LES CITROUILLES
IL était une fois un roi et une reine qui n'avaient pas d'enfants; cela causait à la reine un grand chagrin et elle ne cessait de chercher un médicament qui la rendit féconde. Enfin, il se trouva un derviche qui lui donna trois pommes, en lui disant de les manger et qu'elle aurait trois garçons. 11 lui recommanda de planter, à la naissance de chaque enfant, une citrouille dans le jardin, laquelle produirait un fruit dans lequel résiderait la force des enfants.
La reine suivit les conseils du derviche.
Elle mangea les pommes ; elle mît au monde trois garçons, et il poussa dans le jardin trais citrauUles qui produisirent chacune un fruit. Les enfants grandissaient, et avec eux gran-
l;,GOOt^l>J
igi CONTES POPULAIRES OKGCS
dissaient aussi les citrouilles. Un matin, le fils atné se leva malade ; on alla voir dans le jardin, et qu'y vit-on ? Il manquait la plus grosse citrouille. Le soir suivant, le deuxième fils alla dans le kiosque du jardin, et fit le guet pour voir qui venait couper les citrouilles. A minuit, il aperçut un nègre qui vint couper sa citrouille. Immédiatement l'enfant perdit sa force et ne put suivre le nègre. Le matin il raconta à son père et à sa mère ce qu'il avait vu. En entendant cela, le fils cadet dit que le soir il ferait le guet pour tuer le nègre. Le soir donc il alla se cacher et attendit. Le nègre revint de nouveau et coupa la citrouille ; l'enfant le suivit par derrière et le vit descendre dans un puits. Le matin, il raconta la chose & sa mère, et dit à ses frères de descendre dans le puits afin de prendre le nègre. Ceux-ci lu! dirent :
t bien ,« mais, quand ils furent arrivés près de l'orifice du puits, ils eurent peur; seulement le plus jeune, comme un brave qu'il était, descendit dedans. Ses deux frères l'attendirent dehors.
Il descend donc dans le puits et aperçoit au fond une petite porte. Il entre, et que voit-il ? Des salons par ci, des salons par là,
l;,GOOt^l>J
LES cjtrouili.es igî
tous ornes de lustres en diamant qui brillaient comme le soleil, et, dans une salle voisine, il trouva trois jeunes filles belles comme les sept ors. Celles-ci, quand elles l'aperçurent, lui dirent : « Comment te trouves-tu ici, où ne pénètre âme qui vive, puisqu'il y a là-haut un nègre qui dévore tout le monde ? Fuis donc au plus vite, si tu ne veux pas perdre la vie. •
Le jeune homme leur répondit qu'il était venu exprès pour tuer le nègre parce qu'il avait coupé les citrouilles qui faisaient leur force et qu'il se proposait de les reprendre, s'il y avait moyen. Il les pria seulement de lui dire où couchait le nègre, et comment il saurait s'il était éveillé ou endormi. Les jeunes filles lui indiquèrent l'endroit où couchait le nègre, et lui dirent : ■ Si ses yeux sont ouverts, il dort ; et, s'ils sont fermés, il est éveillé. » Or il était endormi et avait auprès de lui une épée ; te jeune homme saisit cette épée, d'un coup tranche la tète du nègre, et prend les citrouilles qui se trouvaient à côté de lui. Ses frères continuaient de l'attendre en haut. Il prit les jeunes filles, attacha chacune d'elles séparément, et ses frères les hissèrent d'en haut et
cGoo^k
les tirèrent du puiis. Quand vint le tour de la plus jeune, elle lui dit de sortir le premier et qu'elle sortirait ensuite, car autrement ses frères se moqueraient de lui et le laisseraient dedans; mais il ne voulut pas sortir avant la jeune fïUe. Alors celle-ci lui donna une noix, une amande et une noisette, et elle lui dit que, lorsqu'il aurait besoin de quelque chose, il cassât la noix, et qu'il apparaitrail immédiatement devant lui quarante serviteurs, prêts à ese'cuter ce qu'il voudrait bien leur commander.
Ses frères se moquèrent de lui, prirent les jeunes filles, et quittèrent le piiits sans le tirer lui-même dehors. Que pouvait-il faire ?
