‹ Recueil de chants historiques françaiseChapitre 46 sur 181 · BALLADE SUR LA DEVISE DE JACQUES CCELB · texte numérisé non relu

BALLADE SUR LA DEVISE DE JACQUES CCELB

« Le roy Charles VII avoit en son royaume un homme de petite génération, qui se nomrooit Jacques Guer, leifuel, par son sens , vaillance et bonne conduite, se façonna tellement qu'il entreprint plusieurs grosses marchandises ; et si fut ordonné estre argentier du roy Charles; dans lequel ofllce il s*entretint long espace de temps en grand règne et prospérité. Il avoit plusieurs clercs et facteurs sous lui , qui se mesloient des dites marchandises par tous les pays et royaumes chrestiens, et mesmes jusques en Sarrasinerie. Sur la mer, il avoit à ses despens plusieurs grans vaisseaux qui alloient en Barbarie et jusques i Babylone quérir toutes marchandises , par la licence du souldan et des Turcs infidelles; aussi en leur payant treuage , il faisoit venir des dits pays des draps d or et de soye, de toutes façons et de toutes couleurs ; plus des fourrures

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servants tant à homme qu'à femme , de diverses manières , tant martres , gencttcs el autres choses estranges, de quoy on n'eust sceu finer pour or ni pour argent es marches de par deçà. 11 faisoit en oultre vendre par ses facteurs , tant à Thostel du roy comme en plusieurs lieux audit royaume de France et dehors , toutes sortes de marchandises de quoy corps d*h6mme pouvoit penser et sMmaginer. Dont plusieurs gens , tant nobles comme marchands et autres, estoient fort esmerveillés. Il gagnoit cliacun an tout seul plus que ne faisoient ensemble

tous les autres marchands du royaume Au reste

il fit un de ses enfants archeveâque de Bourges , un autre escuyer tranchant du roy , l'autre eschanson dudit seigneur; il les fît annoblir, et finalement en soB dit régne t( acquit tant de biens et de ohevance que nul ne le sçauroit estimer. » Tel esC le taMetu de la haute fortune de Jacques Cœur, tracé par hu contemporain (i) , et le chroniqueur n'exagère pas. Ce qu'il appelle le r^gne du mardiand de Bourges s'ai>{>liqiie merveilleusement aux vingt années durant lesquelles tout le commerce cxtéiieur de la France, et en même temps toute l'adiniuistraUoQ ftoaucière du royaume ^ furent concentrés entre les mains d*UB seul c usurpation d'ailleurs bien légiti-» me puisqu'elle s'était accomplie par l'unique asoett-* daot de la probité et de l'intelligence. De sooip» tUMiK édifices témoignent encore de la puissance de Jacques Cœur; la devise qu'il s'était faite neus révèle son génie : ^ c<Bur vaillant rien d'impoêêibU.

(1) Ifatliieu de Coucy, chap. ax.

! se sentait doué de cette volonté forte qai sur* lonte tous les obstacles , et il osait le publier, ne révoyant pas qu^un jour sa vertu et sa persévérance accomberaieftl aux eSoris de Ternie.

Un pauvre poète conçut pourtant celte pensée au loment où t'argcniii r de Charles VII était le plus n faveur. Témoin que la persévérance ne coudui* lit pas tous les hommes au but de leurs désirs , il 'avisa de trouver la devise de Jacques Cœur inooaplète , et dans la ballade que nous rapportons i après, il soutint avec assez d'élégance et de viacité que la vaillance ne peut rien si elle n*est seondée par la fortune. Il parait du reste que le onù de cette thèse repose sur un mauvais jeu de Dots. L*auteur de la ballade s*appelait Vaillant -, il itait pauvre , selon le privilège de son métier , falait tout au monde pour s*enrichir et voyait la forune échapper à ses mains à mesure quHl s^avançait )our la saisir. C'est donc autant pour son propre »mpte que pour relui des autres, qu'il discute la naxime de Jacques Cœur.

Personne n'a encore parlé du poète Vaillant ; une lixaine de petites pièces contenues , avec celle que nous publions, dans le manuscrit 8009 de la bibliothèque royale , sont peut-être tout ce qui reste de lui. On voit, d'après ce mince bagage poétique, qu'il habitait la Tourainc et qu'il soupirait pour une demoiselle de la cour appelée Louise. Amoureux transi s'il en fût, il s'est livré dans sa passion à tous les écarts de goût que Molière et Boileau ont ridiculisés deux siècles plus tard. Nous citerons , pour terminer cette notice , quelques passages d'une Ion-

gue épitre de Vaillant , qui irest autre chose que matière du fameux improuiptu de Mascarille :

Oh ! oh ! Je n*y prenoto pas garde; Tandis que, saut songer à mal. Je toiis regarde, Votre ceil en tapinois me dérobe mon eoeor. An Tolenrl an volenrl an Toleur! au Tolenrl

« Hélas ! comment me pourray-je recommand en vostre bonne grâce par façon qu*il en puis mieulx valoir au cuer qui souloit estre mien , qui présent est en voz mains ? Las ! je ne sçay ; mais Tavanture de toute ma puissance bien humbleme ro*y recommande , et néantmoins mes recommai dacions , force m'est que de vous me plaigne et r quiere justice à madame vostre très belle et boni maistresse , se vous mesmes ne me faites raison. C quant je party de vous , vous me listes destrouss de tout mon vaillant et oster par voz brigans ( boys mon povre cucr qui , combien qui feust vai lant, coutre enix ne peult résister lors. N^oncquei puis le bois de Chasteau-Neuf où estoiciit ambu chez, je ne le vis, car crainte et honte qui foi subgiez d*onneur me garderont de retourner et c suyvir les diz brigans ; et me convint le lesser là i habandonner entre leurs mains.... Elias! ma seul maistresse , ne vucilliez pas ma mort ; ne veullcz p« avoir deuz cucrs ; vous plaise m'envoier le vostr qui tant sera chery, aymé et plus chier tenu qn mon euil , etc. »

ManittC. de la Bibliolh. roy., 8009, f r*. ulUmo.

Que vous aiez vaillant et sens, Trésor d'onneur, et d'autre avoir, Jaquez Cueur, je le vous consens :

Chascun le peut veoir et savoir.

Mais, pour dire du voir le voir.

Fortune vous est fort paisible; Aultrement ne puis concevoir Qu*à cueur vaillant rien feust possible.

Pay cueur vaillant; sy ont cinq cens Qui ne puent acquester n^avoir.

Quant monter culde , je descens , Combien que face mon devoir.

Se par fortune on n'a povoir; Il n'est nul , tant soit-il sensible, Qu'en rien y me peust decepvoir Qu'à cueur vaillant rien feust possible.

Car je me gouverne en tous sens Le mieulx que puis, matin et soir ; Mais de fortune ne me sens Fors mal , qui me fault recevoir;

Ne ne me puis d'elle r'avoir Tant m'est dure, forte et terrible.

Croire ne puis , sans son vouloir, Qu'à cueur vaillant rien feust possible.

Prince, fortune fait pleuvoir

Là où lui plaist , bien est visible.

Sans lui ne puis apparcevoir

Qu'à cueur vaillant rien feust possible.

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