LANGAGE FIGURE
IL y avait une fois un prince qui vou- ' lait se marier, mais il cherchait à trouver une jeune fille qui sût parler le langage figuré. Chaque jour, il lui venait des propositions de mariage de la part de grands princes, mais il n'en acceptait aucune, parce que nulle jeune fille ne savait parler le langage figuré. Après de longues réfiextons, et dans son désespoir, il prit son fusil et s'en alla à la chasse, afin de dissiper son chagrin. Il errait depuis le matin, le soir était venu, et il pensait non à la chasse, mais à l'impossibilité de trouver une femme h son goût. Enfin, à l'heure du dîner, comme il montait une côte escarpée, il vit devant lui un vieillard et une jeune fille, qui avait l'air
cGoo^k
11 COMTES POPUtAIRItt CRECt
d'être son enfiini, et tous deux gravissaient la même colline. Ils étaient en avant, et le prince montait tout dpucemeat derrière eus.
Il entendit la )eune fille dire à son père t ■ Mon père, mets tes pieds sur ton épaule, afin que nous allions plus vite. ■
H Que dis-tu, mon enfant, est-ce que je puis mettre mes pieds sur mon épaule ? »
• Mais, mon père, ce n'est pas de tes pieds que je veux parler, je veux te dire d'âter tes souliers et de les mettre sur ton épaille, .
afin que, ayant les pieds libres, nous puis* sîons marcher plus vite. ■
Le prince, qui venait derrière, entendit les paroles de la jeune fille et la tristesse de son cœur fit place k la joie.
Peu après, la jeune fille dit au vieîHard : * Mon père, aide-moi et je vais t'aider , pour que nous arrivions plus vite, car il est
■ Hé I ma fille, comment veux-tu que je t'aide, moi qui suis un vieillard ? ■
« Ce n'est pas cela que je veux dire, mon père. Je te dis de me parler et je te parlerai, pour faire passer le temps. •
Le prince fut derechef très satisfeit en en-
l;,GOOt^l>J
tE LANGAGE PlGURi a3
tend&at cela, et, comme il faisait dtfjà très nuit, il résolut d'aller dans leur chaumière, n'importe où ils iraient. Au bout de quelque temps, il aperfoit une cabane dans la montagne que gravissaient le vieillard et sa fiUe.
Il les laissa edtrer, puis il entra après eux subitement et sans mot dire.
• Bonsoir à vos seigneuries, > leur dit-il [quand il fut entré].
La jeune tille lui répondit : ,* Ce que nous possédions, nous l'avons perdu, mais nous le retrouverons. • (Le prince comprenaît qu'ils n'avaient pas de chien qui aboyât, tandis que la jeune fille voulait dire qu'ils avaient eu un chien, qu'ils l'avaient perdu, mais qu'ils le retrouveraient.) Asseyez-vous, s'il vous plaît, monsieur. ■
■ Je vais m'asseoir, et, si vous le permetlez, je passerai la nuit avec vous, car je me suis attardé k la chasse. ■
■ Certainement , avec plaisir. Asseyez-
Au fond de la cabane était assise la vieille mère en train de tisser de la toile. Autour d'elle étaient ses petits enfants, nus et déchaussés.
cGoo^k
« Oh ! dit le prince, voilà des jarres qui manquent d'enduit, i
Aussitôt la i^une fille répondit ; * Voici de l'argile pour les enduire. >-
La pensée du prince dtait que les enfants, nus et déchaussés, ressemblaient à des jarres sans enduit; et la jeune tille voulait dire que sa mère tissait de la toile pour [vêtir] les enfants nus.
Comme il n'y avait pas beaucoup à manger, le vieillard dit de tuer un coq; et, quand le coq fut rôti, on se mit à table.
Or la jeune fille se leva et de'coupa le coq. Elle donna la tète à son père, la carcasse à sa m^re, les ailes au prince et le charnu aux enfants. Le vieillard, voyant sa fille partager de la sorte, se tourna et regarda sa femme, car il avait honte de parler de cela devant l'étranger.
Ensuite, quand on alla se coucher, le vieillard dit à sa fille ; ■ Pourquoi, mon enfant, as-tu si mal partagé le coq ? L'étranger se sera couché affamé. ■
• Ahl mon père, à cela non plus tu n'as rien compris; attends donc que je te l'explique. Je f ai donné, à toi, la tète du coq, parce que tu es la tète (le chef) de la maison; à ma
cGoo^k
l.E LANGAGE FIGURE 2Ï
mère, j'ai. donné U carcasse, parce que, semblable à la carcasse d'un vaisseau, elle nous a port& dans ses flancs. J'ai donne' les ailes k l'étranger, parce que demain ii prendra son vol pour s'en aller; entin, à nous autres enfants j'ai donné les morceaux de charnu, parce que nous sommes le véritable charnu de la maison. As- tu compris maintenant, mon bon père ? »
Comme la chambre où la jeune fîlle parlai! avec son père était contiguf à celle où était couché l'étranger, c'est-^-dîre le prince, celui-ci entendit toute cette histoire. Grande fut sa joie, et il se dit intérieurement qu'il voudrait bien trouver une femme comme celle-ci, qui sût parler le langage figuré.
