A M- THAYER
Monsieur
Vous avez eu tant de part à ma conversion , que la reconnoissance m'engage à vous en apprendre en détail les circonstances. Je viens donc , pour m'acquitter de ce que je vous dois , vous inviter à bénir le Seigneur de l'heureu^f
changement qu'il a opéré dans mon cœur.
Souffrez que je me félicite du bonheur que j'ai de vous témoigner Taffection et le respect que j*ai pour vous : sentimens que m'ont inspirés l'histoire de votre conversion et les détails édifîans qu'une main charitable m'a communiqués sur votre compte. Pour vous , Monsieur, qu'anime un zèle si ardent pour la gloire de Dieu , avec quel plaisir n'ajjprendrez-vous pas que, tandis que vous recevez tant d'abjurations , la relation de votre conversion est lue avec fruit en province !
Je suis fils de ministre , et j'ai été proposant moi-même. Mon père , mort depuis longtemps , me laissa fort jeune , avec deux frères dont je suis l'aîné , sous la conduite de notre mère , femme respectable , dont l'unique occupation fut dès-lors de veiller à notre éducation , et de nous donner de bonnes mœurs :
elle vint s'établir avec nous à Nîmes , et nous fit entrer au collège de MM. les Doctrinaires. A peine j'eus fini mes premières études , que cette bonne mère , consentant à s'expatrier , nous accompagna à Lausanne , où j'ai passé six années sous ses yeux. Je dois donc rendre grâces à Dieu d'avoir été. élevé par une aussi^ bonne institutrice , dont la conduite édifiante et les bonnes leçons ont fait germer dans mon cœur la vertu et la piété , m'ont peu à peu corrigé de mes défauts , et ont ainsi préparé de loin
ma conversion. La tendresse de ma digne mère étoit trop vigilante pour que je pusse tomber dans le libertinage des autres jeunes gens. Mais le démon , qui a plus d'un moyen pour nous perdre , m'inspira de lire , lorsque j'étois en philosophie , les ouvrages de quelques incrédules modernes : auteurs dangereux , qui se cachent sous le masque de la probité et de la religion même , pour saper plus sûrement les fondemens de la foi : méprisables auteurs qu'il suffit de connoître pour être à l'épreuve de leur fausse philosophie et de leur séduisante éloquence ; c'étoit à p eu près ce que des gens de bien me disoient contre ces auteurs. Hélas!
je prenois leur défense. Dieu sait le regret que j'en ai. Cependant leurs mauvais principes diminuèrent insensiblement mes sentimens de religion , et réduisirent mon christianisme à bien peu de chose. Je trouvai alors fort commodes les principes des protestans , selon lesrquels chacun est juge de sa foi. Je me fis un système de religion d'où les mystères furent bannis. Vainement m'auroit-on opposé l'autorité de l'Ecriture et des textes formels: j'en aurois aisément éludé la force , en leur donnant un tour favorable à mes principes , à l'exemple , je ne dis pas des sociniens , mais d'un grand nombre de protestans qui rejettent l'éternité des peines, le mystère de la Trinité, Texistence des démons , etc. , quoique ces
( i3o ) dogmes soient assez clairement énoncés (kms les livres saints. En général ^ on peut dire que les protestans s'abusent par ce respect qu'ils prétendent avoir pour TEcriture , qui n'est , dans le vrai , pour eux , qu'un fantôme de juge auquel ils font dire tout ce qu'ils veulent , et, dans les décisions duquel ils ne voient que ce qu'ils croient.
Je persistai pendant plus d'un an dans cette espèce d'incrédulité assez générale parmi les protestans. Il est vrai qu'elle n'étoit pas absolument décidée chez moi. Je doutois ^ je craignois de me tromper : je demandois souvent à Dieu qu'il me fît connoître la vérité. Il eut pitié de mon état ; une longue maladie qui suspendit mes études , me donna le temps de m'occuper de la religion : j'étois bien loin encore d'en croire les mystères ; Dieu changea mon cœur d'une manière extraordinaire. Un soir , après avoir eu avec une personne qu'il seroit inutile de nommer , une longue conversation sur le socinianisme j j'allai me coucher; le lendemain , je trouvai ma façon de penser toute différente ; je ne me ressentis plus de répugnance à croire les dogmes que j 'a vois rejetés jusqu'alors.
