DE MADEMOISELLE BLUM
Née en Suisse , àUTUEusmEar ibugkiise de BànaoÈ^ciMBK , jl en»? .
Pour la plus grande gloire de Dieu , \e me rends au désir des .personnes pieuses qui veu-» lent savoir comment i*ai eu le bonheur de parvenir à la profession de la Foi catholique , en les suppliant , et toutes celles qui liront cet écrit , de se joindra à moi pour en bénir et en louer le Père des miséricordes. A consulter la modestie chrétienne , }\ me conviendroit mieux de tenir cachés des événemens qui me concernent ; mais comme ils sont de nature à édifier le prochain et à faire admirer la bonté gratuite du 'Seigneur 'sur les âmes les plus égarées , j'ai cru faire une chose qui lui seroit agréable , en racontant avec simplicité , comment des ténèbres de Thérésie je me vois aujourd'hui transportée au sein de la lumière , et
d'enfant de perdition que j'âois , je suis de*venue enfant de la mainte flglise catholique , apostolique et romaine.
Née de paren$ attachés h. la >secte de Calvia , depuis que j'ai été capable de réfléchir j*ai eu la pensée de renoncer à ma religion 9 pour embraj^^ celle des catholiques. Dès que j'en ai entendu parler ^ j'en ai. conçu autant d'esrtime que de mépris pour Ja doctrine des pror testans. Je prenoi3 plaisir à faire racontar k me^ p^'pps en quoi consistoit la religion des ç^^tbpliqu^s j ef. .qii;i»elles étoiept le^i^rs pratique^ priccipalies.. ^ pjroyoient m'en donner de Téloigneinienj: ,, /en i^e disant qu'elle imposait le j.e]^ et 1^ pénitence ; ipa^s comme j'sippre^ noi^ XoMS les jours J'Ëv^ipgile qu'on nous faisoit réciter ^e mémoire dans notre jeune âge., je leur ri^pondqis que Notr&-Seigneur avoît jeune quarante jours. Peut-on rien faire de mieux , ajoutai-je , que ce que le bon Dieu lui-mjême a fait pendant qu'il a vécu »ur k terre çivec les hommes 9 surtout si on le f^Uoit pour son amour ? Car il me sembloil que ri^A ne devoit coûter , dès qu'on agiMK^it f^mr ('M motif qui adoucit tout ce qu'il y a de pliin rM/l# et de plus apstère. Aussi je v!éUM uu\\mim% effrayée de ïà peinture affreuse quV/r» #V(f/fi^//4 de me faire de la religipn catlioliqu^^ \oyH$$% les protestans tourner en démUm l^# 4^$^monies de l'église romaine ^ U m imiiM^uiut^
( 204 ) le signe de la croix, je demandois ce qu'on disoit en le faisant. Quand j'eus appris qu'on nommoit les trois personnes de la sainte Trinité , j'en conclus que les catholiques étoient donc plus dévots aux trois personnes divines que les protestans.
Persuadée que cette pratique n'a voit rien que de louable , je m'accoutumai à suivre , étant seule , l'exemple des catholiques de la Suisse , imprimant le signe de la croix avec le pouce sur le front , la bouche et le cœur. J'étois fort touchée lorsqu'on me racontoit la Passion de Notre-Seigneur. Je ne pouvois entendre cette histoire sans être attendrie jusqu'aux larmes, J'aurois beaucoup aimé à faire ma prière à genoux , ce que les protestans ne font jamais , priant toujours assis. Je le faisois en particulier 5 et surtout lorsque je me mettois au lit. Prenant ma couverture sur mes épaules, jô priois Dieu en cet état , jusqu'à ce que le sommeil m'eût contrainte de me mettre sur mon chevet : oe que je demandois le plus, c'étoit la grâce d'être vertueuse.
