LA REINE ET LE NEGRE
COMMENCEMENT du coiite. Bonsoïf à la compagnie.
Il était une fois un roi et une reine qui avaient un nègre pour domestique. Avec le temps, la reine devint amoureuse du nègre, et, souventes fois, lorsqu'on était assis à table, la reine disait au roi : « mon roi, que l'aime les raisins noirs sur une assiette blanche!» Et ceci, elle le disait et le redisait tant et plus. Mais, comme le pauvre roi n'avait pas de soupçons, il n'y entendait pas malice, et il se contentait de dire : » Eh bien! ma reine, que l'on serve chaque jour sur la table des raisins noirs dans une assiette blanche, puisque tu les aimes tant!»
;', qui entendait cha-
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que jour les paroles de la reine, finit par les comprendre, et il dit secrètement au roi :
« Je crois, sire, que la reine est amoureuse du nègre. Voyez donc ce que tous avez b faire. »
Alors, un jour, le roi feignît d'aller à la chasse, et il prit le nègre avec lui. Ils partirent et marchèrent pendant quelque temps, pub ils firent halte dans un endroit où il y avait une citerne à sec. Là, le roi commanda au nègre de descendre de cheval et de se mettre à genoux. Ce qui fut dit fut fait. Alors le roi tira son épée et tua le nègre ; après quoi il repartit.
Mais la reine, qui raffolait d'amour pour le noir, monta sur la terrasse, quand le nè^ gre et le roi se mirent en route, et observa où ils allaient. Lorsqu'elle vit ce qu'avait fait le roi, elle se hâta de descendre, se déshabilla, et fît semblant d'être très gravement malade. Le roi arriva, et, lorsqu'il apprit que la reine était malade, il ordonna au médecin d'aller voir ce qu'elle avait. Quand le médecin entra dans la chambre, la reine tomba à genoux et le supplia de dire qu'il n'y avait pas d'autre remède à son mal que de la laisser aller faire une partie de campa-
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gne, sans autre compagnie qu'une seule de ses chambrières. Il fut fuit comme elle avait demandé au médecin. Le lendemain, la reine monta à cheval, et, suivie d'une servante, se rendit directement à l'endroit où elle avait vu, avec sa lunette d'approche, le roi tuer le nègre. Quand on fut auprès de la citerne où le roi avait jeté le nègre, la reine dit à sa servante de l'attendre, car elle allait faire de l'eau. La servante attendit donc et la reine descendit dans la citerne; elle prit la tête du nègre, la mit dans son pantalon, et remonta. Puis, elle et sa servante retournèrent à cheval au palais.
Alors la reine fit venir son joaillier et lui dit en secret : « Peui-tu me faire deux bagues et, au lieu de pierreries, y mettre les deux yeux de cette tête ? Peux-tu également me faire une paire de pantoufles d'or et y mettre pour garniture les dents de cette mè> me tête; enfin de ce crâne, serti d'or, peuxtu me faire une tasse pour boire de l'eau? >
Le joaillier répondit qu'il pouvait le faire. Et, au bout d'une semaine, la reine avait les bagues, les pantoufles et la tasse. Mais elle voulait à tout prix venger la mort du nègre, parce qu'elle était inconsolable de l'avoir
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perdu. Voici donc ce à quoi elle se décida : Va jour qu'elle était à table avec le roi, elle lui dit : ( Mon auguste roî, nous allons poser une énigme, mais faisons cette convention :
si tu devines l'énigme, tu me mettras à mon en présence de tous les couitisans; sinon, c'est moi qui t'y mettrai. •
Le roi éclata de rire et lui dit : « Trèsbien. Dis-moi ton énigme. * Alors la reine lui dit :
a Ce avec quoi l'on voit, je le porte ; ce qui sert à mâcher, je marche dessus; l'esprit, je ie tiens et je bois dedans. Peux-tu deviner ce que c'est? Telle est mon énigme, ô roi, et je te donne un délai de quarante jours pour en trouver la solution. •
Le roi ne pensa pas même à l'énigme de la reine, car il crut qu'il s'agissait d'une plaisanterie. Trente-neuf jours se passèrent, et alors la reine lui dit : a Eh bien 1 mon roi, sais-tu que c'est demain que je te couperai la tète, ou que tu me la couperas? ■
Alors le roi commença k réfléchir sérieusement ; il convoqua aussitôt tous ses courtisans et leur fit part de l'énigme. Pas un seul ne put l'expliquer. Alors le grand personnage qui avait découvert l'amour de la reine
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LA HEINE ET LE NtGUE J3
pour le nègre, voyant l£ roi très embarrasse', lui dit : ■ Monarque vénéré, venez ei allons dans les villages, nous y trouverons peutêtre un paysan qui nous expliquera l'énigme. «
Ils montèrent à cheval, se mirent en chemin, et, à la Ruil tombante, ils arrivèrent dans un village h la porte de la cabane d'un laboureur. Ils frappèrent à la porte et entrèrent. Le laboureur avait une femme, une fille déjà grande et trois petits enfants. Quand les étrangers furent entrés, le vieillard fît signe k sa fille de tuer une poule pour qu'on la mangeât. Sa tille tua la poule et l'apprêta, puis on se mit à table. Alors la jeune fille commença à partager la poule ; d'abord elle donna la tète à son père; à sa mère elle servit une cuisse et garda l'autre pour elle; aux enfants elle donna la carcasse, et à chaque étranger une aile. Quand on eut fini de man< ger, on alla se coucher pour dormir. Mais le pauvre roi n'avait pas sommeil, car il pensait au lendemain, et, toute la nuit, il se tourmenta sur son Ut de paille. Il entendit le vieux laboureur qui disait à sa fille : " Qu'estce que tu as donc fait ce soir, ma fille ? Tu m'as donné la tète; toi et ta mère, vous
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avez mangé les cuisses ; et la carcasse où se trouve tout le charnu, tu l'as donnée aux ■enfants ; c'est-à-dire que tout ce qu'il y a de •mieux, nous l'avons mangé, et à ces pauvres étrangers tu as donné les deux ailes. O ma -fille, ta conduite de ce soir m'a couvert le visage de honte 1 >
Alors la jeune fille lui répondit et dit :
■ Mon père, j'ai fait ce qu'il fallait faire. A toi, je t'ai donné la tête, parce que tu es le chef (la têté\ de ta maison ; ma mère et moi, nous avons pris les deux cuisses, parce que, toute la journée, nous sommes sur pied pour vaquer au ménage ; aux enfants, j'ai donné la carcasse, parce que, toute la journée, ils sont sur nos jambes; aux étrangers, j'ai donné les ailes, parce que, étant des étran« gers, ils partiront demain comme des ot-
Le roi, qui était éveillé, entendit toute la conversation du père et de la fille; il fut vivement surpris de ce qu'une telle paysanne sût de pareilles choses, et il n'avait pas la patience d'attendre le jour pour qu'elle tuj expliquât son énigme. Le matin, quand on fut réveillé et levé, le roi s'assit et dit l'énigme à la jeune fille. Alors celle-ci lui ré-
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