. Dieu ne laisse rien d'imparfait ; ce qu'il a commencé , il l'achève. C'est ce qu'il a fait à mon égard : en cessant d'être socinien , je com- Dxcnçai à douter de la vérité du calvinisme ; le
( i3i > titre de calviniste me choquoit; car outre qu^il attestoit la nouveauté de notre croyance, je ne voulois pas me dire le disciple d'un homme. D'ailleurs, disois-je en moi-même, je ne vois pas pourquoi Ton ne pourroit point mettre Luther, Calvin et leurs sectateurs au nombre des hérétiques : comme eux , Luther , le chef des réformés , a soutenu des opinions opposées aux opinions reçues ; comme eux il a fait un choix entre les dogmes reçus , a retenu ceux qui lui ont plu , et a rejeté les autres ; comme eux il s'est séparé de l'Eglise dans laquelle il avoit été élevé , sans se joindre à une autre ; comme eux il a été anathématisé par l'Eglise assemblée ; comme eux il a protesté contre le concile qui l'a condamné. La lecture des ouvrages de Nicole contre les protestans me fit naître de nouvelles réflexions : dès-^lors il ne me fut plus possible de douter qu*ils ne fussent coupables de schisme. Pour se laver de ce reproche , les protestans disent qu'à la vérité ils se sont séparés de l'Eglise romaine , mais que l'Eglise romaine n'est point la vraie Eglise. On leur demande où étoit donc la vraie Eglise avant Luther et Calvin ? Ils sont forcés de dire qu'elle étoit invisible. On les presse par cet allument auquel il est difficile de répondre : La vraie Eglise doit toujours subsister , suivant les promesses de .son fondateur : elle ne peut subsister sans une profession publique de foi ^
puisque c'est le devoir des fidèles de confesser Jésus-Christ devant les hommes : donc la vraie Eglise doit toujours être visible.
Au reste , Nicole n*étoit pas le seul qui me rcndoit la réforme suspecte. Les écrits polémiques des protestans , ceux en particulier de Jurieu , produisoient sur moi cet effet. Vous connoisscz , Monsieur , le fanatisme de ce ministre et ses inconséquences qui sautent aux yeux ; mais , pour ne parler que du plus fameux de ses ouvrages , quelle idée pou vois- je avoir d*un système qui ne fait entrer la société des protestans dans TEglise de Jésus-Christ , qu'en ouvrant la porte de cette sainte Eglise aux sectes les plus opposées par leur croyance et leur confession de foi ?
Cependant on me fit faire les études relatives au ministère. Pendant le peu de temps que je consacrai à cet objet , j*aurois dû perdre de vue mes difficultés et mes doutes, si je n'avois eu occasion de remarquer la cohérence qui se trouve dans les principes de la religion catholique : je la fis observer à un de mes amis. Ne seroit-ce pas là , lui dis- je , une preuve de la vérité et de la divinité de cette religion ? Non , me répondit - il , mais plutôt de son ancienneté. Cette réponse , dans le sens que je la pris , n'étoit pas capable de diminuer le respect que j*avois pour l'Eglise romaine. Je puis dire qu'alors même j'étois catholique ,
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( i33 ) puisque si une maladie dangereuse m'eût fait voir la mort de près , je n'aurois pas hésité à demander un prêtre , et j'aurois volontiers passé par-dessus quelques difficultés qu*il me restoit encore à résoudre. Ce fut dans ces dispositions que je quittai Lausanne pour retourner en France , charmé de venir dans un pays où la religion catholique étoit établie , et où je pouvois promptement trouver des secours spirituels si la mort venoit à me surprendre. Cependant , pour ne pas faire une démarche imprudente , je me remis sur de nouveaux frais à chercher la vérité. Je lus d'abord une partie de l'histoire des variations des protestans , par M. Bossuet ; ouvrage si propre à me faire sentir la justesse d'une ■réflexion que' l'auteur met à la tête de sa préface : « Si les protestans , dit-il , savoient à fond comment s'est formée leur religion , avec combien de variations et avec quelles circonstances leurs professions de foi ont été dressées ; comment ils se sont séparés premièrement de nous , et puis entre eux ....