Lorsqu'il passoit quelque religieux dans Je pays , je courois avec empressement pour 1^ voir , et je recevois avec plaisir les peti^^^ images qu'il me donnoit. Ma mère ne voyoi^ cela qu'avec peine; Elle soupçonnoit mon ^^' clination pour la religion catholique. Plus je lui faisois de questions sur ce qui s'y pratiquoit.
plus elle s*appliquoit à réprimer ma curiosité et à mlndisposer contre ceux qui en faisoient profession. Elle croyoit y réussir en me répétant qu*il y avoit eu des protestans assez malheureux pour se faire catholiques , et tomber ainsi dans la damnation éternelle. Le ton de persuasion qu'elle prenoit alors ne m'en imposoit point ; loin d'ajouter foi à ses paroles , je regardois au contraire la religion protestante comme une voie de perdition. Ma mère y étoit fort attachée , ce qui m'affligeoit beaucoup. Toute éloignée qu'elle étoit du chemin du salut , elle n'en avoit pas moins de zèle à nous faire observer les dix commandemens de Dieu , et remplir le devoir de la prière avec beaucoup de fidélité , d'attention et de respect. Manquions-nous aux plus petites choses , elle nous punissoit , ne souffrant pas même que nous tournassions la tête. Elle nous faisoit répéter souvent cette prière : « Mon Dieu , 6tez-moi ce cœur de pierre , et donnez-moi un cœur de chair toujours docile à votre grâce. »
Les protestans montrent une grande compassion pour les pauvres , et beaucoup de sensibilité aux maux du prochain. Ma mère me menoit souvent visiter les malades. J'avois de la répugnance à les approcher. Pour me la faire vaincre, elle me menoit presque toutes les semaines chez une tante attaquée d'une pialadie qui se communiquoit , et me faisoit
manger avec sa cuiller. Led violenceâel les efforts que je faisôis pour lui obéir me firent voBkîr plusieurs fois jusqu'au sang^, ce qui: me causa une maladie dont je ne ftrs guérie qu'au bout d'une année. Après la mort de ma mère , une autre tante m'exerça encore de la même manière , me faisant laver les linges qui aYôîent servi à essuyer des ulcères; je ne pouvôis les Dénier ni les voir même sans dé grande soulèvemens de cœur. Aujourd'hui je n'éprouve plus toutes ces foiblésses ; mon plaisir sefoit de servir les malades les plus dégoûtans.
Le temps de faire ma première communion étant venu , je la fis ; c'est-à-dire que j'assistai à la cène. Je pris le morceau de pain qu'on me présenta ; je donnai la main au ministre , cérémonie par laquelle je protestôis que jamais je ne changerois de religion ; mais pensant bien autrement , car j'étois toujours dans la volonté d'y renoncer. Ma mère, devant qui je dissîmulois , devenpît tous les jours plus inquiéta; elle témoignoit ses craintes à mon père qui lui répondit qu'en fait de religion il ♦ne vouloit point gêner ses enfans , mais qu'il leur laisseroit toute liberté de suivre leurs inclinations , n'étant point opposé du tout à la religion catholique. Il alïa même une fois jusqu'à dire qu'il me mettroit dans un couvent pour y apprendre la musique qu'il aimoit beaucoup. Ma mère n'entendoit cela qu'avec
( 287 ) peine , et en murmuroit tout bas. J*avois alors dix ans. Mes parens se rendant à une petite ville appelée Bade , qui n'est qu'à deux lieues de notre maison , pour y prendre les hains , m'y menèrent avec eux. Elle est habitée par desr catholiques. La servante du logis où nous étions descendus me conduisit à Téglise. Comme je n'en avois point encore vu , je la suivis avec empressement. C'étoit un vaisseau magnifique et richement orné. Lyon n'en a point de pareil. J^admitai les figures d'or -et d'argent qui le déeoroient. C'est ainsi que dans la Suisse les catholiques enrichissent les églises , voulant montrer aux protestans qu'ils n'épargnent rien pour le culte qu'ils rendent à Dieu et à ses Saints. Ce que je regardai avec le plus d'attention 9 ce fi}t un grand crucifix d'argent. Je ne pus le considérer sans en être attendrie jusqu'à verser bien des larmes. J'aùrois voulu pouvoir demeurer long-temps dans cette église , tant j'y goûtois de consolation ; mais il falloit me rendre auprès de ma mère. Elle n'eut point connoissance de ce que je venois de faire en secret.