II cassa la noix, et aussitôt les serviteurs apparurent et lui demandèrent ses ordres. Il leur dit de le tirer du puits ; ils l'en tirèrent aussitôt, lui donnèrent une noix, et lui dirent que, lorsqu'il les désirerait, il n'avait qu'à la casser et qu'ils viendraient.
Quand le jeune homme fut sorti, il s'habilla pauvrement, se donna l'air d'un teigneux, et alla de boutique en boutique demandant oii se reposer. Il trouva enfin un tailleur qu'il pria de le prendre dans son atelier. Le tailleur, voyant qu'il avait affaire à un imbécile,
l;, GOO^k
ne voulait pas de lui, mais ses ouvriers le prièrent de le prendre, afin.de l'avoir comme bouffon, et d'en rire. Le tailleur consentît.
On faisait alors les préparatifs du mariage de l'aîné tils du roi avec l'aînëe des trois fiUes qu'ils avaient tirées du puits. Le patron, qui était tailleur du palais, fut invité k la noce ; il voulait prendre avec lui le jeune homme, qu'il croyait imbécile, afin de faire rire les gens de la cour. Mais celui-ci lui dît : * Je n'irai pas. Ces choses-là ne me regardent point. Qu'est-ce que je comprendrais à une foule de si beau monde ? a
Quand le tailleur fut parti, le jeune homme alla casser la noix ; à l'instant, les quarante serviteurs se présentèrent, et il leur donna cet ordre : • Amenei-moi vite le cheval blanc, et apportez-moi un costume tout en or, et une pomme d'or, o Ceux-ci lui apportèrent tout ce qu'il demandait, et il s'habilla ; il monta sur le cheval blanc, et se rendit au palais oïl se tenait la noce. II y entra à cheval, monta un grand nombre de marches, et pénétra dans la salle où se faisait la cérémonie nuptiale. Apercevant dans une pièce voisine la plus jeune [des trois soeurs], sa bien-aimée, il lui jette la pomme, et, k la
cGoo^k
faveur du tumulte qui se produisit, il trouva le temps de s'en aller, sans que personne le reconnût, sauf la jeune tille qui comprit qui il était. Une fois sorti, il retourna à l'atelier du tailleur, se dépouilla de ses habits dorés, et remit ses guenilles. La noce terminée, le tailleur revint aussi et lui dit : « Que tu as été bête de ne pas venir, mon cher, tu te serais bien amusé ! Il est venu un prince k cheval, et, rien qu'à le voir, tu aurais perdu l'esprit. »
• Mieux vaut que je n'y sois pas allé et n'aie point perdu l'esprit, » répondit-il, en haussant les épaules.
Quelque temps après, on célébra la noce du fils putné du roi avec la seconde jeune fille, et on y invita encore le tailleur. 11 fit tout son possible pour emmener l'imbécile avec lui, mais celui-ci ne voulut pas y con< sentir; seulement, quand le tailleur fut parti, il cassa de nouveau une autre noix; les domestiques apparurent, et il leur dit:
t Amenez-moi le cheval rouge, apportez-moi un habit blanc et une pomme d'or, a Ceux-ci firent ce qu'il leur commandait ; il endossa l'habit, monta à cheval, prit la pomme dans sa main, et se rendit de nouveau au palais. De
ssi il pénétra à cheval jusque dans la chambre de sa bien-aimée, lui jeta la pomme, et repartit aussi vite qu'un oiseau, sans que personne le reconnût, sauf la jeune fille. A son retour, le tailleur lui répéta : • Que tu es bête de ne pas m'avoir suivi 1 Tu aurais vu le même prince qui est venu avec un nouvel habit et un cheval rouge 1 >
■ Et si je l'eusse vu, qu'est-ce que j'y aurais compris? u répondit-il.
Vint alors le tour de se marier pour la troisième jeune fille, la cadette; le roi et la reine la priaient beaucoup parce qu'ils avaient perdu tout espoir de retrouver leur fils.
Mais celle-ci refusait tout consentement, et, pour ^happer, elle dit qu'elle ne se marierait que lorsqu'on lui aurait apporté trois robes : le ciel avec les étoiles, la campagne avec les fleurs, et la mer avec les poissons ; des robes, enfin, que la main n'eût point touchées, que les ciseaux n'eussent point coupées, que l'aiguitle n'eût point cousues.