cette réforme dont ils se vantent ne les contenteroit guère ; et, pour dire franchement ce que j'en pense , elle ne leur inspireroit que du mépris. » Et quel autre sentiment , en effet, peut-on avoir pour la réforme , quand on lit dans l'histoire les emportemens de son auteur , ces propos indécens dans lesquels il
( i34 ) fait intervenir , tantôt d'une manière ridicule le nom du diable , tantôt d'une manière impie le nom adorable du Sauveur ? D'ailleurs , les changemens successifs qu'a subis la doctrine des protestans , et les divisions continuelles qu'il y a eu entre eux depuis leur schisme , devroient , ce me semble , leur prouver invinciblement , d'un côté , que la vérité n'est pas chez eux , puisque la vérité est une ; et de l'autre ^ la nécessité d'un tribunal infaillible qui termine les disputes et entre* tienne l'unité , la paix et la charité.
Quelques progrès que j'eusse* déjà faits dans la recherche de la vérité , je ne me déclarai point alors pour elle , parce qu'il me restoit encore plusieurs doutes à éclaircir : ainsi y après avoir été pendant un an proposant à Saint-Laurent , dans le diocèse de Mimes , je fus placé , sous le même titre , à Montaran , près d'Uzès. Ce fut la Providence elle-même qui me conduisit dans cette paroisse , dont le respectable vicaire devoit , par sa conduite édifiante et ses bonnes prières , avancer l'ouvrage de ma conversion. Il étoit impossible que je ne fusse pas touché de la régularité de ce saint Prêtre , de son désintéressement , de son amour pour les pauvres , et que je n'aimasse toujours davantage une religion qui lui .inspîroit tant de zèle et de ferveur. J'eus avec lui , sous certains prétextes , une longue
conversation , dans laquelle , distinguant soigneusement les articles de foi , des opinions , il m'esposa avec clarté la doctrine de TEglise catholique , et me présenta plusieurs moti& de crédibilité en sa faveur. Les difficultés que ie ne pus lui proposer alors , et la solution de ces difficultés , furent le sujet d'une cor-* respondance par lettres , que nous eûmes quelque temps après notre entrevue. Le culte des Saints étoit ce qui me faisoit le plus de peine , parce que je le croyois contraire à l'Ecriture , qui ne nous défend pourtant nulle part d'honorer les serviteurs de Dieu et d'avoir recours à leurs prières. L'invocation de la Sainte Vierge , en particulier , me paroissoit condamnée par la réponse de Jésus à Marie , qui lui demandoit un miracle aux noces de Cana : Femme , quy a-f^il entre cous et moi ? Tandis que j'aurois Ak observer que , quelque dure que paroisse la réponse du Sauveur à sa mère , il ne laisse pas d'accueillir sa demande et de l'exaucer , puisqu'il accorde à son intercession un miracle d'autant plus grand , qu'il dérangeoit en quelque sorte l'ordre de la .
Providence , le temps de manifester sa gloire n'étant pas encore venu.
Pour la présence de Notre-Seîgneur dans l'Eucharistie , j'étois assez disposé l( ra croire, quand je lisois sans préjugés l'institution de cet auguste sacrement. *J'ai vu , depuis , les preuve
( i36) multipliées de ce dogme ; mais dès-lors même les propres principes des calvinistes me le faisoient regarder comme très-compatible avec le salut , puisqu'ils offrent leur communion avec les luthériens qui le croient, et dans la doctrine desquels ils conviennent unanime— #ment qu'il n'y a point de venin. La présence réelle une fois admise, la manière dont les catholiques l'entendent , et les conséquences qu'ils en tirent , ne dévoient rien avoir de rebutant pour moi , et dévoient au contraire me paroître très-justes et très-naturelles. Mais les préjugés de mon enfance me revenoient toujours dans l'esprit , et résistoient à tous les moyens d'instruction que j'employois. Persuadé que Dieu seul pouvoit me faire connoître la vérité , j'eus recours à la prière ; je ne l'avois jamais négligée ; j'en fis alors un usage particulier. Je ne cessai de demander au Père des lumières qu'il éclairât mon esprit.