Quelques jours aprè^ je rencontrai dans là rue une religieuse ; je ne sais de quel ordre elle étoit. Elle me salua fort poliment , m'aborda , me fit mille caresses et me demanda si j'aimois bien Dieu. Oui , lui répondi$-je. Mais , ajouta-t-elle , U faut encore
aimer la Sainte Vierge. Je lui dis que je ne la connoissois pas , et que j'ignorois ce qu'il falloit faire pour cela. Alors elle entra en conversation avec moi : elle m'expliqua les grandeurs , les excellences et les prérogatives de la Mère de Dieu d'une manière si touchante, que mon cœur se sentit tout épris d'amour pour elle. Ayez une grande confiance en sa protection , me dit-elle , et demandez-lui les grâces nécessaires au salut , avec la même ardeur que vous demandez tout ce qu'il vous faut à votre mère. Elle me donna un scapulaire , en me recommandant de le porter sur moi , et de ne point le faire voir à mes parens (je venois de lui faire connoître leur religioTi); elle m'exhorta fort à garder le secret sur notre entretien. Je lui tins parole ; mais quelque temps après je perdis mon scapulaire; on me Tenleva dans la nuit , ce qui m'affligea beaucoup : je n'en ai pas moins conservé beaucoup de confiance et de dévotion à la Sainte Vierge qui m'a été favorable pour l'exécution de mon dessein.
Après un séjour de quinze jours à Bade, nous revînmes à notre maison. Au bout de quelques jours arriva la mort de mon père , âgé seulement de trente-un ans. Il parla de Dieu tout le temps de sa maladie. Lorsqu'il étoit en santé , son occupation la plus ordinaire étoitde composer des cantiques sur les Psaumes
de
( 289 ') de David , qu'il chantoit ensuite en jouant des instrumens. Lorsqu'il vit approcher sa fin , il fit appeler ses enfans. Nous étions cinq ; j'étois l'aînée, et j'avois quinze ans. Il nous donna sa bénédiction , nous dit plusieurs choses édifiantes , nous recommanda de craindre et d'aimer Dieu , nous inspira le mépris des grandeurs du monde , ajoutant bien d'autres avis qui nous touchèrent jusqu'aux larmes.
Mais ce qui frappa le plus tous ceux qui étoient
♦ autour de son lit , c'est qu'il annonça que dans la suite on verroit arriver dans sa famille des choses singulières , auxquelles on ne s'attendoit pas : sans doute il vouloit parler des grâces et dés miséricordes du Seigneur sur paon changement de religion. IL dit encore d'un petit frère , le dernier de la famille , qui n'avoit pas deux ans , et qui étoit un bel enfant : Ce petit seroit bien heureux s'il plaisoit à Dieu de le retirer de ce monde , ce seroit un ange dans le ciel , car son baptême est bon. Quelque^ momens après , cet enfant , qui se portoit très-bien , entra dans des convulsions affreuses , et mourut dans la même minute où mon père rendit le dernier soupir. On le lui mit entre les bras dans la bière où il fut enseveli. Cet événement , qui eut pour garans beaucoup de témoins , dont quelques-uns vivent encore ,
' frappa tout le monde. Dans la même année je perdis encore ma mère , ma grand'mère tt une
( j2go )
petite sœur. Notis restâmes trois enfons sons la conduite d'une tante qui nous prk ayec elle , et dont j*ai dé]k paHé.