Le roi manda son tailleur et lui dit : < 11 faut me faire une robe : le ciel avec les étoiles, une robe que la main n'ait point touchée, que les ciseaux n'aient point coupée, que l'aiguille n'ait point cousue, o Le pau-
cGoo^k
iglS co:(TES roPui.AiHES ghecs
TTC tailleur ne savait quoi faire; il se livra à de grandes méditations et demeura profondément affligé. L'imbécile, le voyant dans cet état, lui adressa celte question : b Mattre, veux-tu me dire ce que tu as? »
Celui-ci lui répondit : <■ Ni toi non plus tu ne me laisses pas tranquille, mais tu viens aussi m'étourdir. ■
( Dis-moi ce que tu as, répéta l'imbécile.
Qu'en sais-tu ? Il peut se faire que je te rende service. ■
Alors le tailleur lui dit : « Il se passe telle et telle chose. Le roi veut que }e lui fasse une robe : le ciel avec les étoiles, une robe que les ciseaux n'aient pas coupée, et que l'aiguille n'ait point cousue. •
L'imbécile lui dît : • Et c'est pour cela que tu es si absorbé dans tes pensées? Apporte-moi une mesure de noix, une cbopine de raki, et tiens-toi tranquille. »
Le tailleur lui donna ce qu'il demandait; après quoi l'imbécile s'enferma à clef dans sa chambre, puis se mit à manger les noix et à boire le raki. Le tailleur, étant allé regarder par un petit trou et ayant aperçu l'idiot en train de boire et de manger, crevait de dépit de voir que l'imbécile ne s'occupait de rien.
cGoo^k
Pendant la nuit, l'imhëcile appela les domestiques et leur dit de lui apporter la robe ; le matin, il ouvrit sa porte et la donna bu tailleur, telle que le roi la lui avait commandée. Le tailleur, tout joyeux, porta la robe au pa* lais, où l'on fut très satisfait quand on la vil. Alors le roi lui dit : o Puisque tu as apporté cette robe, il doit t'être possible de m'en apporter deux autres encore : !a mer avec les poissons et la campagne avec les fleurs.
Hâte-toi, sinon )e te fais trancher la tête. >
Le tailleur reprit, tout attriste', le chemin de son atelier; l'imbécile lui demanda ce qui le contrariait de la sorte. Le tailleur lui dit qu'on lui deipandait de nouveau au palais deux robes et qu'il ne savait comment les faire.
L'imbécile lui dit : ■ Donne-moi derechef une mesure de noix, une oque de vin, et tiens-toi tranquille. » Le tailleur les luidonna, et l'idiot commença de nouveau à manger et à boire dans sa chambre. Le tailleur eut ses nerfe tant qu'il ne vit point les robes achevées. Le matin, l'imbécile ouvrit sa chambre et les lui donna. Quelle ne fut pas la joie du tailleur! Il les porta en courant au palais.
l;,GOOt^l>J
Quand U jouvencelle vit qu'oa lui avait apporté les robes telles qu'elle les avait demandées, elle comprit qu'il était impossible que nul autre que le prince les lui eût apportées, car il pourait commander aux domestiques de les tirer du puits, où elles se trouvaient, attendu que le nègre les avait volées à la plus belle princesse du monde; mais, afin d'être plus sûre et d'avoir un prétexte pour ne pas épouser un prince voisin qu'on lui proposait en mariage, elle dit :
« Celui qui a été capable d'apporter les trois robes pourra certainement m'apporter aussi une cage d'or ornée de diamants, dans laquelle un homme peut trouver place {vous comprenez que cette cage se trouvait aussi dans le puits), et, quand il me l'aura apport lée, alors j'épouserai la personne que vous désirerez. ■
Le roi manda de nouveau le pauvre tailleur et lui dit : * Toi qui as été capable d'apporter les trois robes, pourras-tu m'apporter une cage d'or ornée de diamants dans laquelle un homme peut trouver place? Fais bien attention; demain matin, il me faut ou la cage ou ta tète. •
Le pauvre tailleur, épouvanté, revint dans
cGoo^k
soa atelier et dit & l'imbécile : ■ Le roi m'a commande telle et telle chose, et maintenant je veux te voir à l'œuvre ; ma vie et ma mort sont entre tes mains. Fais-moi cette cage, et, tant que je vivrai, je te serais reconnaissant de cette faveur. ■
t Eh! quoil c'est cela qui t'embarrasse?