Combien de fois lui ai-je dit avec la plus grande ferveur : Mon Dieu ! ouvrez les yeux de mon entendement , afin que je voie les merveilles de votre loi , afin que je sache dans quelle religion je dois vivre -et mourir! Pour ne mettre nul obstacle aux grâces de Dieu , dont j avois un si pressant besoin , je tâchai de me corriger des plus petits défauts ; je m'imposai même des privations et des pénitences. Dieu fut touché de mes vœux et de
( i37 ) mes bonnes dispositions. Deux semaines avant la fin de Tannée que je devois passer à Montaran , lorsque j'étois indécis sur ce que je deyois faire , ou , pour mieux dire , comme j'étois bien déterminé à prendre encore une année pour me décider , le saint vicaire dont j*ai parlé me fit passer la relation de la conversion d'un ministre protestant , opérée à Rome 5 à l'occasion des miracles du pieux Labre. Quelle impression fit sur moi la lecmire de ce petit ouvrage ! Je ne pouvois révoquer en doute la réalité des miracles , que M. Thayer avoit examinés avec toute l'incrédulité d'un protestant. Il étoit entré dans la plus grande discussion des points controversés; il ne s'étoit rendu qu'à l'évidence. Des miracles aussi bien appuyés , un exemple aussi frappant que le vôtre , voilà , Monsieur , ce qui acheva de me convertir. Je lus avec transport la prière qui se trouve dans votre relation , et je l'adressai plusieurs fois à Dieu , avec le plus vif désir d'être exaucé. Je m'occupai ensuite des moyens de me rendre à Avignon.
Après avoir fait à Dieu le sacrifice pénible de ma famille et de mon état , et pris quelques arrangemens nécessaires , je vins me jeter entre les bras de M. le supérieur du séminaire .de Saint-Charles, qui m'accueillit avec tous les témoignages d'amitié et de charité que Ton peut attendre d'un vrai ministre de Jésus-
( i38 ) Christ. Mon premier soin fut de proposer , soit à M. le supérieur , soit à MM. les directeurs ses dignes confrères , toutes les difficultés que j*avois eues et celles qui me restoient encore : les réponses qu*on me fit ne laissèrent rien à désirer. Je méditai ensuite avec soin les preuves de la vérité de la religion catholique , et une ((xrte conviction prit la place des doutes. Je ne soupirai plus qu'après le moment de mon abjuration , que je fis le jour de la fêt^ de saint Pierre , mon patron. Que de grâceP n'a»-je pas reçues de Dieu depuis ce jour !
Il a daigné me recevoir quelquefois à sa table. A Tanxiété ^ à l'incertitude qui me désoloient , H a fait succéder dans mon cœur la tranquillité et la paix ; et la crainte de la mort et des îiigemens de Dieu a fait place à la confiance et à la joie. Maintenant je ne désire rien par rapport h moi , si . ce n'est que Dieu joigne à tant de grâces qu'il m'a farîtes, celle d'une reconnoissance proportionnée à la grandeur de ses bienfaits : Quîa miserîcordia tua magna est super me : et eruistî animam meam ex inferno inferiori.
Voilà , Monsieur, en peu de mots, l'histoire de ma conversion. Je désire qu'elle puisse vous édifier. Qu'il me soit permis , après vous avoir renouvelé mes protestations d'estime et d'attachement , de vous demander une grâce ; c'est que vous vous souveniez de moi dans vos
( i39 ) prières , et que Fabondante moisson que Dieu vous prépare dans un pays éloigné, ne vous fa^se pas oublier une ame dont la conversion est pour ainsi dire votre ouvrage. Si vous daignez m'écrire quelques mots d'édification , et m'apprendra les nouvelles merveilles que Dieu a opérées par votre moyen , croyez que je sentirai le prix de cette faveur. Je me ferai un devoir , à Tavenir , si vous le voulez bien , de vous apprendre tout ce qui pourra m'arriver d'intéressant, surtout si je prends l'état ecclésiastique , et si j'ai ce nouveau trait de ressemblance avec une personne que je vou* drois pouvoir imiter en tout.
J'ai l'honneur d'être , etc.
A A?ignoD , ce so jaiUet 1788.
LETTRE