Je pensois alors qu'il me seroît bien pins facile d'embrasser la religion catholique. Je m'occupois sans cesse des moyens d'exécuter mon projet. Je mëditois de m'enfuir à Bade; mais la proximité du lieu me faisoit craindre que ma tante ne vint bientôt à me découvrir , et ne me fît revenir chez elle. Portant continuellement mon désir dans mon coeur, je priois ardemment Dieu et la Sainte Vierge de faire naître quelque occasion favorable de consommer enfin mon projet. Elle n'arriva qu'une année après en cette manière. Une de mes cousines avoit demeuré quelque temps à Lyon , où elle avoit appris le français. On prenoit beaucoup de plaisir dans notre famille à entendre parler cette langue ; et cela étoit nécessaire pour le commerce que nous faisions. Je proposai à ma tante le voyage de Lyon , où il me seroit facile de l'apprejridre. Pour la faire consentir à mon projet , j'alléguai le besoin que j'avols de parler français aux marchands avec qui nous avions à traiter ; et de peur qu'elle ne soupçonnât mon véritable dessein , en toute occasion je témoignai beaucoup de mépris pour les catholiques. Ce double stratagème me réussît ; j'obtins ce qoe je désirois, et je me regardois dès-lorjS comme à
( sgi ) la veille du bonheur auquel j'aspirois depuis loag-teoïps. Je partis en iseptembre 1762 ; j'avois «eîze aos. Cinq personaes m'accompaguèrent Nous nous arréitâmes à Friboui^ pour BOUS reposer. C'est une yille catholique. le fus ioFt tentée de me dérober à ma compa^ ^îe pour y rester ; mais comme ceux avec qui je me trou vois dans cette ville i&e parloieajt fomt ma. langue , ye ne pouvois les <ioa^ren«dre., et ils ne m'auroient pas comprise. Je continuai donc ma route. EUe dura ^in mois^ parce que je séjournai quelques jours à Berae , chez les parens de ma mère. Lorsque nous passions -près des églises ^ je déstrois beaucoup d'y entrer. Pour engager ceux avec qui je voyageois à me le permettre , ^e disois : Allons entendre «chanter ces messieurs , et voyons ce qui se passe dans ces églises , nous rirons bie^. Cette petite industrie xie me ùxt pas aussi heu-^ reuse que les pr^iûères. On ne voûloit point s'arrêter , ce 'qui m'affligeoit beaucoup.
J'arrivai à Lyon chez un parent protestant où je fus bien reçue. Mais <;omme peu de jours après il m'échappa de dire : Je v6udrois bieaa me faire catholique , ce bon accueil, ne dura pas; on pensa même à me renvoyer en Suisse.
Cependant Dieu ne le permit pas. Mon cousin , et les autres protestans du quartier , qu'il con^ S'ilta , opinèrent tous que pour me faire abandonnei^ mon dessein il falloit me traiter dure-
ment." On en vint là sans nul ménagement. Au moindre mot de plainte , on me disoit que si je n'étois pas contente d*être ainsi traitée, il falloit retourner au pays d*où j'étois venue. Je pris le parti de souffrir de bon cœur ces mauvais traitemens pour Tamour de celui qui a tant souffert pour moi. J'avois cette intention dans le cœur , quoique je ne susse pas la rendre à Notre-Seigneur et la lui offrir. Mon grand désir étoit de mériter par cette résignation la grâce de devenir bientôt catholique. Je ne demeurai pas long-temps chez ce cousin , parce que les domestiques étoient catholiques , et qu'il craignoit qu'ils ne favorisassent mon dessein. Il me plaça dans Lyon chez d'autres protestans qui n'en agirent pas mieux avec moi. Je passai ainsi l'hiver à éprouver toutes sortes de rebuts , de rigueurs et de mépris. Mes péchés en^in^ritoient bien davantage.
Je m'appliquois cependant à étudier la langue française. Ce n'étoit pas sans beaucoup de peine ; mais je ne pouvois rien entreprendre sans la savoir. J'allai un jour chez les dames de Saint-Pierre , pour essayer si je pourrois me faire comprendre. Je leur parlai assez longtemps sans qu'elles entendissent rien à mon langage , ce qui me jeta dans la plus profonde tristesse. Je me retirai le cœur noyé d'amertume et inconsolable de me voir toujours protestante. Je n'osois en cet état offrir mes
( 293. ) prières à Dieu , persuadée qu*il ne pouvoit les agréer dès que je n*étois pas dans la vraie Eglise.
Au retour de la belle saison , on me conduisit à la campagne , dans une maison située à la Guillotière , oh les protestans se réunissoient pour y passer le temps en jeux et en parties de plaisir. Je ne sus pas résister à la tentation , et l'exemple m'entraîna. Je me proposois toujours d'être plus retenue le lendemain ; mais étoit-il venu , j'oubliois mes résolutions. Je demeurai là jusqu'à la fin de juin. Je savois alors assez de' français pour déclarer mon dessein ; voici les premières démarches que je fis : je m'adressai à une boulangère , et la priai de me ménager chez elle une entrevue avec M. le Curé de la paroisse. Elle alla aussitôt l'avertir. Ne pouvant venir lui-même , il envoya M. son vicaire.
