‹ Recueil de chants historiques françaiseChapitre 53 sur 181 · PLAINTES · texte numérisé non relu

PLAINTES

DES NORMAND» CONTRB LEB GENS DE GUERRE. YB18 ia74i

Voici un vau-de-vire qui est resté lopg-temps dans le répertoire populaire. Le sieur de Bras de Bonrgueville , qui a fait imprimer, eu 1388 , une descriplion historique de la Normandie , dit , on parlant de Vire : « C*est aussi le pays d*où sont procédée9 les chansons que Ton appelle vaux de vire j M et il donne pour exemple :

En la duché de t^oroiandle U y a si grand pillerie (1).

Témoigpant, par cette courte citation , qu6 de sou temps tout le monde en eavait la suite. Cetr<» eltanson célèbre était perdue pour nous, lorsque M. Louis Dubois la reirouvîi dans le manuscrit de Bayeux , dont j'ai parlé ci-dessiis (9). M. Pluquet, savant

(1) Dt' Bourgaeville , les recherche* et antiquités de In province de Normandie , p. 56,

(2) Voyeï p. 299,

antiquaire de Normandie , ayant été consulté sur celte pièce, déclara qu'elle était de Basselin, et qu'elle avait trait à quelque circonstance de la domination anglaise (1). Je ne |)arlage pas cet avis. Les gens dont se plaint le chansonnier, et qu'il appelle les court- té tus, ne sont certainement pas les Anglais. Ou le voit par le second couplet, où il dit qu il leur donnerait bien volontiers s'il avait quelque chose à lui. Or, jamais les compagnons de Vire n'ont été disposés à faire courtoisie aux ennemis du royaume. Les court-vétus , selon nous, ce sont les gens de guerre que Louis XI entretenait en Normandie, dans la crainte d une nouvelle surprise. On sait que depuis 1465 jusqu'en 1482, ce roi fut obligé de maintenir ses étals sur le pied de guerre. Durant ce temps, le désœuvrement des garnisons engendra par toutes les provinces des désor« dressans nombre. Malgré les édilsles plus sévères, les gens d'armes vicoient sur le peuple , comme on disait alors, c'est-ù dire qu'ils faisaient main -basse sur l'argent, le grain et les bestiaux des laboureurs, ou qu'ils forçaient les villages à se racheter, moyennant finances , des dégâts dont ils les menaçaient. Les francs-archers , à rimitatiou des cavaliers, se mirent aussi à faire butin sur les gens de pauvre état. Comme ils étaient habillés aux frais de leurs paroisses, ils se faisaient donner sans cesse de nouveaux équipemens pour les vendre ; et comme les capitaines s'étaient créé un petit droit de courtage sur ces changemeus d'habits , ils en favorisaient l'abus au

(1) Voyez les Vaux-de-Virc de Basselln, piil>lié8 par M. L. Di\boU. Cacn, 1821 ; ln-8% p. 159.

Heu de le prohiber. Ceux de Guyenne et de Normandie étaient les plus intraitables; ils avaient amassé tint de bardes , de bagages et de dépouilles , qu*il leur fallait faire réquisition forcée de charrettes et de chevaux lorsquUl s'agissait de passer d'une garnison dans une autre. Je ne saurais donner une plus juste idée de ces excès, qu*en rapportant ici le préambule d'une ordonnance rendue à Paris le ia janvier \À1S, dans le but d'y porter remède >

« Loys , par la grâce de Dieu , roy de France , à tous ceulx qui ces présentes verront , salut. Comme plusieurs plaintes et doléances nous aient esté faic* tes des grans et aucuns innumérables maalx , dommaiges, pilleries, concussions, exaccions, qui ont esté par cy devant et encores sont chacun jour fais , commis et perpétrez en diverses manières , au faict et entretainement de noz francs archiers , et soubs umbre et à Toccasion d'icculx, à la très grande foule, charge et oppression de noz subgetz et habitans de nostre royaulme; et à ceste cause, nous, désirans de tout noàtre cuer reprimer et du tout abattre et oster les dictz maulx , pilleries et autres maleflces deffendtts, et nos dictz subgetz relever des charges et oppressions indeues, ayons, par Tadvts et déliberacion de plusieurs seigneurs de nostre sang , de noz chiefs de guerre , des gens de nostre royaulme , de nostre grant conseil , de noz finances , faict les ordonnances qui son suivant, etc., etc. » (i).

Notre chanson n'est-elle pas d'accord dans tous ses termes avec cette relation si authentique?

(1) Voir la suite dans le tome xvni desOrdonnaoceg des rois de France, p. 73.

