourez ôeste grant perte ! Plourez, bon roy, bien tous devez douloir; Plourer devez vostre grevance apperte!
Plourez la mort de cil qui , par desserte , Amer deviez et par droit de lignaige , Yostre loyal noble oncle , le très saige. Des Bourguignons prince et duc excellent; Car je vous dy qu*en mainte grant besongne Encor direz trestnit à cuer dolent :
ff Affaire eussions du bon duc de Bourgongne. »
Plourez , Bcrry, et plourez tuit sy hoir ; Car cause avez , mort la vous a ouverte ! Duc d'Orléans , moult vous en doit chaloir; Car par son sens mainte faulte ert couverte ! Duc des Bretons , plourez ; car je suis certe Qu'affaire arez de luy en vo jeune âge ! Plourez , Flamens , son noble seignourage! Tout noble sanc, allez vous adoullant!
Plourez , ses gens ! car joie vous eslongne; Dont vous direz souvent en vous doullant : « Affaire eussions du bon duc de Bourgongne.
Plourez , Royne , et ayez le cuer noir
Pour cil par qai feustes ou trosne offerte !
Plonrez , dames , sans en joie manoir !
France y plonrez : d'un pillier es déserte,
Dont ta reçoys eschec à descouverte ;
Gar toy da mat ! qnant mort par son oultrage
Tel cbe?aUer Va tonla , c^est dommaige !
Plourez, pueple commun, sans estre lent;
Car moult perdez, et chascun le tesmoingne ,
Dont TOUS direz souvent mate et relent :
« Aflaire eussions du bon duc de Bourgongne.
Gy veoit-on que par pltease ad?enture Prince régnant, plein de sa voulenté, Sang si divers qui de Vautre n*a cure , Conseil suspect de parctalité , Poeple destruit par prodigalité , Feront encor tant de gens mendier Qo'& ung chascnn fauldra (àîre mestier.
Noblesse fait encontre sa nature ; Le clergié craint et cèle vérité ; Humble commun obéit et endure ; Faulx protecteur luy font adversité.
Mais trop souffrir induit nécessité Dont advendra, ce que jà voir ne quier , Qu'A ung chascun fauldra faire mestier.
Foible ennemi, en grant desconftture Victorien et pou débilité ; Provision verbal qui petit dure , Dont nulle riens n*en est exécuté ; Le roy des cieulx meisme est persécuté ! La fin viendra , et nostre estât dernier Qu'à ung chascun fauldra faire mestier.