Je fis part à celui-ci du désir que j'avois d'être catholique. Il y applaudit, et après m'avoir représenté qu'il falloit au plus tôt m'instruire des mystères et des vérités de la Foi , il me promit de venir tous les matins dans cette maison où je me rendrois secrètement. Je lui parlai long-temps , mais il eut beaucoup de peine à me comprendre. H m'entendit assez cependant pour mettre en peu de jours un grand calme dans mon esprit. Une semaine n'étoit pas encore écoulée , que je rencontrai
( 294 ) M. le Curé. Je lui ouvris mon cœur ; il m'encouragea beaucoup ^ et me fit espérer un boo succès.
Mais la confévence que j'avoi» eue avec lui vint tout aussitôt à la connoiseance des protestans.. Dès que je fus rendue clie2 ûu% ^ on me demanda pourquoi je parlais aux prêtres : ^e répondis qn'ils étoient aussi iKHinétes homna^ que Us autres^ Ne voule^vous pas, s^otitet-on , vous faire catholique ? Je m*en gparde^ rai bien ^ répliquai-^. Ils cxymprirent que yt dîssÎHiulois ^ et me Bsenacèrentl de tûat dire à M. Cherbe ^ mon parent.. Dèa k knàeinann ^ en effet ^ il fat instruit. Soft premier nM>t fut qu'il falloit incessamment , el scnis m*es pré» venir ^ me faire pattir pour la Suisse* Dku permit que la fille qui m'avoit dénoncée vint me dire en 3ecret : Demain on Voixâ condaîrai dans votre paySw Prenaot toujours le ton de la dissimulation : La bonne nouvelle , Ivi di»*je ^ je reverrai donc bientôt ma famille I Le floir ye fis paroitre une jcde extrême de mon prwàxmk départ. Mais faisant semblant d'aller me prch' mener au jardin , j'allai témoigner ma peine à M. le Curé , et prendre son~ conseil sur le moyen de m'évader au plus tôt, ne pouvant me sauver sur-le-champ comme je Tauroîs désiré* Revenez demain de grand matin , me dit-^il 9 vous vous réfugtereK chez M. Perrot , près de la cure , et vocs y demeurerez jusqu'à ce que
( 295 ) je vous aie trouvé une place. Je retournai donc à la mai^n , toute saisie de crainte de man^ quer mon coup. Je ne fis que trembler et prier toiete la nuit. A trois heures, )e çie lève bien doucement , prends de mes habits ce que )e peux en comporter , faisant un sacrifice du reste y et sors sans que personne ne me voie ni ne m'entende. Je me rends cbez M. Perrot , qui me cache dans une chambre j qne {'appel* lerois mieux un trou ou une étroite prison , éclaira par un carreau de vitre. Je fus obligée de demeurer là tout le mois de juillet , et d* j endurer des chaleurs excessivesT. Je &isoîs }Htié à toutes les personnes de la maison. Elles étoient si occupées qu'elles oublioient quelquefois de m*apporter à manger. Je souffrms autant de la soif que de la faim. Dans cette longue et dure captivité , fe m'affligeois de ne pouvoir ni lire ni travailler. Prier Dieu ^ pleurer et dormir , c'étoit tout ce que je pou* vois faire. Ne voyant personne , je n'apprenois point la langue. M. le Curé et M. le Vicaire , qui ne me comprenoient guère , venoient rare* ment me voir : ils attendœent pour m'instruire que )e susse parler. Oh I combien je me déso*^ lois le jour et la nuit ! Quoi ! me disois-je , toute baignée de larmes, me voilà donc réduite à né savoir plus ce que je suis ! car je ne suis ni protestante ni catholique. Terrible situation ! je yeux renoncer à ma religion , et je
( ^96 ) ne puis embrasser la véritable. Mon Dieu ! ne me tirerez-vous pas d'une si cruelle extrémité? Quand serai-je fille de votre Eglise ! C'ëtoit pour moi un supplice de voir mon abjuration si retardée. Pour comble de malheur, M. le Guré étant tombé malade , pouvoit d'autant moins me trouver un asile , que les protestans me cherchoient partout , et faisoient grand bruit pour me découvrir. Ils alloient de maison en maison , vinrent jusqu'à celle où j'étois , et ouvrirent même la porte de ma chambre.
Le lieu étoit si obscur qu'ils n'avancèrent pas. Dieu permit donc que je ne fusse point aperçue. Comme je tremblois lorsque je les entendis!
Une autre fois que M. Perrot. m'avoit fait descendre pour dîner en famille , il vint une demoiselle protestante qui me considéra sans me recorinoître, parce que j'étois vêtue en paysanne. Le jour de sainte Anne , jma patronne , ' on m'apporta un bouquet ; j'ignorois que c'étoit sa fête. Je lui adressai une prière en allemand. Ce fut la pre^iière fois que Dieu m* inspira d'invoquer les Saints. Depuis ce temps-là j'ai eu beaucoup de confiance en leur intercession , ne doutant point de leur pouvoir auprès de Dieu.
A la fin de juillet , M. le Curé me fit venir chez lui. Je le priai de me permettre d'aller à l'église. Il devoit se faire ce jour-là une procession à Notre-Dame de Fourvières , pour
( 297 ) demander de la pluie. Il me dit que je pouvôis y assister et entendre la sainte Messe. De peur que les protestans ne me reconnussent , j'y allai en habit de paysanne. Jamais je n'avois assiste à la Messe.' Je fus toute étonnée voyant les ornemens et les cérémonies dont j'ignoroia les significations. Â chaque partie du saint sacrifice , je faisois comme les autres. Ainsi , au Confiteor^ je frappois ma poitrine; à Févangile , je me teiiois debout ; à Télévation , je m4nclinoiâ sans adorer Dieu , ne sachant pas qu'il étoit réellement présent dans l'hostîe. De retour au presbytère , je demandai à M. le Curé ce que représentoît tout ce que j'avoîs vu faire au prêtre , et en termes si singuliers qu'il ne pouvoit s'empêcher de rjre. Ses réponses me satisfirent et m'édifièrent tellement , qu'avec les plus grands sentimens de respect pour la sainte Messe , il m'inspira un désir ardent d*y assister de nouveau. Je Je priai de me placer. Peu de jours après il me fit entrer chez les demoiselles Balard , à la Guillotière. C'étoit une maison de piété. M. le Vicaire vint m'instruire très - assidûment. Dieu m'accorda une facilité qui l'étonna et m'étonna moi-même.
Au bout de deux mois , M. le Curé désigna la fête de saint Denis pour recevoir mon abjuration. J'étois grandement impatiente de devenir fille de l'Eglise.
Mais il survint, la veille de cette fête, un acci-
(lent qui devoit faire manquer la cérëmonie.
Etant à la Mesêe avec mademoiselle Balard , je me sentis attaquée d'un point dé côté auquel se joignit une fièvre violente ; je me mis àu lit , et la nuit fut si orageuse qu'on me crut au moment d'expirer. Ces demoiselles me donnèrent un remède qui me guérit si parfaitement y que le matin il ne restoit pas même de trace de mon mal. Je me levai et je me rendis à la Messe paroissiale ; c'étoit un dimanche. On avertit le public qu'après Vêpres une protestante devoit faire abjuration. Â l'heure indiquée , l'église se trouva pleine. Au défaut de M* le Curé , qui étoit encore malade , MM. ses Vicaires firent la cérémonie. On chanta le Veniy Creator ; puis on exposa le Saint-Sacrement et on donna la bénédiction. On me le présenta pour l'adorer. Mon cœur en ce moment tressaillit de joie. La présence de Notre- Seigneur me frappa si vivement , qu'il me sembloit le voir devant moi plein de gloire et de majesté , m'attirer à lui par les charmes de sa personne et la tendresse de son amour.
J'éprouvai un saisissement si extraordinaire dans tout mon corps , et de si fortes impressions dans mon ame et dans mes sens , que je crus ne pouvoir y survivre. Il se passa en moi des choses que je ne puis rendre ; ce qui dura environ un quart d'heure.
Revenue à moi , je versai beaucoup de larmes
( 299 ) de GonsolatioD. Je répondis & toutes les déman'des qu'on fait en pareil cas y avec toute reffusion de mon cœur. Je prononçai ensuite mon abju* ration , la torcbe à la main ^ et fis ma professicm de foi. On chanta le Te Deum, Je me retirai de l'église dans un contentement par* fait, au comble de mes yœux d'être enfin catholique. Je ne cessois de bénir le Se%neur d'une %\ grande grâce. Tout le monde me féltcitoit 9 jusqu'aux petits enfans qui me suitoient , touchoient et baisoient ma robe.