Vam-dcrVlrc, pul)|léip»r t. Pulioif, p, 157,

A U duché d0 Nornuindie Il y • li grant pill^rya Qm Ton n*y peult «voir foyion, pieq ^mi qiVM^ sq^i app^yaie, pp il fauldrj) qu^ Ton s'^pfuy^ }^i jains^r Pt)?scMn 84 fp^y^n, Q^m à moy je n'y §pr^y plus I^our la duul^te (}^9 poMr^ yesti^s Plqs ça : n'y {i point d'ays^i^^fit Qui nous yiegnent VQir trop spubvept.

Ib vi^ngn#nt , par gi^iit md0f ye , O^mandjBr ce qpe q'avqos niye Et nous doppent maint boripn.

Encor fauU-il que Ton leur dye :

Mea bons 9eig^P^r8 , je yqus en prye | Prenez tpu( ce que pouç avqp.

Je leqr donnasse voulentiers , Se je pensoye avoir de quoy^ Mes , sur ma foy ! tous mes deniers Et tout mon bien est bora de moy.

Je ne puys faire cortoizie ; Car povreté me contrarye

— S79 - Et me tient en snbgectioii.

Je n'ay plus amy ne amye , En France ne en Normandye Qui me donnast up^ porion.

Dieu veuille mectre bonne paix Par toute la crestienneté !

Mais que ce «oy( à (ont j#WW î Si vivrons tous en loyaulté.

Se crestienneli fgit UQVI t Noi^ roenasspn joyeulse yye Et mectrions tristesse en prison.

Ceulxpar qui c'est , Ri^u les mauldye El aussy la vierge Marye , Sans avoir jamais guarison !

— ISO —

rilAIVMOlV.

BALLADE Sl'R LA MORT DU DtC DE BOURGOGNE.

C'était lin beau sujet pour les pûètes que I sastit; ei la inait de CliaHes-!c Téméraire so inuL'â de Nancy. Lui, le plus redûulablc de§ c liera ^ il avait tourué le rios devant Heuê de raine , un adole^eut soutenu par quelques h de soudards recrutés en Allemagne; lui. le puiflsaut prince de rEuroi>e , il avait été assi dans un coin ^ sans bruit et sans gloire , dép Gomtiie un mort vulgaire ^ et son corps était trois jours la pâture des corbeaux et des loups, te rois cette grande inrortuue n'inspira guère qu déeiamatîons vide^ de sens. Des panégyrtstei diserélLOii , ou des détracteurs» sans pi lié, oi pbitc à Tenvi lu mémoire du prince déchu ; m iU élever la pot^îe a ec seniimenl profond du

hciir, jii bien exprimé ilniis rîmmortelle pro e do Philippe de Comiiics (1) :

« Je Tay vu inaiotes fois habiller et deshabiller en grande révérence et par grans personnages ; et à ccste dernière heure luy estoient pasiés ses honneurs. Et périt luy et sa maison au lieu où il avoit consenty par avance de bailler le connestable , et peu de temps après. Dieu luy veuille pardonner ses péchés ! Je Tay vu grant et honorable seigneur, et autant estimé et requis de ses voisins, un temps a esté , que nul prince qui fust en chrcslienté, ou par advcnture plus... 11 désiroit grande gloire, et eut bien voullu ressemblera ces anciens princes, dont il a esté tant parlé après leur mort ; il estoit autant bardy comme homme qui ait régné de son temps. Or^ sont finies toutes ces pensées ! Et le tout a tourné à son préjudice et honte ; car ceulx qui gaignent ont toujours rhonneur. » Il est honorable à un ennemi de parler ainsi de Thomme qui le détestait le plus au monde. Voici une pièce inédite , écrite avec assez de verve , mais dans laquelle on regrette de ne pas trouver la même modération. Elle est extraite du manuscrit de la Bibliothèque royale, Franc, suppl., 208; elle a pour titre : NouvtlUs portées en enfer par ung Hérault de la mort du feu duc de Bourgogne, le jour qu'il fut tué en bataille devant Nancy,

Réveillex-voiu, Charon, ne donnex plus Sur l'obscur bord des infernaux paluz.

Equipex tost vostre barque ennuyeuse Où vous passex mainte âme douloureuse.

Venex quérir ccste ombre tant cruelle

^1) Mémoires, llv. v, chap. ix,

Qui a laissé sa cbaroigne mortelle ,

Qui ne fust onques du sang humain saoulée,

Du propre sang de luy talnte et souillée.

O noble duc de Lorrelne René t

De bonne heure certes vous fustes né,

D'avoir vaincu avec les AUemens

Cil qui troubloit les quatre élémensl

Grâces sont deues et mérites aussy

Page 1