Sois tranquille, ne crains rien; apporte-moi seulement encore une fois une mesure de noix et une oque de rakï, et demain tu auras la cage. ■
Le tailleur fît ce que lui avait dit l'imbécile ; il lui porta les noix et le raki ; et, le matin, l'idiot lui donna la cage telle qu'il la désirait; le tailleur la porta au roi. Désormais la jeune fille n'avait plus rien à dire, et il fut décidé que son mariage avec le prince voisin aurait lieu. Le jour où la jeune fille devait se marier, elle donna ordre à tous les domestiques du palais de fermer les portes et de ne laisser sortir personne, aussitôt que serait entré le prince qui était venu à cheval les autres fois.
Quand le tailleur fut parti pour la noce, l'imbécile cassa une noix ; les domestiques se présentèrent et il leur commanda de lui amener le cheval noir et de lui apporter
l;,GOOt^l>J
COMTES POPULAIKES GRECS
tout rouge ainsi qu'une pomme d'or.
Il s'habille, se pare, prend la pomme dans sa main, monte à cheval, se rend tout droit dans la salle où se tenait la noce, et jette la pomme à la bru. 11 se met ensuite en devoir de partir, mais où aller? Les portes e'taient closes I On le prit donc, et le roi et la reine reconnurent que c'était leur fils. Tous le serrèrent dans leurs bras, l'embrassèrent, et lui firent prendre la place du prince étranger.
La bru ne se sentait plus de joie. Des réjouissances et des divertissements suivirent la célébration du mariage, et les époux passèrent ensemble une vie heureuse. Seul, le tailleur ne pouvait comprendre que ce beau prince fût l'imbécile sale et dégoûtant, qu'il avait pris comme bouffon dans son atelier.
cGoo^k
i^8€m«60€;^Mî«#
LA REINE BODINA
IL était une fois uoe reine qui n'avait qu'une mamelle, et cette mamelle était si grande qu'elle la rejetait derrière son dos. Cette reine s'appelait Bodina et avait un fils qui était fou et qui vint pour ravager notre pays, mais il fut tué par les Molosses. A cette nouvelle, Bodina partit pour aller venger la mort de son enfant. Elle équipa plusieurs navires, en emprunta quelques-uns à Corfou, et débarqua de grandes armées à Av lone et aux Quarante-Saints. Dans l'espace d'un mois, elle s'empara de Bérat et de la Lîabouria tout entière, s'avança jusqu'à Argyrocastro et Dropoli, jusqu'à Bodrista et Episcopi, ravagea toutes les villes et les villages de la contrée, et même la grande cité de Phénicopolis, qui comptait trois cent
cGoo^k
204 CONTRS POPULAIRES GRECS
mille âmes. Une reine, venue d'Orient et dont le nom m'est inconnu, l'avait bâtie et appelée Phénici en souvenir de son pays.
Cette reine était belle comme le soleil, et, quand elle se parait, elle mettait à son cou neuf colliers de sequins. Comme elle ne trouvait pas de mari digne d'elle, elle vint en ce pays-ci et y bâtit Phénici. Elle y vécut, y régna et y mourut. Elle faisait beaucoup de bien et passait pour être une bonne âme.
Phénici était une ville immensément riche ; on trayait les vaches à Leftocarya, puis on versait le lait dans une rigole qui le conduisait à Phénici, où chacun en prenait sa part.
La reine monomame alla jusqu'à Leftocarya, elle mangea les vaches et détruisit la rigole. Elle porta le ravage jusqu'à Bodritsa, où la paix fut conclue. Elle y bâtit un château pour perpétuer le souvenir de sa victoire ; elle installa dans ce château douze iamilles de sa parenté qui y logèrent et l'appelèrent Bodîna. Son village existe encore ; il se compose de douze maisons et porte le nom de Bodino.
l;,GOOt^l>;