Quelques peines et quelques attaques que j'aie essuyées depuis cette époque , la seule pensée que î'étois catholique me faisoit tout supporter avec joie. Par la miséricorde divine je me trouve si afiermie dans ma foi , que quand je verrois tout le monde l'abandonner , loin , ce me semble , d'en être ébranlée , je la signerois de tout mon sang. Oui , si Dieu me trouvoit digne de la couronne du martyre, ce seroît le plus ardent de mes vœux. Jusqu'à présent jamais je n'ai été tentée de me repentir de mon changement , quoique je me sois vue entièrement abandonnée de mes parens , privée de toute ressource , mal nourrie , mal vêtue , obligée de gagner mon pain à la sueur de mon front. Tout m'est -devenu doux par cette seule pensée : C'est pour avoir embrassé la religion catholique que je suis réduite à cet état de détresse et de pauvreté. Dieu me tenoit
( 3oo )
lieu de toates choses ; j'aimois mon indigence , et contente de mon sort , je bénissois sans cesse la divine miséricorde de m'avoir retirée de mes erreurs. Je ne puis comprendre comment on peut offenser Dieu après tout ce qu'il a fait pour notre salut. Ah !. le Ciel me préserve d'encourir jamais sa disgrâce !
Mon abjuration faite, i*entrepris ma confession générale. La première fois qu* je me présentai à mon confesseur , je ne savois que dire. Rien ne m'a jamais tant coûté. Malgré mon extrême répugnance , je fis ma confession à trois reprises , une fois par semaine. Je craignois beaucoup de la faire mal. Pour apprendre à la bien faire , j'eus la simplicité d'écouter une dame qui se confessoit , ce qui me donna bien de l'ouverture pour m'exprimer. Je ne savois pas que je faisois mal , quoique je sentisse intérieurement quelque peine ; car il me vint en pensée que la confession devoit être secrète, et que comme je n'aurois pas voulu qu'on eût entendu ma confession , je faisois donc mal d'écouter celle des autres. Je ne cachai point ce que je venois de faire aux demoiselles chez qui je demeurois. Elles m'éclairèrent , et quoiqu'elles excusassent ma faute en faveur de ma bonne foi , elles me recommandèrent de m'en confesser , ce que je ne manquai pas de faire.
Je fis ma première communion le jour de
am^mm^mmtmmmi^m^^mma^miÊmm
( 3oi )
la Toussaint , et je la fis avec une onction intérieure qui remplit mon ame de joie. Il me seroit bien difficile d'exprimer les sentimens dont elle étoit pénétrée et les douces impressions qu elle ressentit. Ce fut pendant mon action de grâces que le Seigneur me donna l'attrait de la vie religieuse , et le désir d'entrer dans Tordre de sainte Claire , pour y espier , dans les austérités de la pénitence y la vie sensuelle que j'avois menée jusqu'à ma conversion. Je ne tardai pas à faire les démarches nécessaires pour y être admise , et m'informai des règles qui s'y observoient.
Tout ce qu'on m'en disoit d'effrayant ne faisoit qu'enflammer mon désir. Je fis quelques essais, couchant sur la paille , marchant pieds nus , pratiquant d'autres austérités. Tout cela m'étoit plus doux que les plaisirs dont j'avois joui dans ma famille où rien ne m'étoit refusé. Je tâchois de cacher mon dessein. Cependant la joie que je faisois paroître lorsque je parlois de la vie des filles de sainte Claire , le faisoit soupçonner. Vous voulez être religieuse ? me disoit-on. Je répondois que n'ayant point de dot, je ne pouvois espérer ce bonheur; mais que le monde ne me seroit jamais rien. J'attendois les momens de la Providence ,. et je me confiois en elle.
