LE SOLEIL ET LE VENT
(CONTE DE LA RUSSIE blanche)
Un jour un voyageur rencontra sur son chemin le Soleil, la Gelée et le Vent.
— Bonjour, leur cria-t-il.
— A qui de nous a-t-il dit bonjour? se demandèrent les trois compagnons.
— A moi, dit le Soleil, car il a peur que je ne le brûle.
— A moi, dit la Gelée ; car il n’a pas si peur de toi que de moi.
— Vous mentez tous les deux, réplique le Vent; ce n’est pas vous, c'est moi que l’homme a salué.
CONTES SLAVES
Et les voilà partis à se disputer, à se querellerais allaient en venir aux coups.
— Au surplus, s'écria le Vent, à quoi bon nous disputer? Allons lui demander nousmêmes à qui il a dit bonjour.
Ils courent après lui, le rattrapent et l’interrogent.
— C’est au Vent, répond l’homme que j’ai dit bonjour.
— Ah! ah ! n’avais-je pas raison, s’écrie le Vent.
— C’est comme cela, reprend le Soleil en fureur, prends garde à toi. Je vais te griller; tu te souviendras de moi.
— Ne crains rien, crie le Vent; il ne te grillera pas : je vais souffler et te rafraîchir.
— Alors, c’est moi, drôle qui me charge de te geler, s’écrie la Gelée.
— Ne t’inquiète pas, mon brave, dit le Vent, si la Gelée s’en prend à toi, je ne soufflerai pas et elle ne te fera rien; sans le vent, le froid ne peut mordre, ni le soleil brûler avec lui.
i. On peut comparer à ce conte la fable de La Fontaine qui a pour titre : Borée et Phébus ilivre VI, 3).
(CONTE slovaque *)
Il y avait une fois un berger qui, tout en gardant son troupeau, jouait de la flûte; ou bien, couché par terre, il regardait les nuages, les montagnes, les moutons ou la prairie.
Un jour, c’était en automne, au temps où les serpents vont dormir dans la terre, le bon
i. On appelle Slovaques les Slaves du nord de la Hongrie, dont la languç se rapproche de la langue bohème ou tchèque.
CONTES SLAVES
berger était étendu par terre, la tète appuyée sur la main : il rêvait.
Tout à coup, ô merveille! voici que de toutes parts des masses de serpents se dirigent vers un rocher qui se dressait en face du berger; chaque serpent, en arrivant auprès du rocher, prenait sur sa langue une certaine herbe et l’appliquait sur le rocher. Le rocher s’ouvrait, et les serpents disparaissaient l’un après l’autre dans ses flancs.
Le berger se leva; il recommanda à son chien Dounaï de ramener le troupeau à la maison, et marcha vers le rocher. — Il faut, pensait-il, que je voie ce qu’est cette herbe et où vont ces serpents.
Il arracha un brin de l’herbe et en toucha le rocher qui s’ouvrit.
Il entra et se trouva dans une grotte dont les parois étincelaient d’or et d’argent. Au milieu de la grotte il y avait un trône d’or; sur ce trône était assis, roulé en rond, un gros serpent : il dormait. Autour de la table étaient groupés des milliers de serpents : ils dormaient aussi ; pas un ne bougea quand le berger entra dans la grotte.
Cet endroit plut d’abord au berger; il en lit plusieurs fois le tour, puis il commença à
s’ennuyer, se rappel#* ses moutons, et voulut s’en aller.
— J’ai vu, se disait-il, ce que je voulais voir. Allons-nous-en.
Il était aisé de dire : « Allons-nous-en. » Mais comment? Le rocher s’était refermé sur le berger après qu’il était entré. Il ne savait que faire, que dire pour l’ouvrir; il lui fallait rester dans la grotte.
— Soit, se dit-il, dormons.
Et il s’enveloppa dans son manteau, se coucha et s'endormit.
Il sommeillait depuis peu de temps, à ce qu’il lui semblait du moins, quand un certain bruit le réveilla. Il regarde autour de lui : il voit sur lui, autour de lui, les parois étincelantes, le trône doré, sur le trône le vieux serpent, autour du trône les serpents qui lèchent le trône.
Tout à coup les serpents demandent :
— Est-il temps?
Le vieux serpent les laisse parler, puis soulève lentement la tête et dit :
— Il est temps.
A ces mots, il s’allonge de la tête à la queue comme une perche, descend du trône à terre, et se dirige vers la porte de la grotte. Les autres le suivent.
Le berger se détend de rfiême tout à son aise, bâille, se lève, et suit les serpents.
— Là où ils vont, j’irai bien aussi, pensait-il.
Il était aisé de dire : « J'irai aussi. » Mais comment ?
Le vieux serpent touche le rocher qui s’ouvre, et sort avec ses compagnons. Quand le dernier fut dehors, le berger voulut sortir comme eux; mais le rocher se referma sur son nez, et le vieux serpent lui cria d’une voix sifflante :
— Mon ami, il faut rester ici.
— Et qu’y ferai-je ? Votre ménage est mal monté; je ne puis pas toujours dormir.
Laissez-moi sortir. J’ai mon troupeau au pâturage, et à la maison une femme acariâtre; elle m’arrangerait de belle façon si je ne revenais pas à l’heure !
— Tu ne sortiras pas avant d’avoir trois fois juré de ne révéler à personne où tu as été, ni comment tu as pénétré ici.
Que faire? le berger jura par trois fois, afin de pouvoir sortir.
— Si tu ne tiens pas ton serment, malheur à toi ! siffla le serpent au moment de le laisser aller.
Voilà notre berger sorti. Mais quel chan-
gement! c’était l’automne, et maintenant c’est le printemps. Les jambes lui tremblent de terreur!
— Nigaud, nigaud que je suis! j’ai dormi tout l’hiver. Que dira ma femme?
Ainsi raisonnait notre berger tout en regagnant sa chaumière.
Il aperçoit de loin sa femme ; elle paraissait occupée. Ne se sentant pas encore préparé à ses reproches, il se cache dans le parc aux moutons. Pendant qu’il était là, un beau monsieur s’approche de sa femme et lui demande où est son mari.
La femme se met à pleurer, et raconte comment l’automne dernier son mari a mené les moutons dans la montagne, et n’est plus revenu. Les loups l’ont peut-être dévoré ; les sorcières l’ont peut-être déchiré en morceaux.
— Ne pleure pas, s’écrie maître berger, je suis vivant; les loups ne m'ont pas mangé ni les sorcières déchiré en morceaux. J’ai passé l’hiver à dormir <Jans le parc aux moutons.
Mais il avait compté sans son hôte.
Dès qu’elle a reconnu la voix de son mari, la bergère cesse de pleurer et se met à crier: