DE M. DE MARTINEAU
Monsieur et cher confrère ,
Vous me demai^ez un détail de la conversion de M. de Martineau ; je vous Tenvoie d*autant plus volontiers , que , malgré les vifs regrets qu'excite dans mon cœur le souvenir de ce respectable Ecclésiastique , je trouve une grande douceur à m'occuper encore de lui. Vous comprenez déjà qu'avec riiistoire de sa conversion que vous attendez , je vous envoie celle de sa mort que vous n'attendiez pas ; vous lirez l'une et l'autre , je l'espère , avec beaucoup d'intérêt , et vous ne manquerez pas de les faire lire à M. Alegre ,
votre cher néophyte. Il y trouvera de quoi s'affermir de plus en plus dans la religion qu'il vient d'embrasser , en reconnoissant dans la personne de M. de M artineau l'accomplissement le plus marqué de cette promesse de l'Esprit- Saint ; Celui qui craint le Seigneur jouira d'un grand bonheur à la fin de sa çie , et il sera béni au jour de sa mort (i). Bonheur dont il n*eût pu jouir , s'il n'avoit eu celui de mourir dans le sein de l'Eglise , et muni des derniers secours qu'elle porte à ses enfans.
Pierre -Matthieu -François Saint -Avit de Martineau de la Jalque , naquit le 8 mars 1763 , dans la petite ville de Sainte -Foix , en Agénois , d'un père et d'une mère faisant profession du calvinisme , mariés à la manière des protestans. Peu de jours après sa naissance il fut baptisé par un ministre de la prétendue réforme ; mais à l'âge de quatre ans il tomba entre les mains de quelques zélés catholiques qui , ayant lieu de suspecter la validité de son baptême , le firent rebaptiser sous condition.
Son père , lorsqu'il le vit en état de commencer ses études , l'envoya au collège de Bordeaux. Il savoit bien qu'en le confiant aux instituteurs de cette maison , il le livroit
(1) Timenti Domînum bene erit in extremis ; et in die defunçtionis suœ henedicetur, Eccli. 1 , i3«
à des maîtres qui lui inspireroient des sentimens fort difierens des siens ; mais il se rassuroit sur les leçons qu*il se proposoit de lui donner lorsque le temps des vacances le rappelleroit auprès de lui. Dès son premier voyage il n'omit rien , avant le départ pour le prémunir contre les principes de la Foi catholique. L'enfant ne fut que trop docile aux impressions que ce premier maître avoit pris soin de jeter dans son esprit. H fit toutes ses humanités avec un succès qui répondoit à ses heureuses dispositions ; et par les attestations de ses professeurs , que j'ai trouvées après sa mort , on voit qu'il se distingua toujours entre ses condisciples. On remarqua de plus qu'il sut également se concilier l'estime de ses maîtres par les belles qualités de son esprit , et gagner leur affection par les agrémens de son caractère. Ils crurent pendant quelque temps élever un enfant catholique , mais ils découvrirent dans sa conduite quelques traits d'hypocrisie ; toutefois ils ne désespérèrent pas de le gagner peu à peu , et d'en faire un enfant de l'Eglise. Lorsqu'on lui témoignoit les soupçons qu'on avoit sur sa religion , il en étoit quitte pour dissimuler adroitement les sentimens qu'il conservoit toujours dans son cœur. Ainsi , quand on lui eut reproché de s'être échappé plusieurs fois de la chapelle pendant la sainte Messe, ou
de s'être caché poar n*y point assister , il s'y rendit assidu. Il se confessoit tous les mois , pour se conformer à la règle du collège ; mais il faisoit un )eu de la confession ; et lorsqu'il se trouvoit avec ses parens ou ses amis protestans , il plaisantoit sur ce qu'il avoit dit à l'oreille du confesseur. Celui-ci lui parla souvent de la première communion , pour l'engager à s'y préparer. Sa réponse ordinaire étoit , que la chose avoit trop d'im** portance pour n'y pas penser long-temps , et qu'il ne pouvoit se déterminer à la faire si tôt. Sorti du collège , il se démasqua et reprit dans la maison paternelle tout le langage qu'on y parloit : il venoit d'achever sa réthorique. Son père , genthilhomme , d'une fortune aisée j et jaloux de lui procurer une éducation conforme à sa naissance et au dessein qu'il avoit de lé mettre au service , n'épargna rien pour en faire un officier capable de se distinguer dans la profession des armes. Comme il avoit une taille avantageuse , de la souplesse dans les membres , et beaucoup de dextérité , la danse , le manège et l'exercice des armes firent remarquer en lui tous les talens extérieurs qui peuvent relever ceux de l'esprit* Au mois de mai 1780, on obtint pour lui une place sur la frégate la Railleuse , commandée par M. de Saint-Côme ; il avoit dix-neuf ans lorsque , par ordre de M. de la
Touche , lieutenant-général des armées navales , il s'embarqua pour passer en Amérique. Après avoir servi vingt mois en qualité de i^olontaire navigateur , au mois de janvier 1782 il reçut ordre de s'embarquer sur le vaisseau du roi la Victoire^ commandé par M. le chevalier d'Albert Saint - Hippolyte , chef d'escadre. Ce second service ayant fini par le retour du vaisseau dans les ports de France , il se rendit chez son père au mois de mai 1782 , bien résolu de suivre la carrière où il avoit fait les premiers pas. On voit , par ^ les certificats des oflSciers supérieurs sous \ l'ordre desquels il avoit fait ses deux campa— ignés , qu'il avoit su mériter leurs suffrages / autant par sa conduite et ses mœurs , que / par sa bravoure et sa fidélité à la discipline t militaire. Ce n'est pas qu'il ne s'en soit quelquefois écarté ; son génie vif et bouillant , joint à son habileté à manier les armes , l'exposoit plus que beaucoup d'autres à tourner contre lui-même et contre ses collègues celles dont il ne devoit user que contre les ennemis de la patrie et de l'état : plus d'une fois il oublia la défense imposée par les lois divines et humaines à tous ceux qui portent le glaive , de l'ensanglanter par un crime ; il se laissa emporter à la fureur du duel : mille fois , depuis que la religion eut .tout changé en lui , il a béni le Seigneur de n'avoir point péri dans f ces
( U5 ) ces détestables combats , comme de n'avoif porté le coup de la mort à aucun de ses complices. Il n'y penisoit qu'avec horreur ; et de tous les égaremens de sa vie c*étoit celui dont le souvenir faisoit les plus vives impression^ $ur son esprit et sur ses sens.
De retour dans sa famille , il s'appliqua à (Cultiver ses talens militaires , et attendit Toc* casion la plus prochaine de s'embarquer dé nouveau. Comme il aimoit beaucoup l'exercice ^ son père lui fit présent d'un beau cheval , sur lequel il se promenoit fréquemment , sans lui mettre de mors , pour ne point lui gâter la bouche. Voulant un jour le monter , et n6 trouvant point le bridon avec lequel il avoit coutume de le gouverner , il se contenta d'un licol. L'animal , qui se sentit plus libre qu'à l'ordinaire , eut à peine fait quelques pas , qu'il prit le galop, sans que le cavalier pût venir à bout de le retenir : il eut bientôt parcouru un très-long espace de terrein ; et , loin de modérer sa course , plus il avançoit , plus son impétuosité redoubloit. Le jeune officier ^ pour éviter le péril affreux dont il étoit menacé , prit le pfirti de se débarrasser et de se jeter par terre j en se précipitant il se renversa sur une dp ses jambes ; la secousse fut si violente que le poids de son corps fit casser cette même jambe , et avec tant de bruit qu'il ne put douter , à l'instant même de sa chute ,
( H6) de raccident funesle qui venoit de lui arriver. Quelques personnes de la campagne , qui travailioient près de là , accoururent à Tinstant ; îl avoit déjà perdu connoissance. On le transporta chez son père , où Ton n'eut rien de plus pressé que d'appeler un chirurgien pour visiter la jambe et pour la remettre. On conçoit aliment tout ce que dut souffrir , dans cette douloureuse opération , un jeune homme naturellement fort impatient , et combien il lui en coûta de se voir condamné à garder le lit durant des mois entiers. 11 eut tout le temps de se livrer à ses réflexions ; celle qui le tourmentoit le plus , c*étoit la crainte de ne pouvoir dans la suite marcher que très-difficilement , de demeurer même peut-être boiteux tout le reste de sa vie. La longueur de sa guérison ue contribua pas peu à augmenter cette crainte ; il fut contraint de garder le lit plus long-temps qu'il n'est ordinaire après un accident semblable. Dieu , qui vouloit l'attirer à lui , ne prolongea ses souffrances et l'espèce de captivité oïl il avoit permis qu'il fût réduit , que pour le forcer en quelque sorte à rentrer dans son cœur , et à s'occuper moins de son sort temporel que du sort éternel de son ame. Soit que les instructions qu'il avoit entendues au collège de Bordeaux lui revinssent à Tesprit et commençassent à produire en lui ce qu'elles n'avoiept pu apérer alors , soit qu'il
( 147 ) M Ymté par quelque z^é eaûèoliqim du pays 9 qui plaignoii plus son aveuglement gpirituel qise la situation de son corps , et qui entreprit de rînstruire ( ce que je n'ai pu découvrir ) 1 il est certain que les grâces tant intérieures qu'extérieures qu'il reçut alors , ne trouvèrent plus son coeur ausà indocile qu'il l'avoit été jusque-là. On n'est jamais mieux dispose è recônnoître la vérité de La religion catholi^ que et le vice des sectes qui l'ont abandonnée » que lorsque , seul avec Dieu et soi-^même 9 on sait arrêter ses regards sur les années éta>nelles , et méditer l'Evangile. Le jeune cbe-^ valier de Martineau en fit l'expérieiice $ et convaincu déjà de la fausseté de la^ doctrine qu'il avoit sucée avec le lait , il prit la resor lution d'y renoncer pour se faire catholique^ Mais de si heureuses dispositions ne fur^it f^» de longue durée ; la bonne semence qui promettait des fruits permanens de salut ^ fut étouffée presque aussitôt qu'on l'avoit vu naître* Les souffrances étoient le moyen dont la divine Providence s'étoit servie pour lui faire ouvrir les yeux à la lumière ; mais 9 assuré de sa guérison , il oublia bientôt ses pro^^ messes et ne pensa plus à renoncer à l'erreun Les démarches éclatantes qu'il s'agissoit de faire pour abjurer le calvinisme , les sacrifices que ce changement exigeoit de lui , et surtout la foiblesse de son cœur , qui n'avoit pas le
courage de rompre les liens de ses passions ni de s^élever au-dessus du respect humain , ennemi si terrible aux jeunes gens , tout cela fit avorter le généreux dessein qu*il avoit formé de se convertir.
Aux approches de la santé dont il étoit enfin à la veille de jouir après plusieurs mois de langueur et d*ennui , le souvenir de l'éternité s'éloigna entièrement de son esprit ; et ^ désabusé des dogmes de Calvin , dont il sentoit l'absurdité , sohs avoir le courage de dévouer à la religion catholique un cœur dont l'ambition et * les autres passions de son âge s'étoient emparées de nouveau , il ne savoit plus lui-même ce qu'il étoit ; il ne se félicitoit plus que des avantages dont on le flattoit , et des moyens de s'avancer qui l'attendoient après son rétablissement , lorsque la main qui l'avoit frappé si rudement une première* fois , lui porta un nouveau coup auquel il ne s'attendbit pas , et qu'il n'avoit pas même lieu d'appréhender. Gomme le chirurgien l'assura que sa jambe étoit parfaitement remise , et qu'il pouvoit commencer d'en f^ire usage , muni des appuis qu'on prend en pareil cas , il essaya de marcher : il n'avoit fait que trois ou quatre pas , lorsque le pied lui ayant glissé , sa jambe se brisa une seconde fois : nouvel accident qui fut infiniment plus fâcheux que le premier.
lies secours ne lui manquèrent pas ; mais la
( H9 ) seconde fracture se trouva beaucoup plus dangereuse que la première , et 4e chirurgien ne dissimula point la difficulté qu'il y auroit , non-seulement à rétablir la jambe , et à la rétablir surtout sans que le jeune officier perdît rien de la bonne grâce avec laquelle il marchoit, mais encore à la conserver. Je voudrois être à portée de recueillir ici tout ce qui se passa dans son a me , et tout ce que lui suggéra , dans cette extrémité , la violence d'une douleur qui devoit peu différer du désespoir. Ce que je sais , au moins , c'est qu'il ne put méconnoitre dans cette seconde chute une punition du Ciel , et qu'il ne tarda pas à s'en avouer digne par l'ingratitude avec laquelle il avoit abusé de sa guérison. On ne l'eut pas plutôt rapporté sur son lit , qu'il l'arrosa de ses larmes: mais ce n'étoient encore que des larmes arrachées par le sentiment d'une dou-* leur aiguë , il ne tarda pas à en verser qui furent le fruit d'un cœur brisé par la contrition* Hélas ! disoit-il , çue deçiendrai'-^e s* il faut en çenir à me couper la Jambe , comme fen suis lisiblement menacé Ç on crut long-temps qb'il n'y avôit plus d'autre parti à prendre ) î et s'il faut subir cette terrible opération , qui m'a dit que Je serois du petit nombre de ceux qui ont le bonheur dy surçiçre ? Ces réflexions lui étoient toujours présentes : se voyant menacé de si près d'être enlevé de ce monde et
( i5o ) porté au tombeau , il ne pouvoit penâer , sans frémir , que son sort rouk>it sur reffrayante alternative , ou d'être éternellement dans le séjour des incrédules et des impies , ou d'aller jouir du bonheur promis aux infidèles et aux pécheurs sincèrement convertis: ainsi , n*ayant plus la force de résister aux sollicitations pressantes de la grâce, et persuadé qu'il seroit hors de la voie du salut tant qu'il ne se jetteroit pas entre les bras de l'Eglise romaine , il se détermina à faire venir secrètement un vertueux Curé , qui n'étoit pas éloigné de sa maison : celuinri , aussi consolé des dispositions où il le trouva , qu'il avoit été affligé de son retour à ses premiers sentimens lors de sa convalescence , seconda ses désirs de conversion avec tout le zèle d'un digne mi-nistre de Jésus -Christ et de son Eglise. U l'instruisit dans les fréquens entretiens qu'il eut avec lui , et le dirigea avec autant de sagesse que d'affection et de charité. Mais pendant que la grâce avançoit Fœuvre de Dieu dans son ame , les hommes de Tai-t j à qui sa jambe étoit livrée , voyoient s'affoiblir de jour en jour l'espérance de le rétablir. Le mal crut tellement , que , désespérant de pouvoir rejoindre les deux parties de la jambe , ils dé^ cidèrent qu'on procéderoit incessamment à l'amputation; on en faisoit tous les préparatifs, et en même temps on y disposoit le malade
par tout ce qui peut inspirer là patience et la force nécessaires dans une épreuve si dour loureuse. Il forma dès-lors la résolution iné* branlable d'exécuter , si Dieu lui accordoit de nouveau la guérison ^ un projet qui était un gage bien assuré du changement de son cœur ; c*étoit de quitter la maison paternelle , où il voyoit bien qu'il ne pouvoit. pas faire son salut , pour faire hautement profession de la religion catholique. A son second baptême , on lui avoit donné saint Pierre pour patron ; il rinvoqua alors ^ pour la première fois de sa vie , en lui promettant de ne plus vivre séparé de TEglise , mais d'embrasser la Foi , et de tout sacrifier à son salut. Après avoir pris ses mesures avec Dieu et avec son a)ne , il pria instamment soi^ père de consentir qu'on différât l'opération. C'est ik moi-même» ou en ma présence , qu'il a assuré plusieurs fois que du moment qu*U eut fait cette prière il s'opéra uu çbangem6«t si heureiui; d^ij^s^ Vét^t de sa ïambe , qu'il V^ toujours regatrd^ comme une sorte de miracle. On continu» dpniç 4ç le panser sans lui paifler d'an^piAt^tion t ^ l'on attendit le mpirient favorable de Vy 4éterminer. Mais l'on fut bien surpris de trouver sa jambe , au bout de quelques jours , entière^ meijit différente de ce qu'elle avoit été jusque^ là. Le doigt de Dieu se montroit trop sçnsi^ blemeiit à lui dans une guérison si désea**
pérée de ceux qui le traitoient ou qui le visi— toient , pour qu'il ne le reconnût pas. H renouvela sa resolution , et s'y affermit plus que jamais ; dès -lors plus de projet de service de marine , ni de démarches pour avancei* sa fortune. Il étoit sincèrement catholique dans le cœur ; mais il lai falloit un guide pour Inarcher dans la carrière oh Jésus -Christ Tappeloit, et il ne lui fut pas aisé , tant qu'il garda le lit ou la chambre , de se le procurer. Il fut assez heureux toutefois pour se ménager quelques entrevues avec le digne Ek^clésiastique qui avoit déjà tenté l'œuvre de sa conversion • et l'on convint des mesures que l'on prendroit dès que le malade seroit en état de sortir. Ce ne fut qu'après onze moi& depuis sa chute , qu'il se trouva rétabli. On craignoit beaucoup pour lui , et il craignoit lui-même que sa jambe , après avoir essuyé tant de traitemens entre les mains des chirurgiens , n'eût contracté soit quelque difformité considérable , soit une foiblesse qui rendit son pas défectueux ; on s'attendoit même à le voir boiter un peu ; mais on fut heureusement trompé , et tout ce qui lui resta fut un anneau qui s'étoit formé autour de sa jambe , à l'endroit de la fracture. Un succès aussi complet , loin de lui faire oublier la main paternelle qui , après l'avoir affligé j Yenoit de le çuérir si parfaitement , ne fit que
ranimer sa ferveur : le premier u^e qu'il fit de ses jambes , fut d'aller rendre à Notre- Seigneur ses actions de grâces , et recevoir les charitables avis du pieux directeur qui lui avoit déjà porté les premiers secours spirituels. Celui-ci lui donna à lire Thistoire des variations , les avertissemens et les instructions pastorales , avec Texposition de la doctrine catholique et autres ouvrages de M. Bossuet ^ composes pour la défense de la Foi , contre les protestans. Quoiqu'il n'eût étudié ni théolc^ie ni philosophie , il comprit assez ce qu*il lisoit pour se convaincre de, la nécessité d'embrasser la Religion catholique. Mais comment se déclarer pour elle dans le sein d'une famille où le nom seul de l'Eglise romaine étoit en horreur ? Il sonda les dispositions de son père , qui l'aimoit tendrement. Il espéra que son aifection le rendroit , sinon favorable , du moins indifférent sur son projet. De temps en temps il hasardoit quelques mots dans la conversation , à dessein de faire entrevoir le projet qu'il rouloit dans son esprit. Il savoit se taire quand il le falloit , de peur de choquer un père dont il étoit infiniment jaloux de conserver Tatoitié. Celui-ci' se borna d'abord à prendre le ton de la plaisanterie , et son cœur paternel substitua cette peine douce et l%ère à la rigueur que lui eût inspirée contre u» autre soa attachement pour sa secte. Le
( ij4 ) jeune homme , enhardi par cette espèce d*iin— pnnîtë , prit ses momens ponr s*oavrir davantage , et pour annoncer sans détour qu'il pensoit très - sérieusement à se déclarer enfant de VEg^lise catholique. Alors on changea de langage à son égard : aux représentations et aux railleries succédèrent les reproches et les menaces. Tous deux se trouToient dans une étrange perplexité. L'amour filial ne cédoit qu'avec peine , dans le cœur de Tun , aux motifs supérieurs qui lui faisoient un devoir de la réâstance : une affection réciproque combattoit chez Tautre la nécessité où il croyoit être de sévir contre son cher chevalier. Chacun s'occupoit du dernier parti qu'il avoit à prendre. On sait que le zèle de la religion chez les sectaires est capable de porter aux derniers excès.
L*affection qu' avoit toujours eue ce père infortuné pour son enfant , se changea en résolution de le déshériter s'il en venoit à abjurer le calvinisme , et à le bannir de sa maison. Un traitement si dur plongea le jeune de Martineau dans la douleur la plus amère , mais il ne le découragea point : pour prévenir le coup , il résolut de s'éloigner lui-même de la maison paternelle; et déterminé à se voir privé de tout plutôt que de perdre son ame , il se concerta avec son directeur et un Curé voisin qui connoissoit à Poitiers des Prêtres aussi vertueux que lui y sur les moyens de
mettre sou projet à exécution. La maiison de
M. Bernard , ^ors professeur de philosophie ,
et aujourd'hui principal du collège de Poitiers ^
fut l'asile que Dieu prépara à ce généreu:^
transfuge. Tout fut disposé secrètement pour
le voyage ; et dès qu'il eut touché la somme
qui lui étoit due pour appointei||ens de son
service sur mer , il partit. Rendu à Poitiers y
il alla se jeter entre les bras de Thomme cha*
ritable qui devoit lui servir de père ; il en fut
reçu avec une charité et une tendresse qui
soulagea beaucoup la douleur qu*il avoit res*
sentie de s'être vu obligé de fuir de la maison
paternelle , et le chagrin qui le suivait partout
de s'en voir exilé peut-^tre pour toujours, sana
avoir pu dire adieu à la personne du monde
la plus chère à son cœur. Depuis plusieurs
années il avoit perdu sa mère ; il étoit incon-*
solable du malheur qu'elle avoit eu de mourir
liors du sein de TEglise. Il n*avoit plus qu'un
père et qu'un frère , mais qui lui étoient de^
venus plus étrangers que si jamais il n'avoit
eu de rapports avec eux : quelle tribulati<m
pour un fils plein d'ame et des grands sentie
mens que donne la religion ! Dieu lui fit éprour
ver alors ce que promet Notre-Seigneur à ceux
qui auront quitté pour lui père , mère , frères ,
sœurs et amis : pour un père et un frère selon
la chair , qu'il venoit de perdre , il en trouva
plufiieurs selon l'esprit. M. Bernard et M. dfi
C i56) Senailhac , ci-devant principal du collège de Poitiers, et aujoard'hui vicaire -général de Saint-Claude , eurent bientôt connu tout le prix du dépôt que la divine Providence avoit mis entre leurs mains. Ils Tinstruisirent , et en peu de temps ils le trouvèrent capable de recevoir 1^ sacremens de Pénitence et d*Eu— charistie. Comme il n'avoit assisté aux prêches que dans son enfance , et que depuis son retour du collée de Bordeaux chez son père , oik il s*occupoit moins des exercices de sa religion que de ses fonctions militaires , il n'y avoit point reparu ; comme d'ailleurs la vie édifiante qu'il menoit à Poitiers depuis qu'il étoît arrivé dan^s cette ville , étoit déjà un témoignage éclatant de sa foi et de sa vertu , on ne jugea pas nécessaire de recevoir son abjuration avec la solennité ordinaire. La confession , dont il avoit fait si long-temps un sujet de dérision et une profanation horrible , étoit devenue pour lui une source de consolation et de paix. Sa première communion offrit à ceux qui en furent témoins un spectacle attendrissant. Tout ce qu'il avoit perdu en quittant la maison de son père , il le rétrouvoit dans le pain céleste , avec des délices intérieures qu'il n'avoit jamais connues.
Les hommes de Dieu qui lui administroient les secours spirituels n'étoient pas moins attentifs à ses besoins temporels. Il n'avoit
( i57 ) emporté 9 en quittant Sainte-Foix , sa patrie ^ que la somme de 427 livres , qui ëtoit la récompense de son service militaire , ressource pi-écieuse. que Dieu lui avoit comme mise en réserve pour le besoin actuel où il venoit de se trouver , et qu'il se félicitoit de n'avoir reçue que deux ans après son débarquement. Ce secours lui avoit fourni les frais de son voyage, et de quoi &ire les premières dépenses de son séjour à Poitiers. Ses protecteurs , après Tavoir instruit et fortifié dans les principes de la foi qu'il professoit , le placèrent dans la maison d'un respectable magistrat (M. delaMardière), conseiller au présidial de cette ville , pour y faire la fonction de précepteur ; il fut chargé de l'éducation de deux enfans ; il s'en acquitta avec un zèle et une 'intelligence qui le firent bientôt estimer et chérir comme le premier enfant de la maison. Tout cela n'étoit point la maison paternelle ; et en esprit chaque jour auprès du père et, du frère avec lesquels il ne lui étoit plus permis de vivre , il ne pouvoit trouver que dans la méditàtionde quoi soutenir le poids de la douleur qui Taccabloit. A la tristesse qui paroissoit sur son visage lorsqu'on lui parloit de sa famille , on s'apercevoit bientôt du chagrin qu'il nourrissoit dans son cœiir ; on n'en sentoit que mieux le prix des services qu'il rendoit , et de ce que l'on faisoit pour le payer de retour : dans toutes les maisons
( i58 ) de Poitiers , où Ton s'entretenoit du jeune chevalier de Martineau , de ses malheurs , de aaa esprit , de ses talens , des charmes de sa oonversatioQ , de sa douceur , de sa tendre piété , c'étoit à qui en feroit le plus d'éloges.
Prêt à tout et capable de tout , on eût voulu pouvoir le multiplier -et le posséder tout à la £bis dans plusieurs des premières maisons de Poitiers. Une partie des momens libres qui lui restoient après avoir donné des leçons à ses élèves , il la conSacroit à instruire u|i autre enfant dans une maison voisine de celle de M. de la Mardière. Mais , plus occupé encore du soin de se former lui-même , il assistoit aux leçons de philosophie que donnoit M. Bernard au collée , et il s'y distinguoit autant par ses succès que par sa vertif. Elle fut mise plus d'une fois à Tépreuve ; mais outre Tesprit de lumière qui Tavoit conduit dans cette ville , il avoit dans les personnes qu'il fréquentoit , plus d'un ange visible qui veilloient sur lui, et savoient le mettre en garde contre les périls auxquels étoit exposé son salut ; tous les pièges qu'on lui tendit ne servirent donc qu'à l'affermir dans la vertu. Quelques-uns de ses condisciples lui proposèrent une fois d'aller à la comédie : il refusa ; et aux instances qu'on lui fit pour l'y entraîner , il répondit* en homme incapable de se laisser ébranler. Plus il résistoit , plus on le pressoit de se rendis. Dans
la pensée que peut-être il étoit arrêté par la petite dépense qu*il faudroit faire , on lui offrit lin billet : c'eût été une conquête et un triomphe pour les jeunes gens qui Tinvestissoient ; mais tous leurs efforts n'aboutirent qu*à faire connoitre la fermeté de son ame et la solidité de sa vertu. On ne fut pas tenté ^ dans la suite, de lui faire jamais semblable proposition. Autant ceux qui aimoient leur plaisir étoient jaloux de Tattirer à eux , autant il avoit de zèle à les attirer h Dieu, a Non , » m'ëcrivoit M. Tabbé d'Aviau , je n'ai rien » vu ou entendu en lui , qui ne tendit au » bien , à la perfection ; et comme il cher- » choit k répandre sur ceux qui Tentouroient » le beau feu dont il étoit consumé , plus » d'une fois Dieu a béni les essais de son » zèle. »
L'épreuve dont je viens de parler n'est pas comparable à. celle dont j'ai été informé tout récemment par l'homme du monde le mieux instruit sur ce qui le regarde. Une vertu médiocre y eût succombé ; la sienne n'en devint que plus solide et plus forte. Peu de temps après qu'il eut quitté Sainte-Foix , sa patrie , on l'accusa dans cette ville d'avoir joué la religion , en la faisant servir de voile à un commerce criminel , -dont on prétendoit donner des preuves sans réplique. On ajoutoit qu'il avoit fui au moment où le scandale
devenoît trop public pour qu'il pût se dérober autrement à la diffamation. Les apparences rendoient le fait si vraisemblable , et les couleurs qu'on lui donnoit étoient si séduisantes , que les catholiques de Sainte -Foix , comme les calvinistes , ne croyoient pas pouvoir l'en disculper. Le Curé même , qui avoit adressé Mf de Martineau à M. de Senailhac , d'après lequel je raconte le fait , le crut comme les autres. Il en écrivit à celui-ci , et il le fit en homme qui vouloit obliger son ami ; lui marquant qu'il étoit trompé par le prétendu converti , à qui il avoit fai^ccueil ; que c'étoit un jeune homme sans mœurs et un hypocrite , dont on ne parloit plus à Sainte-Foix qu'avec indignation et horreur. M. de Senailhac le connoissoit trop bien pour ajouter foi à l'imputation. Après avoir hésité long-temps s'il lui en parleroit , il fut déterminé par des raisons de prudence et de sagesse à ne pas lui laisser ignorer la calomnie. Une accusation si cruelle fut pour lui un coup de foudre qui le frappa rudement sans le renverser.
Ce sont , dit-il , mes ennemis qui me pour'suivent : Jamxiis Je n'ai rien fait de semblable à ce qu'ils m'imputent ^ pas même étant calviniste. M. de Senailhac le consola , surtout en lui rapportant que saint Athanase , entre plusieurs autres , avoit essuyé une calomnie encore plus atroce , puisqu'elle tomboit sur la
C i6i ) personne d'un évêque. Peut-être , lui rëpondit-il en sanglotant , que Dieu fera connoîire mon innocence. Elle fut reconnue en effet; mais ce ne fut qu'au bout d'un an , et sans qu'il eût rien fait ni rien écrit pour se justifier. La fausseté du bruit qui s'étoit répandu contre son honneur , fut mise dans une évidence à laquelle il étoit impossible de se refuser. Aussi tous les catholiques qui l'avoient cru coupable , firent-ils aux calomniateurs qui avoient accrédité l'opinion publique , des reproches proportionnés à l'injure qu'ils avoient faite à sa réputation. C'est ainsi que Dieu , après avoir éprouvé son serviteur , le vengea de la manière la plus éclatante , et confondit la malice de ses persécuteurs , par l'hommage qu'on fut forcé partout de rendre à sa vertu.
D étoit alors dans sa vingt-unièn^e année :
il se sentoit de l'attrait pour l'état ecclésiastique : un des motifs qui l'y portoit étoit le désir, s'il avoit le bonheur de parvenir au sacerdoce , de consacrer les prémices de son zèle à aller tenter la conversion de son père et de son frère. Plein d'ardeur et d'émulation par caractère , cette perspective augmentoit beaucoup l'énergie de son ame. Il falloit , pour exécuter son dessein , entreprendre un cours de philoso-.
phie : depuis plus de trois ans il avoit perdu de vu^ les belles-lettres , et tout livré à l'étude
de la navigation , il avoit négligé totalement la lecture des auteurs latins. Avec moins de pénétration et de facilité , il lui eût été impossible d'embrasser tout à la fois tant d'occupations différentes, et il eût entrepris trop de choses pour réussir dans aucune ; mais précepteur excellent dans deux maisons, il étoit encore meilleur élève dans TUniversité , où il étudioit la philosophie. Les élémens de cette science , tout arides qu'ils sont , ne le dégoûtèrent point. Ce fut un jeu pour lui, et en quatre ou cinq mois de temps il fit de si rapides progrès dans la logique et la métaphysique , qu'on pensa à le produire au premier acte public. Il accepta Tofire qu'on lui fit d'ouvrir la carrière des thèses au commencement d'avril , en disputant sur la partie de la philosophie qu'il avoit déjà parcourue ; et le programme étoit imprimé , lorsque la même Providence qui l'avoit conduit à Poitiers sembla avoir de nouveaux desseins sur lui.
La sensation que fit ce jeune étudiant dans la ville parmi toutes les personnes vertueuses , ne tarda pas à inspirer le plus grasid intérêt à son sort. M. l'abbé d'Aviau , vicaire^ général , aujourd'hui archevêque de Vienne , ne fut pas le dernier à s'occuper de lui. U avoit lu depuis peu de temps la relation de la conversion de M. Thayer , cet ex'-ministre de Boston , aujourd'hui missionnaire aposto-
liqae y dont tout le monde sait Vhistoire , et qui venoit de recevoir la tonsure au petit séminaire de Saint-Sulpice où il demeuroit:
il la fit lire à M. de Martineau ; celui-ci fut frappé des traits de la grâce dont elle étoit remplie ; et ce qui lui fit une impression toute particiilière , ce fut d'apprendre que * M. Thayer eoupiroit , comme lui , après le moment où , ayant reçu le sacerdoce y il pourroit se rendre auprès de son père et de ses frères , ne désirant rien tant , après aoa propre salut , que de leur procurer le trésor de la foi. Ce trait de conformité avec le néophyte bostonien ^ prépara son esprit à la proposition que M. d'Aviau méditoit de lui faire , au plus tard à la fin de sa première année de philosophie , de l'envoyer à la ca^ pitale* Il n'étoit encore qu'à la moitié. Dès le commencement du carême , son protecteur m'avoît écrit en sa faveur , et demandé si )e voudrois me charger de lui faire continuer ses études dans notre séminaire. Il paroissoit désirer que )e le reçusse sans délai. Malgré les témoignages avantageux qu'il me rendoît de ses talens et de sa vertu j je n'osois courir les risques qu'il y avoit à faire entrer sitôt en théologie un sujet qui n'avoit fait que queir ques mois de philosophie , et qui n'avoit rer pris ses études qu'après avoir mis trois années entières à étudier et à exercer l'art de la navi-
( i64 ) gation. J*exposois sur cela mes difficultés ; mais je finissois par m'en rapporter à la prudence, de M. d'Aviau , et à ce qu'jl décideroit soit avec M. Bernard , le professeur du jeune homme , soit avec M. de Senailhac , son directeur. Tout étoit encore en suspens , lorsqu'on * lui donna jour pour soutenir la thèse à laquelle il se disposoit avec toute Tardeur que donne une louable émulation. M. de Chabot , qui étoit alors à Poitiers , venoit de recevoir la nouvelle de sa nomination à Tévêché de Saint- Claude ; ce qui l'obligea de partir au bout de deux ou trois jours pour Paris. Le jeune de Martineau avoit déjà en mains ses thèses imprimées ; il les distribuoit et composoit le petit discours qu'il devoit prononcer à l'ouverture de l'exercice académique , lorsque M. d'Aviau , qui venoit de prendre ses mesures avec M. l'abbé de Chabot j lui parla de^ faire le voyage de Paris , et de le faire incessamment. Il avoit le cœur trop bien placé pour ne pas sentir tout le prix de l'offre qu'on* lui faisoit. La générosité avec laquelle son nouveau protecteur vouloit bien lui donner une place dans sa voiture , et le défrayer de tout , ne lui laissa plus de volonté que pour se mettre entre ses mains. Il lui en coûta pour quitter les hommes de Dieu qui lui avoient rendu en tous les genres des services inestimables ; mais il se séparoit d'eux pour leur obéir , et il n'en acquéroit que de
nouveaux droits à la grande affection qu'ils lui portoient. Celle qu'on lui témoignoit dans la maison oii il logeoit , ajoutoit beaucoup à la peine que lui causoit cette séparation. Mais plus il en coûtoit à son cœur de se voir arracher à des amis , dont le commerce faisoit ses plus chères délices après celles que fait goûter la religion , plus il méritoit devant Dieu et devant les hommes. Après son départ , on connut mieux que jamais l'opinion qu'on avoit conçue de ses qualités et de ses talens. Ses condisciples qui étoient , en pareil cas , des témoins recevables et peu suspects , s'accordèrent à dire que c'étoit le meilleur sujet de leur classe qu'ils venoient de perdre/
Il arriva à Paris le lo avril : M. l'évêque de Saint-Claude, presque aussitôt qu'il fut descendu de sa voiture , prit la peine de venir lui-même au séminaire de Saint-Sulpice , le présenter à M. Emery. Je fus appelé à l'entrevue. A l'abord seul du sujet , au ton , au port , à la sérénité du visage , à la douceur de ses regards , à l'air de noblesse qui se i emarquoit dans toute sa personile , j'en conçus toute ridée avantageuse que m'en avoit donnée M. l'abbé d'Aviau : je fus frappé de la décence de son extérieur. Avec une grande propreté , je vis une simplicité qui annonçoit déjà tout l'esprit de l'état qu'il se proposoit d'embrasser. Il ne pouvoit être plus modeste dans ses cbe--
( i66 ) veux 9 dans son habillement , ni tout à la fois montrer plus de dignité dans toutes ses manières. Je le menai au petit séminaire , et lui donnai une chambre dont il prit possession le même jour. Je craignois , je Tavoue , que le nouveau genre de vie qu'il s'agissoit pour lui de soutenir ici pendant quatre ou cinq ans , ne Teffrayât. Il venoît d'une maison où on l'avoit traité avec toutes sortes de ménagemens , et il entroit dans une autre où Von ne devoit guère connoître de privilèges ni d'exceptions ; il quittoit une bonne table pour se réduire à l'ordinaire le plus frugal et le plus uniforme ; changement qui devoit d'autant plus lui coûter , que la grande maladie qui l'avoit retenu au lit , et fait souffrir près d'une année entière , lui avoit considérsd)lcment altéré l'estomac et affoibli la poitrine. Il en avoit même contracté une .difficulté insurmontable à digérer les alimen s maigres dont on use le plus fréquemment dans les communautés. Mais rien de tout cela ne lui faisoit impression. Il étoit trop satisfait de se voir plus à portée que jamais de suivre la route que lui frayoît la divine Providence , pour s'inquiéter de son régime actuel , et regretter celui qu'il ve\ioit d'abandonner. La joie qu'on lisoit dans ses yeux , et qui perçoit à travers tous ses entretiens , eut bientôt calmé mes inquiétudes. Ce qui contribua beaucoup à lui rendre -agréable son
nouveau sé]our , fut la multitude des sujets vertueux qu'il eut bientôt connus dans les deux ^minaires de Saint- Sulpice. Il s'étoit promis , en y venant , des modèles d'édification ; c^étoit le genre de compagnie qu'il cherchoît avant tout : il en trouva abondam* ment , et se vit environné de jeunes aspirans au sacerdoce , qui lui parurent remplis de piété. Quelques Messieurs du grand séminaire , qui furent bien aises de le connoître , le visitèrent peu de temps après son arrivée : Tentretten fut également agréable à ceux qui faisoient la visite , et à celui qui la recevoit; jamais il n'avoit goûté un plaisir aussi pur. Loin de regretter son ancienne liberté , il se félicitoit sans cesse de vivre dans une école où il ne pouvoît méconnoître la bénédiction du Seigneur. Si quelquefois iPtrouvoit rudes et pénibles à la nature les règles de la maison ^ comme le lever du matin à cinq heures , et la continuité du silence , un moment de réflexion lui rendoit cette peine bien douce , et lui faisoit dire : « Que je suis heureux » d'avoir tant de bons exemples devant les » yeux ! » IsJi sunt semen cui benedixit Dominus (i). Ce bel aspect des deux séminaires qui le charmoit, étoit le fruit d'une révolu-
(i) Isai. 6 f 9.
( i68 ) tion qui 9 par une faveur extraordinaire du Ciel 9 s*étoit opérée depuis deux ans , et avoit comme renouvelé la face des deux maisons.
Dieu sembloit avoir pris soin de réunir tout à la fois beaucoup d'ames élevées et faites " pour consoler l'Eglise de ses malheurs actuels. M. de Martineau vint en augmenter le nombre.
Plaise au Ciel de conserver une génération si chère à Tépouse de Notre-Seigneur , et de la perpétuer , en suscitant chaque année des élèves d'une aussi grande espérance que plusieurs de ceux que le séminaire vient de perdre (i) !
. Un des sujets de joie qui Tafiectèrent le plus vivement , fut de s'y trouver avec M. Thayer. Dès le moment de son entrée , il le chercha , et on les vit à l'instant s'embrasser réciproquement , comme deux frères en Jésus-Christ , qui , après avoir couru les plus grands pérQs
(1) Entre plasiears antres , on se ressouviendra longtemps de M. de Retz , et de la yiye impression gu*a faite sur tons les esprits la sërérité de sa vie , depuis la subite métamorphose qui se fit en lui pendant les' vacances de 1783 , jusqu'au mois de décembre 1788 ,. époque de son départ pour les Indes Orientales , ou l'a -fait voler le désir de gagner des âmes à Jésus-Christ. Sa grande piété , prédication plus éloquente que tous les sermons , pendant qu'elle va fructifier au-delà des mers , porte encore dans le séminaire des fruits admirables de vertu : Dieu veuille en faire autant de nouvelles semences y aussi fécondes que celles à qui il a dit : Crescite et multiplicaminU
dans
( i69 ) dans une longue, navigation , ou plutôt après avoir fait les plus affreux naufrages , et en avoir été sauvés par la main de Dieu et de ses Anges 9 se trouvoient rendus au même port , pour y goûter tous les mêmes charmes de la paix dans la maison et entre les bras de la plus tendre des mères.
Je ne tardai pas à lui faire raconter Thistoire de son changement ; elle fit sur moi une impression singulière , comme sur tous ceux qui en furent successivement informés , soit par le rapport que je leur en faisois , soit de sa propre bouche. Ce n*est pas qu*il aimât à parler de lui ; mais Tingénuité de son carac* tère , bien différent alors de ce qu*il avoit été pendant son séjour à Bordeaux , et le plaisir qu'U trouvoit à faire admirer en lui Tœuvre de la grâce , le rendoient facile à satisfaire tous ceux qui Tinter rogeoient. L*estime qu*on lui porta dès les premiers entretiens , augmenta k mesure qu'on le connut plus parfaitement , et surtout lorsque dans les conférences de théologie on Tentendit parler avec autant de facilité que de grâce , et qu'avec un discernement rare on découvrit en lui une grande modestie. Extrêmement réservé sur tout ce qui lui étoit arrivé dans sa jeunesse et sur ce qu'il avoit vu , fait ou appris pendant les deux années qu'il avoit servi , on ne remarquoit point en lui cette démangeaison , si commune
aux jeunes voyageurs , de raconter toutes leurs aventures , ou même de feindre ce qui ne leur arriva jamais , pour se donner du relief. En plus d*une occasion j'ai admiré le peu de cas qu'il paroissoit faire de ses anciennes courses en Amérique , et des connoissances qu*il en avoit rapportées. On eût dit qu'il avoit bublié tout ce qui s'étoit passé dans les campagnes qu'il avoit faites ; et un grand nombre de ses collègues furent long-temps à savoir ce qu'il étoit du côté de la naissance et du mérite militaire.
L'espèce de milice nouvelle qu'il avoit em^ iM'assée Toccupoit tout entier. Ce n'étoit plus avec des armes visibles et matérielles qu'il s'exerçoit à combattis , ni contre des ennemis semblables à ceux qu'il avoit eus autrefois à attaquer ou à repousser , mais contre ses passions et tout ce qu'il avoit à réprimer dans son. caractère. Il Tavoit naturellement violent et impétueux ; mais la grâce ^ qui change les loups en agneaux ^ prit sur son esprit et sur son cœur un empire qu'on n'a pu s'empêcher d'admirer en mille rencontres. Dans une communauté nombreuse , oil tant de caractères diflTérens et même opposés se trouvent réunis, il est impossible que ce contraste n'ait quelquefois une influence fâcheuse sur les conver^ sations. Ce seroit une espèce de miracle , qu'au lîiilieu des petites altercations qui s'élèvent
( I70 pendant les deux heares de récréation qaa Ton accorde chaque jour au séminaire , il n'échappât de temps en temps , même aux plus yertueux , quelques paroles mortifiantes pour les autres, tant la jeunesse deTient facile à s*irriter au moindre mot, dans ces momens où , rendue à elle-même , elle n'a plus rien qui la captive. Plusieurs fois le ieune abbé de Martineau l'éprouva comme les au*très ; et la résolution qu*il avoit souvent prise , de traiter les caractères même les plus difficiles avec douceur et amitié , U ne réussit pas toujours à Texécuter. On Ta vu quelquefois 9 soit pour repousser une injure , soit pour justifier ce qu*il avoit dit ou ee qu*il avoit fait , éclater par des saillies qui se resaentoient un peu de là hauteur d'un jeune officier plein de lui-même. Mais le plus souvent le trait étoit à peine parti , qu'il eût voulu pouvoir le ramener à lui , et se reprochoit de l'avoir lancé ; ou si la chaleur de la dispute l'avoit empêché de se reconnoitre à Tinstant , le repentir suivoit de près, et bientôt la jfaute étoît avantageusement réparée. Offensé un jour par un des plus jeunes séminaristes , il fit éclater son mécontentement par quelques paroles mortifiantes : mais au bout d'une demi-^heure, ne pouvant plus porter le poids d'amertume dont il se sentoit le cœur oppressé, il va trouver Tagresseur , Tembrasse , et lui
( 172 ) témoigne mieux encore par ses larmes que par ses discours , combien il est affligé de lui avoir déplu. Cette démarche produisit entre eux plus qu'une réconciliation sincère ; elle fit naitre une de ces unions intimes que la mort seule a coutume de dissoudre.
Ce trait , raconté le lendemain de sa mort , donna lieu à un autre de ses condisciples , qui avoit étudié avec lui à Poitiers , d'en rapporter un arrivé dans cette ville , qui mérite de trouver ici sa place.
Parmi ceux qui suivoient la même classe que lui , il s*en trouva un à qui sa pfésence étoit à charge , et qui ne pouvoit le rencontrer sans ressentir en lui-même une secrète aversion contre lui ; c*étoit un sujet aussi malhonnête et aussi brusque que M. de Martineau étoit aimable et prévenant. Sans autre raison que son aversion pour la vertu et pour ceux qui la pratiquoient , il s'avisa une fois de le traiter d'hypocrite , et d'ajouter à cette qualification tout ce que l'emportement peut mettre dans la bouche d'un feune homme indompté. L'humble étudiant fit d'abord semblant de ne pas l'entendre ; mais celui-ci , au lieu de se taire , ne fit que s'irriter de son silence. Se voyant attaqué si injustement , il prit la parole y et répliqua avec douceur : « Mais , quelle raison » avez-vous de me faire ce reproche ? Si je suis » un hypocrite , pourquoi me le dire en pré-
(173) ^> sence de tout le monde ? » L'agresseur ne fit que s'emporter davantage à cette réponse ; et quoique les jeunes gens , témoins de la scène, prissent le parti de M. de Martineau , qu'ils regardoient et respectoient comme le mo-* dèle de l'université , il vint jusquà le provoquer de mettre l'épée à la main. Dans ces sortes d'hostilités , la victoire est toujours du côté de celui qui cède et qui se tait le premier ; ce fut le parti que prit le vertueux étudiant , à la grande édification de tous ses condisciples , mais non sans se faire les plus rudes violences. Ce moment fut terrible pour lui , tant il eut de peine' à se vaincre lui-même. Après la dispute , il avoua à un de ses amis qu'il s'étoit vu sur le point d'accepter le défi , et que jamais il ne s'étoit trouvé dans une si violente crise.
Mille fois on a remarqué qu'il s'étoit fait les plus grandes violences pour arrêter l'impétuosité de son caractère, et faire triompher en lui la douceur chrétienne , des emportemens de la colère. C'est de quoi l'on s'est entretenu souvent après sa mort, jusqu'à dii*e qu'en telles et telles circonstances , qu'on se plaisoit à se rappeler , il étoit fort surprenant qu'il eût pu porter si loin la modération et l'empire sur lui-même.
Un sujet déjà si avancé dans les voies de la vertu , tout néophyte qu'il étoit , n'avoit plus
( 174 ) besoin de longues épreaves pour être admis à ùàre le premier pas vers le sanctuaire. Aussi ne fit-on point de difficulté de Tsippelei' i^ la tonsure cléricale , peu de temps après qu'il fut entré à Saint-Sulpice. Il falloit auparavant déterminer à quel diocèse il appartiendroit ^ car celui d'Agen , sa patrie j et le voisinage de sa famille , ne paroissoient pas un lien convenable aux vues du zèle qui dirigeoit ses démarches pour les saints ordres. Monsei— gneur VEvèque dAgen , touché de ces considérations , consentit à son excorporation , et en délivra l'acte sans nulle difficulté. Monseigneur TEvêque de Poitiers , qui Teut bientôt connu , le trouvant digne de la grâce qu'on lui demandoit en sa faveur , et s'étant assuré en personne, dans quelques entretiens qu'il eut avec lui , de la vérité des rapports favorables qu'on lui avoit faits de ses talens et de sa vertu , l'incorpora à son diocèse , et lui accorda son dimissoire pour la tonsure* Il la reçut en par* ticulier dans la chapelle du grand séminaire , avec la Confirmation , de la main de Monsei-* gneur Tévêque de Saint-Claude , le 6 d*aoùt 1785 , quatre mois environ après ^n arrivée à Paris. Pendant cette cérémonie , oc!i en prenant le Seigneur pour son partage il reçut en même, temps les dons de TEsprit-Saint et la divine Eucharistie , les tendres sentimens de piété et le profond respect dont son cœur
( 175 ) fut pénétré , parurent sensiblement (lans tout Son extérieur. Il étoit difficile de montrer dans la prière , aU saint tribunal de la pénitence et à la sainte table , plus de foi et de recueillement. Sans nulle affectation , et dans la posture la plus naturelle , il faisoit connoitre à tous ceux qui le considéroient alors , qu*il éprouvoit 'intérieurement tout ce que peut faire naître de plus religieux dans une ame le sentiment de la présence de Dieu. Les yeux modestement fermés , le corps immobile , aux traits de àon visage on découvroit je ne sais quelle expression de paix et de contentement intérieur qui excitoit Tadmiratioà , autant qu'elle portoit à la piété.
En voici un exemple que je place ici par anticipation, pour ne pas revenir au même sujet. Durant son dernier séjour â Poitiers , il servit plusieurs fois la sainte Messe dans l'église des filles Pénitentes , à M. l'abbé Leboux , doyen de Saint - Hilaire. Ce fut toujours avec une religion dont on ne pouvoit être témoin sans' en être vivement touché. « Lors- ^\ que je célébrois (ce sont les termes d*ui)e *> lettre de M. Leboux ) , il me sembloit ^> avoir un Ange à côté de moi. Un jour $ ** continua-^t-il , qu'après m'avoir rendu ce *> service de piété , je l'eus laissé seul dans ^^ l'église 5 occupé à réciter son office , je » priai la tourrière d'aller lui dire de ma
» part que je l'attendois ce jour-là même à » dîner. Cette bonne fille , qui l'avoit surpris % » vint me dire avec extase : Ah ! Monsieur , » c*es/ un saint ; je lai irouçé prosterné et » étendu sur le pavé de t église. » C'est ainsi qu'il s'efTorçoit de rendre à Notre-Seigneur les hommages qu'il lui avoit refusés tant qu'il l'avoit méconnu dans le sacrement de s(m amour.
La grâce qu'il venoit de recevoir avec la cléricature , fut pour lui un nouveau motif de s'adonner à l'étude de la science ecclésiastique et des voies « de la perfection. Son application à l'étude étoit si constante , et son émulation si vive , que toute ma crainte étoit qu'il ne s'épuisât par un travail au-dessus de ses forces. Le goût de la science ecclésiastique alloit chez lui presque jusqu'à la passion ; et non content de raisonner dans les conférences ou exercices de théologie avec une ardeur qui le mettoit aussi souvent aux prises avec luimême qu'avec ses condisciples , par les efforts qu'il avoit à faire continuellement pour amortir la vivacité de son caractère , il se plaisoit à discuter dans les conversations quelques points de théologie ou d'histoire ecclésiastique. On a trouvé après sa mort des recueils considérables d'observations sur les difierens traités de théologie , où l'on remarque autant de facilité à concevoir et à écrire , soit en fran-
( 177 ) çais , soit en latin , que de m^hode et de précinon.
' Un esprit aussi mûr et aussi solide ëtoit bien éloigné de perdre en lectures frivoles ou étrangères à sa vocation tous les momens dont il pouvoit jouir et disposer après sa principale étude , qui étoit celle de la théologie et de TEcriture-Sainte. Celle-ci avoit tant d'attraits pour lui , que son délassement le plus agréable étoit de chercher et de méditer, parmi les livres dont elle est composée, ceux qui lui paroissoient les plus propres à nourrir sa piété et à élever son cœur vers Dieu. Etant à sa seconde année de séminaire , il me témoigna un grand désir de se joindre à quelques-uns de ses confrères qui fréquentoient la classe d'hébreu au collège Royal. Je ne crus pas devoir m'y refuser : il suivit donc le cours des leçons de langue hébraïque , et celles de la théologie n'en souffrirent pas le moindre ralentissement.
Ce fut le i6 d'avril 1786 qu'il reçut les ordres mineurs : ce nouveau pas vers les saints ordres fut pour lui un nouvel avertissement de croître en ferveur. Avant cette époque il communie it au moins une fois tous les
huit jours ; dès-lors la faim de la sainte Eucharistie augmenta en lui ; et faisant tous les jours de nouveaux efforts pour marcher dans les voies de la perfection ecclésiastique ,
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( 179 ) converser avec des amis sensës et vertueux , tels qu41 avoit la consolation d'en rencontrer, dans les deux sëminaires , autant qu*il désiroit. Le temps de le présenter au sous-diaconat étant venu , comme le défaut de sa naissance le rendoît irrégulier , et que son irrégularité pour les saints ordres ne pouvoit être levée que par Tautorité du souverain Pontife , je pris la voie ordinaire pour demander à Rome la dispense , et î'espéroià qu'elle arriveroit à temps pour qu'il yfkt être ordonné dans l'Avent de 1786. Plusieurs incidens firent retafder considérablement l'expédition , et ensuite Tarrivée de ia dispense. La première , qu'on ne reçut qu'au bout de six mois , s'étant trouvée dé^ fectueuse , il fallut en solliciter une autre. Il ne put donc recevoir le sous-dîacpnat qu'au mois de septembre 1787. Beaucoup d'autres se seroient livrés à l'inquiétude, à l'impatience et au» murmure. Rien de plus édifiant que ses réponses autant de fois que je lui annonçai qu41 falloit attendre encore sa dispense. De toutes les impressions qu'il éprouvoit alors , celles que je remarquois le plus en lui étoient un parfait acquiescement aux dispositions de la divine Providence , un sentiment de son indignité , et une vraie satisfaction d'avoir-, par ces longs délais, plus de temps pour se préparer 1 à la grande démarche qui devoit le lier irrévoh cablement au service de l'Eglise.
Ce contre-temps de neuf mois entiers ne put troubler la paix de son ame un seul instant.
Il ne prëvoyoit pas les suites funestes qui de— voient en résulter. C'étoit comme le premier anneau d*une chaîne d'événemens tous plus affiigeans les uns que les autres , par oh Dieu vouloit le conduire à une fin prématurée , et le rendre digne d'aller prendre bientôt une place dans le sanctuaire étemel. Il se rendit à Saint-Lazare pour y faire la retraite des ordinands , et il s'y rendit avec un grand sentiment de joie, pensant qu'il alloit passer huit jours près des reliques du saint fondateur de cette maison , et dans une école où tout respire son esprit. Mais dès le second jour il se trouva mal pendant la courte méditation qui suivoit l'entretien. Cet àcci-rdent lui fit perdre connoissance ; la secousse fut violente. En ayant été instruit , j'allai le voir dès le lendemain : je le trouvai au lit. Il y passa presque tout le reste de la retraite. Le jour de l'ordination , on le crut ^ ou il se crut Jui-même en état de soutenir la fatigue de la cérémonie. Il reçut donc le sous - diaconat , mais en souffrant beau-* coup , et il rapporta avec lui une foiblesse de nerfs qui fut un principe d'infirmité habituelle. Comme on étoit encore à la campagne pour trois semaines , j'espérois que le repos et le grand air l'auroient bientôt rétabli :
( i8i ) je fus trompe. Il avoit trop de courage pour s'arrêter dans les momens de relfiche où il se sentoit sollicite à reprendre son travail. Quelque besoin qu'il eût de le suspendre souvent , à peine toutefois y parut-il dans la marche de ses études : il continua tout ce qu'il avoit entrepris ^ et accepta même un nouvel office que je lui proposai , celui de maître de cérémonies, pour lesquelles il avoit autant de goût que de facilité et de grâce.
La difficulté de satisfaire tout le monde , dans Fexercice de cet emploi , ne laissa pas de mettre de temps en temps sa vertu à l'épreuve ; et, ce qui augmentoit le mal, c'étoient, avec une sensibilité extrême dans les nerfs , des accès de mélancolie qui au retour de ses langueurs prenoient quelquefois sur l'aménité de son caractère. Je lui fis respirer souvent l'air de la campagne. II passa la plus grande partie du carême au Mont-Valérien , où la vue fréquente des figures qui représentent les principaux mystères de la passion de Notre -Seigneur faisoit sur son cœur les plus salutaires impressions. Il se plaisoit d'autant plus à visiter les différentes chapelles où ils sont peints , qu'il s'occupoit alors du nouveau pas qu'il devoit faire en recevant le diaconat , et que rien ne le portoit plus efficacement à l'amour de Notre- Seigneur , que le souvenir de tout ce qu'il a souffert pour les hommes. Après Pâques , je
lui fis faire encore plusieurs séjours h la sainte montagne , où son ame gagnoit plus k respirer Tair si pur de l'ermitage et à s'édifier atec les frères qui l'habitent ^ que son corps n'aoqnéroit de force k prendre le repos et la bonne nourriture qu'on lui avoit prescrits en pareille occasion. Il fut ordonné diacre aux quatretemps d'après la Pentecôte , et sa mauTaise santé ne l'empêcha pas de faire les exercices de la retraite avec toute la ferveur que nourrissoit dans son ame la vive foi dont il étoit pénétré.
J'espérois beaucoup du retour de la belle saison , et du régime que je lui fis prendre après sa retraite ; mais à mesure qu'il avançoit vers le sacerdoce , Dieu le purifioit de plus en plus par la prolongation de ses épreuves : ni la ces^tion du travail , ni le changement d'air, non plus que la nourriture la plus saine et la plus restaurante , ne purent encore le guérir ; on voyoit qu'il soufiroit continuellement* De temps en temps la tristesse ^ qui est une suite involontaire du genre de sa maladie , se montroit tellement sur son visage , dans sa conversation , quelque effort qu'il fit pour la surmonter , qu'on ne pouvoit s'empêcher de le plaindre et de partager sa peine : ce qui l'augmentoit , c'étoit l'impuissance où le mettoit sa santé de poursuivre un projet de rétraite qu'il rouloit depuis quelque temps dans son esprit ■ Comme il connoissoit parfaitement tous les
( 185 ) dangers da monde , il vouloit , pour mettre son saiut en sûreté , entrer dans Tordre des Cfaartrenx , et s'y con8âKn:*er à la pénitence. Mais cette vie ne me paroissoit oonTenir nulle-*ment à son tempérament : jamais il ne m'en parloit sans que je l'engageasse à n'y plus penser. Soit prévention d'un esprit enveloppé des nuages qu'amènent ordinairement la mélancolie et la tristesse , soit tentation du démon qui sait profiter de nos momens de ténèbres pour nous frayer une voie où il est assuré que nous nous égarerons si nous donnons dans le pi^ , il ne montra pas toujours à mes représentations tout l'acquiescement que je désirois ; et plein du désir de sa perfection qu'il croyoit ne pouvoir acquérir qu'en fuyant le monde et en s'ensevelissant dans la solitude , il revenoit de temps en temps m'entretenir de son attrait pour la vie religieuse. Mon opposition constante à ce parti fut pour lui une source de peines inté^ Heures , et l'ennemi de la paix vint à bout de jeter dans son esprit une idée qui les aggrava beaucoup: c'étoit que je n'avois plus d'affection pour lui , qu'il m'étoit à charge , que mes dispositions à son égard n'étoient plus les mêmes , et qu'enfin il n'avoit plus en moi l'homme qu'il s'étoît flatté jusque-là d'avoir trouvé depuis qu'il s'étoit vu exilé , peut-être pour toujours , de la maison paternelle. Jamais imagination n'avoit été si mal fondée. Le premier aveu
( i84) qu'il m'en fit , ne pouvoit cpie m'attacher à lui davantage , et je ne fus pas embarrassé pour lui mettre devant les yeux de quoi dissiper tout d*un coup une prévention si étrange. Je cônnoissois trop sa belle ame , et jusque dans les momens où sa mélancolie resserroit son cœur , j'y voyois trop d*ingénuité pour ne pas chérir sa vertu autant que je détestois le démon infernal qui vouloit la lui ravir. Je regardois son état comme une espèce d'obsession spirituelle qui avoit ses accès ; et lorsque la mauvaise disposition des fibres du corps revenoit à altérer sa santé , c*étoit 'alors surtout qu'il s'affiigeoit avec lui-même et avec quelques-uns de ses amis , du changement prétendu qu'il trouvoit en moi ; changement dont il étoit seul à s'apercevoir , et qu'il ne seroit jamais venu en l'esprit de personne de soupçonner , d'après toutes les marques que je lui donnois de mon amitié. Chose singulière , sa confiance en moi pour tout le reste étoit la même , et il avoua plusieurs fois à deux amis, qu'il ne comprenoit pas comment une idée aussi noire et aussi bizarre pouvoit séjourner un seul instant dans son esprit. Cette ouverture , et le reste de sa conduite , qui étoit toujours celle d'un trèsbon esprit et d'un excellent cœur , me faisoit autant admirer son attachement pour moi dans la partie de soi-même , si je puis m'exprimer ainsi , dont sa volonté étoit la maîtresse , ou
dans rhomme moral , que plaindre Fespèce d'obscurcissement d'esprit que ni lui ni moi ne pouvions guérir dans l'homme physique ^ d'où naissoit en lui un combat violent qui ne pouvoit que nuire de plus en plus et à la paix de son ame et à sa santé. La cause de son mal étoit dans ses organes étrangement affectés depuis la rude secousse qu'avoit éprouvée son tempérament durant sa retraite* pour le sousdiaconat. Je crus qu'il falloit porter là le remède , et je ne doutois point que si la constitution corporelle reprenoit une fois sa première ligueur, le calma le plus parfait ne rentrât aussitôt dans son ame. Plein de cette espérwce , je sondai ,ses dispositions sur le projet que je formai de l'envoyer pour quelques "mois à Poitiers , sa seconde patrie : j'étois bien aise d'ailleurs qu'il prit sur les lèvres et dans le cœur des protecteurs si respectables qui avoient été ses premiers guides , les bons conseils qu'il devoit se promettre de leur sagesse et deieur tendre charité pour lui. Monseigneur l'Evêque de Poitiers , de qui je réclamai , pour l'exécution de ce parti, les bontés qu'il lui faisoit éprouver en toutes manières ( car il étoit plus son père que son premier supérieur), voulut bien seconder mes désirs au-delà même de ce que j'eus la confiance de lui demandcfr. Quand M. de Martineau lui eût appartenu par les liens du sang , il n*eût pu porter plus loin
( i86) qu*il le fit 9 les attentions et les bons oflSces : il le fit partir lai-méme , et le défraya des frais dn Toyage , donna ses ordres pour qu'on lui préparât un appartement à son château de Dissai , et qu'on lui procurât tout ce qu'il au** roit prescrit pour son propre neveu. Combien le jeune Ecclésiastique fut sensible à ces mar* ques de tendresse , et combien des secours ménagés si à propos par la divine Providence touchèrent son ame ! Beaucoup plus sensible dès-lors dans le cœur aux bienfaits dont il se Toyoit comblé , qu'il ne l'avoit jamais été dans ses organes à tout ce qu'il souffroit habituellement , il ne savoit comment répandre les sentimens de reconnoissance dont il ét^it pénétré envers son bienfaiteur. Sa santé, pendant le premier mois , fit des progrès très*médiocres; mais enfin peu à peu elle prit le dessus , et avec die la sérénité de l'esprit. Je ne tardai pas moimême à recueillir les fruits du changement qui s'opéra dans ses idées et dans ses vues. J'ai cru ne pouvoir mieux les faire connottre qu'en plaçant ici quelques traits des lettres qu*il m'écrivit sur les deux principaux sujets de peine dont je n'avais pu entièrement le délivrer. Voici ce que portoit la seitxinde.
a Mon très-cher père ,
» Si vous mettez votre cœur au large en voyant le mien moins resserré ; si le change-
( t87) ment qui s'opère dans ma santé met du baume datis votre ame y puisse le Ciel le dilater de plus. en plus , ce cœur malheureux d'avoir si mal répondu à votre amitié pour moi I puisset-il aussi. rendre à tous mes organes leur première vigueur pour augmenter la joie de votre ame I car il n*y a point de vœux que je ne fisse pour vous voir , à mon égard , dans ces dispositions qui me permissent de donner un libre cours à ma sensibilité pour Tamitié : elle se change bien vite en tristesse quand elle croit ne découvrir que la froideur d*un supérieur dans celui où elle ne cherche que la tendresse d*an père : et voilà ce qui vous offre un mystère impénétrable , comment j'ai pu concevoir des idées si singulières et si fausses sur votre affection pour un enfant que vous avez toujours également chéri ; oui , cela est inexplicable. J'étois aveuglé , mais je Tétois par trop d'atta«chement aux biens de l'esprit. Je voulois être aimé ! et ne l'étois^^je pas f Mais parce que je voulois l'être , je méritois d'être puni ; aussi je l'ai été cruellement , en croyant , je i^ sais pourquoi , que je ne vous étois plus qu'un fardeau dont votre <;harité seule vous empêchoit de vous débarrasser. Il falloit du temps pour dissiper ce nuage épais qui me fascinoit les yeux ; ce temps est écoulé , je suis revenu à la lumière. Ah ! qu'il me tarde maintenant de vous rejoindre pour vous rendre témoin de
( i88 ) mon changement ! Quel calme aujourd'btn dans mon cœur ! Quelle paix , quelle joie dans mon ame ! J'espère que ce sera la paix et la joie du Seigneur.
» Ce qui me fait surtout soupirer après mon retour auprès de vous , c'est le renversement de mon projet d'entrée, en religion; projet que vous avez regardé , avec raison , comme extravagant , et auquel je n'avois pu jamais renoncer : maïs il faut que je l'abandonne ce malheureux dessein , puisqu'il trouve autant de contradicteurs qu'il y a de personnes éclairées qui s'intéressent à mon sort. Ne seroit-il pas dangereux , me disois-je à moimême , lorsque je méditois sérieusement sur ma vocation dans le parc de Dissai ; ne seroitil pas dangereux de préférer mon sentiment particulier à celui de mes âupérieurs ? Cette inclination vive qui m'entraîne dans la solitude ne pourroit-elle pas avoir pris sa source dans Torgueil subtil qui gâte toutes nies actions ? Je me suis occupé pendant plus de quinze jours à la recherche de sa vraie origine , et Dieu , par sa grâce , m'a enfin découvert que jusqu'ici elle avoit toujours été souillée de ce vice infâme. .
» En falloit-il davantage pour me convaûi" cre qu'il ne demandoit pas encore mon sacrifice 5 puisqu'il n'étoit pas digne de lui être offert? J'ai été disposé par-là à écouter cette
( iSg )
voix intérieure qui me disait que la soumis^ioa à là volonté des supérieurs est la voie ordinaire pour connoitre celle de Dieu ; et qu'il n'étoit par conséquent pas k présumer qu'il voulût que )e quittasse entièrement le commerce des hommes , puisque )e ne pou Vois faire cette démarche sans être désobéissant.
» C'est alors que j*ai vu quel précipice affreux )e creusois sous mes pas en entretenant dans mon esprit la résolution effrayante de soumettre au tribunal de ma raison les suffrages de ceux qui m*étoient contraires ; de m'introduire enfin moi seul dans le cloître , c'est-à— dire de me jeter dans un abîme de maux. J'ai été arrêté sur les bords par la même main miséricordieuse qui m'a toujours dirigé malgré mes écarts continuels. Ab !
c'est que je devois encore vous revoir ; c'est que vous étiez destiné à finir cette œuvre que vous avez commencée , et qui vous a tant coûté.
» Dégagé maintenant de ces entraves qui m'arrêtoientdansle chemin qu'on me montroit et que je devois suivre , qu'il me tarde de le parcourir sous vos yeux , et d'être conduit jusqu'au bout par vos conseils et vos instructions ! Vous sentez vous-même , Monsieur , combien il m'est utile de passer encore quelque temps à Paris. Vous le sentiriez encore bien plus vivement , si vous saviez combien
( igo )
Hia conduite , quoique relâchée 9 parott singulière à plusieurs , et qu'il a été dit , par de faux prophètes sans doute , que cela ne dureroit pas. C'est pourtant dans cette ville qu'il a semblé à quelques-uns que je pourrois prendre la prêtrise à la saint Matthieu, c'est'kr-dire sans avoir eu le temps d'y penser. A la proposition qui m'en a été faite , j'en ai frémi.
» Je vous conjure donc y mon bon père , je vous conjure par les entrailles de Jésus- Christ , de ne vous prêter à aucune proposition de cette espèce , et de continuer d'approuver mon retour à Paris, Pour moi , quelque chose qui arrive , j'ai sur le sacerdoce des idées , que je croyois trouver chez tous les prêtres , et auxquelles je ne renoncerai pas , puisque je les trouve en tous ceux qui ont vécu dans les siècles d'or de l'Eglise : aussi je préférerois la misère et l'indigence , j'aimeroîs mieux me réfugier même dans un désert , plutôt qu« àe recevoir la prêtrise sansêtre mieux préparé , et contre ma conscience. Je m'unis donc à vos prières , qui plus d'une fois ont fait au Ciel de saintes violences : elles lui arracheront trèssûrement , si vous voulez m'y rendre participant, la connoissance des volontés de D^^ sur moi , quelque indigne que j'en sois par mes infidélités. J'espère cette nouvelle faveuv de l'affection particulière que vous m'avez tou-
( igi )
jours accordée ; et c*est dans les sentimens du plus sincère retour que je suis , etc.
» Ce i5 septembre 1788. «
Un mois après , dans une autre lettre il s'exprimoit ainsi :
(C Mon TRis-CHER PàRE ,
^ La lettre si attendrissante que vous m'avez fait rhonneur de m*écrire , je Tai reçue hier au soir , au moment où j'offrois à Dieu par de fûibles prières la fin de la journée et le sommeil que j'allôis prendre. Mon cœur , qui pressentoit le plaisir qu'elle alloit lui faire éprouver , me la fit décacheter à l'instant , avant d'avoir eu le temps de penser à prendre les intérêts de la mortification , en remettant au lendemain une lecture après laquelle je soupirois si vivement. Que n'y a pas vu , dans cette lettre , ce cœur qui vous est tout dévoué ! l>e quels sentimens de confusion , de joie , de regret et d'amour &'a*t-il pas été agité tour à tour ! tantôt accablé par le poids de la douleur que me causoit mon funeste égarement qui avoit tout l'air de l'ingratitude, (eh ! je n'osois lever les yeux sur l'instrument de mon salut que j'avois devant moi) ; tantôt animé par la con*fiatice et les douceurs ineffables que répandoit dans mon ame le portrait que vous me faites de la vôtre et de tout ce qui s'y passe à mon sujet ,
la mieime anroit ▼oalm scKinolcr jiisqa'aax pieda de son Dieu, pour Im oéErir , en présence de sa coor céleste j des action» de grâces pour tant de biens dont 3. permet qm'eUe soit comblée : ce combat a doré peu <£e tenqis , et uoe paix délicieuse qui s*est eflaporéè de tout mon être j n'a laissé dans mon coeur accès qu'au plaisir. Que ne pois-fe toos entretenir plus long-temps dn bonheur que j^éproufe et dont TOUS êtes la source ! Mais le déport de M. D^, qui doit être portenr de ma lettre , demande en ce moment nn sacrifice , etc.
» Ce i."" octdbre 1788. »
A la fin d'octobre , sa santé j grâces aux soins paternels de monseigneur l'Evéqne de Poitiers; se trouva si parËdtement râablie ipi'il m'annonça son départ pour Paris. Toutes les lettres que je lui aYois écrites pendant les vacances , étment dictées par le plus tendre attachement , et il y avoit lu tout ce qui étoit le plus capable de le remplir de confiance en celui qu'il étoit sur le point de rejoindre ; m^^^ son excellent cœur ne pouvoit se défendre du mouvement qui le poussoit, toutes les fois qu'il m'écrivoit , à me témoigner ses regrets sur le passé, a II semble , me disoit-il entre autres choses , il semble , mon très-cher père, que j'ai déjà assez parlé dans mes lettres de mon retour à la lumière, de ma tendre et
constante
( 193 ) constante affection pour vous , et des malheu-* reux prestiges , si je puis parler ainsi , qui par un mystère inconcevable m'ont empêché de voir toutes celle que vous me portiez ; mais il faut que je vous dise encore une fois que l'esprit et l'imagination sont enfin d^accord avec le cœur , que votre dernière lettre m'a fait agréablement sentir leur parfaite intelligence ; car les larmes qui ont succédé à la lecture souvent réitérée que j'en ai faite , ne pouvoient me laisser douter que le cœur n'étoit si vivement ému 5 que parce que l'esprit ne lui étoit plus opposé. Ah ! mon très-cher père , oubliez tout et ne vous réservez que la clémence. Si vous exigez quelque satisfaction du coupable , avant de l'exercer il vous offre les maux cruels qu'il a soufferts et la joie inexprimable qu'il a de se voir guéri et pardonné. »
Au langage que tenoit M. de Martineau , depuis qu'avec la santé le calme de Tesprit lui avoit été rendu , et qu'il ne voyoit plus au travers des nuages qui l'environnoient, on comprend que la cause de ses anciennes préventions avoit été toute entière dans ses organes , tant la disposition des facultés de l'ame dans l'ordre moral dépend de la constitution et de la situation des facultés corporelles !
Après avoir pris les ordres de M. l'Evêque de Poitiers , et ses mesures pour son départ , il revint à Paris , dans le dessein de reprendre
( 104 ) la carrière des grandes études , de courir même la licence lorsque le temps en seroit Tenu. C etoit le désir du Prélat qui le renvoyoit au séminaire de Saint-Sulpice , et il n avoit rien plus à cœur que de s'y conformer. H venoit d*éproirver de sa part tout ce que peuvent inspirer la tendresse et la générosité à un père qui dit adieu à son enfant : quand il auroit pressenti que ce devoit être pour la dernière fois , il ne Teût pas traité avec plus de bouté et d'affection. Le jeune homme , plein de délicatesse et de sentiment, eût ci^s-lors oublié presque la maison de son père , tant il retrouvoit dans l'ame de son bienfaiteur de quoi le consoler de n*être plus rien à Sainte-Foix, s'il n'eût considéré que lui-même dans la persévérance de sa disgrâce : mais tous les agrémens du château 'de Dissai n'étoient pas capables de lui faire perdre de vue le château de Cluseaux, où il avoit pris naissance , parce qu'il y voyoit son père et son frère aîné séparés de l'Eglise de Jésus-Christ , dans laquelle il étoit à la veille de recevoir le sacerdoce , et hors de laquelle ils ne pouvoient l'un et l'autre éviter la damnation éternelle.
Cette espérance le combloit de joie , et je la goûtois aussi vivement que lui. Mais Dieu avoit d'autres desseins , et il venoit de quitter Poitiers pour n'y retourner jamais. Arrivé à Paris le 6 novembre , à, la descente de la voi-
( 195 ) tare il accourt au séminaire avec tout rempressement d'un enfant à qui il tarde de se jeter entre les bras de son père , et de revoir une famille où il étoit tendrement chéri. La conso^ lation dont |e jouis alors fut proportionnée aux longues douleurs que j*avois partagées avec lui durant ses infirmités. Ce n'étoit plus le même homme ; tout en lui annonçoit le plus parfait rétablissement. Il se remit au travail avec la plus grande facilité. Son humeur enjouée , Tair de paix qu'on remarquoit sur son front et dans ses yeux , Taisance et le ton agréable de sa conversation , tout plaisoit chez lui , et jamais il n'avoit montré plus dé zèle pour sa perfection. Il n'y avoit encore qu'un mois que je ressentois le plaisir d'une si heureuse métamorphose , lorsque tout à coup la main invisible qui a marqué le terme de notre course, et qui fait servir les événemens les plus inopinés à l'accomplissement de ses décrets éternels , permit le tragique événement qui a causé sa mort.
Dans la nuit du i.®' au 2 de décembre arriva l'incendie affreux dont vous avez entendu parler en son temps , qui menaça toute notre maison d'être réduite en cendres. Vous avez su aussi avec quelle activité et quel zèle tous les Messieurs qui habitent les quatre séminaires réunirent leurs efforts à ceux des pompiers de la ville pour arrêter le progrès des flammes.
Le lendemain , un grand nombre , et quelques-uns , dès le jour même , se trouvèrent incommodés ; mais personne ne le fut aussi brusquement ni aussi dangereusement que M. de Martineau. Il avoit travaillé infatigablement , n'écoutant point assez le conseil que plusieurs lui donnèrent de se modérer : un jeune homme qui avoit appris sur mer à ne point s'épargner dans les grands périls , ne sait s'arrêter que lorsqu'il n'a plus de forces , et l'énergie de son ame sembloit avoir fait passer dans ses membres une vigueur extraordinaire.
Il ne tarda pas à reconnoître qu'il avoit eu plus de courage que de prudence. Il fut obligé le lendemain de garder le lit : vint une toux considérable , accompagnée d'un crachement de sang et de plusieurs symptômes dont je fus effrayé : la plèvre s'embarrassa , et son mal passa d'abord pour une fausse pleurésie- Le médecin ne parut pas mal augurer de son état pendant quelques jours , quoique l'action des remèdes fût très-peu marquée ; mais la persévérance de l'oppression , l'abondance de crachats sanguinolens , la fièvre continue , et le feu qui brûloit tout le corps du malade , me firent regarder son état comme très-dangereux. Le sixième jour de sa maladie , qui étoit le septième du mois , je pensai à l'administrer. La tranquillité de son ame , sa docilité à prendre tout ce qu'on lui présentoit , la patience avec
( 197 ) laquelle il souffroit , m'inspîroient toute confiance dé lui représenter le danger de sa situation. Il le sentoit avant que je lui en eusse parlé , et je n'eus pas besoin ^e lui proposer deux fois de chercher dans les secours de l'Eglise son salut corporel et spirituel. Le péril n'étôit pas assez pressant pour faire Tadministration le même jour : je l'engageai seulement à s'y préparer pour le lendemain ; c'étoit le jour de la Conception , septième de sa maladie. Après avoir écouté sa confession , je lui fis recevoir avec les dernières onctions et le saint viatique , les consolations que porte l'Eglise de Jésus- Christ à ses enfans avant de les rendre à son divin Epoux. L'effusion de foi et les grands sentimens de piété qu'il fit paroître alors , furent pour tous ceux qui environnoient son lit et remplissoient sa chambre , un spectacle qui les touchoit et les édifioit autant qu'ils étoient affligés de se voirinenacés de le perdre. La paix et la tranquillité avec laquelle il répondit à toutes les questions que le Rituel ordonne de faire en pareil cas , sans donner nul signe de frayeur et de trouble aux approches de la mort, me remplit le premier d'étonnement et de joie. La nuit qui suivit fut moins pénible et moins orageuse que les précédentes ; il eut deux heures de sommeil , ce qui donna quelque espérance ; mais ce fut le seul repos qu'il put pren- 4re pendant sa maladie , et dès le lendemain
le mal , au lieu de diminuer , ne fit que croitre. Le crachement de sang* continuoit toujours avec beaucoup d'abondance , et la toux ne lui laissoit aucun relâche. Les remèdes ne servirent plus qu à augmenter la mesure des mérites du malade , en multipliant ses douleurs. II se laissoit gouverner comme un enfant , offrant à Dieu tout ce qu'il soufiroit , et ne laissant pas échapper un seul mot de plainte. Patience admirable dans un homme aussi vif que je l'ai représenté en plus d'un endroit. Il n'étoît pas possible de méconnoitre une assistance toute particulière du Seigneur sur lui , et un don privilégié tel que TElsprit-Saint Ta promis à ceux qui ont marché fidèlement dans les voies de la justice. Le onzième jour ^ un nouveau symptôme fit juger le péril plus prochain que jamaÎB. L'expectoration fut entièrement supprimée , et la poitrine dès-lors commença tellement à se remplir , que je le crus à deux pas de sa fin. Comme il ne perdit pas un seul instant sa présence d'esprit , et qu'il sctoit condamné lui-même à ne quitter le litque pour descendre bientôt au tombeau , son occupation continuelle étoit de jeter les yeux sur les objets de piété qui étoient suspendus auprès de IvJ y d'ofirir son dernier soupir à NotrenSeigneur , et de baiser le crucifix. Une fois, comme n
n'étoit plus en état de prendre en main cet ms^ trument de salut , il me fit signe des lèvres 9
en le Tecardant - e: ^i. m- ycjrarazi : ton: aii«— tôt pour m avern: ch i- xrTLf*- l. i. ir^uri:-. j avoîs T¥ii>> SOT &i ii»oimii^ m. x+etii iDorcea: c l'babit du ficr^ien: a- I/i^ i>en->:! — Jttst^: I comme - aire- p^^zzz -ei- ij.iii*^ . ^ au or 1 pvo:: liuâ^ lomiffr . ^- i frr cierciier «t rem-elirv sn* m. 7 ptch- t .iiocrc^ admiré la pariaitr ciraiii*- l am- cn-\. pv-r car-serrée insane-lik . e: ei. i>en»-^'»ï- i- ^tunisirr . me ijMKant T>om: q- ix i ht- anTy.:rgr ^ iohv oui "venoieii: i^^^ xisiier . comm- I aj>ëi*^ sauce arec laoïKλ- VJirr e: nm: L rec^vo:: cç oa'on lui prfia^iit*.»:: at anar: c iienre eL fiiiart d^'henre : naair k ut pdutoj.- i3res:rut r'^renir de na surprise . iorsonit d- nouTeauz: Temeaeii. pi us douloureux -encore aut ton- ies antres . it trowoient aussi dociit crue f iif iu: enssenr i^çortë du souiag^emenl. lian:^ ur malade tout CDovert de piaief» . et pour qua le pjn? petit nonvement devoi: «trt une sorte dr siipnlict- ^ la patience avec lagneEe il soutenoit 1 ]T>coai^ modité du traitement , me parvt un oounwrc au-ileBBHS des f oroes de la natare. \ toiU Tmimeut je m'attendois à leDterïdre diro , fffûis^ùff mt/aîi bia souffrir : Rien de ^mWabfe tï^ sortk pâmais de sa boocbe. Dans \c temps mèm^ ou il n'avoît plus la force de parler distinctement , ce fut toujours la mente séràut4( tW y'isage , la même douceur dans les regttitls , o on lisoit ce qu'il eût voulu pouvDir mUvssi'
OU répondre aux personnes qui le visitoient.
En un mot , tout annonçoit sur son extérieur la paix inaltérable dont il jouissoit au— dedans. On craignoit que la nuit du samedi au dimanche ne fût pour lui la dernière , et un directeur du séminaire la passa toute entière auprès de lui. Il eut tout lieu et tout le temps d'admirer à son tour son héroïque patience ; et il ne pou voit expliquer ni concevoir comment elle ne se démentit pas un seul instant , que par tout ce que la foi nous enseigne sur la vertu de la grâce , et sur la force qu'elle donne aux plus foibles dans les derniers combats. Le malade lui sembloit ne point sentir tout ce qu*il souffroit , tant il goûtoit de plaisir à former les sentimens de foi , de confiance , d'amour et de résignatiori qu'il lui suggéroit. Vers minuit , s'apercevant qu'il entroit dans son agonie, il lui fit la recommandation de l'ame. Je suis donc bien mal , lui dit M. de M^rtineau , ayant beaucoup de peine à articuler ce peu de mots ! Sur la réponse qu'on lui fit , il leva les yeux au ciel , et répéta plusieurs fois : In manus tuas , Domine , xommendo spiritum meum. Entre quatre et cinq heures j'allai le voir ; je le trouvai dans un état que j'avois appréhendé à mon réveil , agonisant, mais toujours aussi tranquille, et ne montrant nulle frayeur de la mort. Je ne ! doutai plus qu'elle ne fût très-proçhainé. J'avois
peine à retenir mes larmes. Je lisois dans ses yeux tout ce que l'esprit de paix opère dans le cœur d'un mourant qu'il possède , et jusqu'à dix heures du matin qu'il demeura à peu près dans le même état , hors le temps de dire pour lui la sainte Messe , je restai toujours auprès de son lit. Je n'aperçus aucune variation vdans les dispositions de conformité à la volonté de Dieu , et dans l'esprit de sacrifice qu'il avoit toujours montré depuis le commencement de sa maladie. Il jouissoit encore de toute sa connoissance et ne pouvoit plus parler , lorsque me faisant signe de m'approcher de lui, il fit un effort extraordinaire pour me dire : Priez ^ Monsieur , et faites prier pour mon père et pour mon frère. Ce furent les dernières paroles qu'il prononça. Un instant après ses yeux s'obscurcirent , et sa respiration devint extrêmement précipitée. Je lui appliquai l'indulgence plénière, //z articulo mortis ; et à dix heures trois quarts , le crucifix devant les yeux , il rendit le dernier soupir entre mes bras. Dieu veuille faire éprouver à tous ceux qui liront l'histoire d'une si édifiante mort , combien il est doux de mourir ainsi avec toutes les marques de prédestination, qui sont comme une assurance de ne quitter cette terre de larmes que pour entrer en possession de la véritable terre des vivans.
Au bruit de la nouvelle de sa mort , ce fut
une consternation générale dans le séminaire. On vint aiToser de pleurs le lit où il étoit étendu ; et plusieurs , par leurs cris et leurs sanglots , témoignoient une douleur aussi vive que s'ils eussent perdu leur propre frère. Toutes les conversations, pendant plusieurs jours, furent autant d'éloges des vertus qu'on lui avoit vu pratiquer , et de ses belles qualités de l'esprit et du cœur. Entre les difierens traits qu'on en rapportoit , on fut frappé de celui-ci , qui étoit tout récent. Dans mon dernier entretien avec lui chez un des malades , dit quelqu'un , on parla d'un jeune Ecclésiastique qui venoit de mourir à Paris sans aucun secours spirituel* Cette nouvelle l'affecta vivement ; il en parut consterné , et dit : Voilà ce que nous sommes ; nous passons comme une ombre , ei nous çiçons comme si nous ne devions Jamnis mourir. Cependant , combien Dieu est bon ! il ne cesse de nous avertir de penser à la mort et de nous tenir prêts. Oui , mon cher *** , ajouta' t-il en adressant la parole à celui qui a rapporté l'entretien , Dieu a permis que nous apprissions la mort de ce jeune homme , afin que , réveillés par cet exemple si effrayant , nous pensions à nous mettre sur nos gardes.
Comme je lui disois , reprit son ami , qu'étant si bien disposé , il ne devoit pas craindre : O mon cher , répondit-il , que dites-vous là ?
Qui craindra donc , si je ne crains pas , moi
qui ai tant offensé Dieu F Et sur ce qu'on lui dit qu'on avoît tout à espérer quand on aimoit ardemment Dieu comme il Taimoit : Eh !
poursuivit-il , puis-^je me flaiier de bien «/mer Dieu ? Il faut tant de choses f Oh î non , non , Je ne Vaime pas , dit-il encore , la tristesse peinte sur le visage ; et s'arrétcuit là , les yeux levés au ciel ^ il demeura comme absorbé en lui-même , jusqu'à ce que le remuant par le bras , on l'eût fait revenir de son profond silence et changer de conversation. La grande paix qui s'est fait admirer en lui jusqu'au dernier soupir , a fkit voir combien il étoit préparé depuis long-temps à sa dernière heure , et c'est une preuve de ce qu'enseignent tous les livres ^ que plus on a ci'aint pendant la vie de n'être pas assez bien disposé à la mort, pinson éprouve de confiance au moment d'aller paroître devant Dieu« Ce fut le 14 de décembre qu*il termina sa carrière , et le surlendemain qu'on l'inhuma dans une des chapelles éouter^ raines du grand séminaire , lieu ordinaire de la sépulture de cçux que Dieu y appelle à une meilleure vie»
Je terminerai cette relation ^ Monsieur , par former des vœux que je vous supplie de former avec moi devant Dieu. Lé premier , c*est que ceux qui ont été témoins des grands exemples de piété que le Seigneur a récompensés dans M. de Martineau par une mort si édifiante et
( 2o4 ) par le bonheur infini dont ede a été pour lui le gage , se rendent dignes de mourir comme lui , et portent vivement gravée dans leur cœur cette parole si familière aux \aste& : Morialur anima mea morte jusiorum (i).
Le second , pour lequel )e m'adresse avec saint Paul à tous mes frères en la foi , au nom du glorieux avènement de Notre - Seigneur Jésus-Christ , et dans l'espérance que nous avons de nous voir rassemblés un jour auprès de lui dans l'Eglise de l'éternité, rogamus eos , fralres , per advenlum Domini Jesu Christi , et nosirm congregalionis în ipsum ; c'est que l'esprit de vérité daigne éclairer le père et le frère de celui que nous regrettons , et les réunir un jour avec lui et avec nous dans la société de Dieu le Père et de Jésus-Christ son fils , ui ipsi societatem habeant nobiscum , et socielas sit cum Paire et Filio ejus Jesu Chrislo (2). Qui sait si cette réunion de prières n'obtiendra pas leur conversion ? Qui sait si ta même maîa qui a tracé l'histoire de cette conquête de la gcSoe sur l'hérésie , n'aura pas à en raconter bientôt une nouvelle , arrivée dans leur per-
E sonne î et si l'Ëglise de la terre , après s'être réjonie d'avoir enfanté le dernier de la famille à l'Eglise duciei , n'aura pas encore à se réjouir :
(t) Niim. a3, {t) I. Joua. I
d'avoir ouvert son sein maternel aux deux autres rebelles à sa voix , dont elle pleure la désertion et la perte ? Nuriquid Sion dicet , homo et homo natus est in eâ {X)t
Si cet écrit vient à tomber entre les mains du père , pour la conversion duquel je fais les vœux les plus ardens , quelque indisposé qu'il puisse être contre moi depuis les rapports que j'ai eus avec son fils et les services que je lui ai rendus , il me permettra de lui rendre sur le papier les sentimens que je voudrois être à portée de lui exprimer de vive voix , et de lui dire : « Que n'ai-je pu , Monsieur , vous appeler auprès du lit où j'ai reçu le dernier soupir d** mon cher enfant ! Voici le langage que je n'aurois pu m'empêcher de vous adresser, . les larmes aux yeux :*I1 n'est donc plus le vôtre 5 Monsieur , depuis que , obligé de se bannir lui-même de votre maison pour rentrer dans le sein de l'Eglise , sa véritable et son unique mère dans l'ordre du salut , il s'est vu banni impitoyablement de votre cœur !
Vous avez comme cessé alors de le reconnoître pour votre fils , et vous l'avez abandonné ' à tous les hasards que doit courir un jeune expatrié qui ne devoit plus rien avoir de commun avec vous. Le reconnoissez-vous aujourd'hui , que, prêt à rendre son ame à son premier
(0 Ps.86, 5.
père , et d'aller recueillir dans le ciel le fruit des grands sacrifices qu'il a eu la générosité de faire en se séparant de vous , il ne paroit touché que de votre salut et du regret de ne pouvoir expirer sur votre sein ? Priez , et faites prier pour mon père et pour mon frère. Voilà , ô mon cher Monsieur ! ses dernières paroles ; et c'est lorsqu'il se voit accablé depuis plusieurs heures parles efforts de l'agonie , c'est au moment d'exhaler le dernier souffle , et lorsque , presque sans vie et sans voix , il ne peut plus rien articuler ; c'est alors qu'il trouve encore dans la tendresse filiale ( car jamais elle n'a pu s'afFoiblir en lui ) , la force de les prononcer distinctement à l'instant même d'expirer entre mes bras. Non ^ non , Monsieur , vos entrailles ne pourront tenir contre le coup qu'elles doivent ressentir en ce moment ; et le fidèle tableau que je vous ai présenté des vertus de votre cher enfant , et la paix dans laquelle il a remis son ame à son Dieu , paix dont il n'a commencé de jouir que depuis qu'il a cessé d'être calviniste , et les expressions par où il a rendu le cri et le vœu de son cœur pour vous ^ en mourant , vous forceront enfin de lui rendre le vôtre après la mort , puisqu'il n'a pas eu la joie de le regagner pendant sa vie.
» Personne , Monsieur , ne peut mieux que moi , dépositaire de sa conscience , être auprès
de TOUS l'interprète et Torgane des ssentimens qu'il rëpand sans cesse aujourd'hui , non plus dans mon sein , mais dans le sein même de Dieu. Ecoutez^le donc , Monsieur , vous parlant , non sur le lit de la mort , non des ombres du tombeau , mais du séjour de la lumière où nous avons tout lieu de présumer que son ame a été transportée , écoutez-le vous disant: <c Mon père , ô mon père , mon cher père !
grâces à la bonté infinie du Père des miséricordes qui m'a retiré des ténèbres de l'erreur pour me faire entrer dans le royaume de la lumière , et sauvé du précipice affreux que je me creusois en vous suivant , pour m'appeler à la foi et par la foi au bonheur des Saints , je vis avec Dieu et ses élus ; je vis pour l'éternité , mon père , mon cher père , à qui j'ai été redevable de la vie temporelle. Du séjour de la lumière , où l'on n'arrive qu'en marchant dans les voies de la vérité , je vous vois errer hors de l'Eglise de Jésus-Christ dans les ombres de la mort ! Oh ! combien je voudrois lire votre nom au livre de vie ! Oh ! qui me donnera de mourir une seconde fois pour cous (i) , et de devenir votre père selon l'esprit, comme vous avez été le mien selon la chair ! Je vous, vois sous l'anathème, vous et mon frère : oh ! combien je souhaiterois , s'il
(i) a.Rég. 18, 33.
étoit possible , d'être anathème pour vous et pour lui (i) ! Ce que Dieu n'a pas permis que j'exécutasse sur la terre , comme je l'avois ardemment désiré , je le prie , je le supplie de l'exécuter lui-même dans le ciel par sa grâce. Mais je vous en prie vous-même , par toute la tendre affection que vous avez eue pour moi tant que vous n'avez écouté que votre propre cœur, ouvrez, mon père, ouvrez les yeux à la lumière de la foi que Dieu vous offre , et consolez-vous vous-même de la cruelle séparation dans laquelle nous avons vécu si longtemps , par la^ généreuse démarche qui seule peut vous réunir pour jamais dans la gloire avec votre enfant. »
M. de Maçtineau me pardonnera , je l'espère , d'avoir ajouté ici la lettre demeurée sans réponse , que j'ai eu l'honneur de lui écrire après avoir vu mourir son fils. Je la rends publique pour justifier ma démarche auprès de lui , si j'avois eu le malheur de l'indisposer , par la confiance avec laquelle je le prie de permettre que j'en appelle de son jugement à celui des lecteurs même calvinistes qui la liront dans la droiture de l'ame et sans passion.
(i) Rom. 9, 3.
LETTRE