Quand il fut jour, il salua, se leva et partit.
De retour dans son palais, il appela un domestique, lui donna trente et un pains, une forme de fromage tout entière, un coq farci et rôti et une outre de vin; il mit le tout dans un sac, indiqua au domestique la cabane où il avait été hébergé, lui dit d'y aller et de remettre ces présents à une jeune fille âgée de dix-huit ans.
Le domestique prit le sac et se leva pour partir et aller exécuter les ordres de son
maître. Mais, pardon, mesdames, si j'ai oublié de vous dire ceci : avant de partir, le domestique reçut ordre du prince de dire ces paroles à la jeune fille : • Beaucoup, beaucoup de salu» de la part de mon raattre.
Voici ce qu'il vous mande : le mois a trente et un jours, la lune est dans son plein, le chantre de l'aurore est rôti et farci, et l'outre en peau de bouc est raide et tendue. »
' Le domestique partit et se dirigea vers la cabane, mais, en chemin, il rencontra quelques amis.
« Bonjour, Michel, où vas<tu ainsi chargé et que portes-tu ? •
• Je vais sur la montagne dans une cabane où mon maître m'envoie. »
( Et qu'est-ce qu'il y a là-dedans? Le par- {ata nous a caressé l'odorat. ■
■ Voici ce qu'il y a : des pains, du fromage, du vin et un coq râti. C'est un cadeau que mon maître m'a donné à porter fa une pauvre fille. >
■ Eh bien 1 imbécile, assieds-toi que nous mangions un morceau. Où ton maître le saura-t-il jamais? »
Ils s'assirent donc sur l'herbe verte de la montagne et se mirent à manger.'Plus ils
cGoo^k
LC tJlHaAGE FIQURlt 37
mangeaient, .plus s'ouvrait leur appétit, àt sorte que nos gaillards nettoyèrent treize pains, la nioicié du fromage, le coq tout entier et près de la moitié du vin. Quand ils eurent bien bu et bien mangé, le domestique enleva ce qui restait et reprit le chemin de la cabane. Quand il y arriva, il trouva la jeune fille, lui donna les présents, et lui répéta les paroles que son maître lui avait recommandé 4e dire. La jeune fUle prit ce qu'il apportait et lui dit : s Tu diras ceci à ton maître : Beaucoup, beaucoup de saluts. Je le remercie de tout ce qu'il m'a envoyé ; mais le mois n'a que dix-huit jours, la lune n'est qu'à moitié pleine, te chantre de l'aurore n'était pas- là et n'a point paru, et la peau de bouc ballotte et clapote. Mais, pour laire plaisir à ta per« drix, qu'il ne frappe pas la truie. • (C'est-àdire qu'il n'y avait que dix-huit pains, la moitié du fromage, pas de coq rôti, et que le vin était à peine à moitié, et même plus bas; mab que, pour faire plaisir à la jeune fllle, il ne battît point le domestique, qui n'avait pas apporté les cadeaux au complet.)
Le domestique se leva, s'en alla et se rendit au palais. Il répéta au prince ce que lui
cGoo^k
28 CONTES rorui.AiREs grecs
avait dit 1^ jeune fille, sauf la dernière phrase, qu'il oublia.
Alors le prince comprit tout et lui fit administrer la bastonnade par un autre domesmestique. Quand le coupable eut reçu une bonne volée et que la peau lui fît mal, il s'écria : g Assez, roi mon maître; attendez que je vous dise une autre chose que la jeune fille m'a dite et que j'ai oublié de vous dire. >
" Allons, dis ce que tu as k dire? Dépèchetoî. a
« Maître, cette jeune fille a ajouté : mais que, pour faire plaisir à la perdrix, il ne frappe pas la truie. >
« Ah ! Imbécile, lui dit le prince, pourquoi ne m'as-tu pas dit cela auparavant, tu n'aurais pas goûté du bâton? soitl «
Peu de jours après, le prince épousa cette jeune fille, et on fit des fêtes et de grandes réjouissances.
Je n'étais pas là, ni vous non plus, pour que vous croyiez ceci.
l;,GOOt^l>;