Entré les différentes impressions que j'éprouvois alors , aucune ne m'affecta plus vivement
( 3oa )
qnt celles auxquelles dcmnoit ocx:â9H»i le son des cloches pour les morts. Pensant une fois que ceux de mes parens qui n'ëtoient plus n'avoient point de suffrages de l'Eglise ^ je fus si ëmue , que )e m*en allai toute épWée trouver mon confesseur , qui ne put s*em-* pécher de mêler ses larmes avec les miennes.
Tout ce que vous avez à faire , me dît-il , c'est d'adorer les jugemens de Dieu , sans vouloir les pénétrer , et d'éloigner toutes ces pensées de votre esprit. J'ai beau faire , toutes les fois que cette pensée me revient , et qu'en me souvenant du sort de mes parens morts , je me rappelle encore que les vivans scmt hors de la voie du salut , je ne puis m'en consoler.
A la fête de Noël j'assistai à la Messe de minuit. J'y fus singulièrement touchée à la vue du saint enfant Jésus couché dans la crèche.
J'étois dans une telle admiration et si transportée des merveilles de ce mystère , qu'il me sembloit être à Bethléem , occupée à rendre mes hommages à ce Dieu Sauveur , et à^ le remercier de ma vocation à la Foi catholique. Je me consacrai de toute l'étendue de mon cœur à son service. J'aurois voulu passer là toute la nuit ; je ne sortis de l'église qu'en me faisant beaucoup de violence. La majesté des cérémonies me ravissoit. Je pleurai long-temps de dévotion et de joie ; mais en même temps je fus vivement affligée de voir plusieurs catho-
ligués assister sans respect aux saints mystères , et méconnoitre ainsi la grâce que Dieu leur avoit faite de naître dans le sein de la Traie Eglise. A la vue du crucifix j je ne pouvois retenir mes larmes. A la bénédiction du Saint«*Sacrement , il me sembloit que mon ccBur se fondoit en amour aux pieds de Notre- Seigneur ; et aux jours de communion sur^ tout , je m'oubliois tellement pour me perdre en lui , que plusieurs fois je demeurai cinq heures de suite en sa présence, croyant n'y avoir passé qu'un moment. J'aurois voulu , s*il eût été possible , y demeurer toujonrSà Un cœur qui a goûté une fois combien le Seigneur est doux , ne trouve plus dans toutes les choses de la terre que dégoût et amertume.
]*eus dans ce même temps la consolation d'apprendre la conversion d'un protestant qui avoit fait son abjuration à Lyon peu de temps après moi. L'événement fit beaucoup de bruit. Il mérite d'être connu , en voici l'histoire en peu de mots. Ce protestant rencontra dans cette ville un prêtre qui portoit le Saint-Sacrement à un malade. Tout déconcerté de se trouver là , pour éviter une compagnie qu'il avoit en horreur , il fuit de rue en rue. Chose singulière" ! le prêtre le suivoit pas à pas , n'ayant pas d'autre chemin à prendre pour aller à la maison où il étoit appelé. Ne se
( 3o4 ) possédant plus , il entre comme un furieux par la première porte qui se présente , et monte jusqu'à Tétage le plus élevé ; mais c*étoit précisément la maison du malade ; et au moment où il se'croyoit bien loin de ceux qu'il vouloit éviter , il voit , en se retournant , le Saint-Sacrement tout près de lui. te prêtre entre dans la chambre oii il devoit l'administrer , et cet homme se trouve renfermé au milieu de tout le peuple qui occupoit l'escalier , sans pouvoir s'échapper par aucun endroit. Le voilà tout étourdi et comme- hors de lui-même. Au même instant un coup de la grâce le frappe intérieurement. Hé quoi ! se dit-il à lui-même , je fuis Dieu qui me poursuit , comme si je pouvois lui résister ! Non , me voici , Seigneur , je suis vaincu par votre présence , je me prosterne à vos pieds , vous rendant hommage de ma foi; je me rends à vous ; je crois fermement que vous êtes réellement présent dans cette hostie , vrai Dieu et vrai homme , né d'une vierge , et mort sur une croix pour mon salut. J'abjure dès à présent toutes mes erreurs , et je vous serai fidèle jusqu'à la mort. Aussitôt adressant la parole au ministre de Jésus-Christ et au peuple qui l'accompagnoit , il dit : Je prends à témoin cette assemblée de mon serment. Je crois le mystère de la sainte Eucharistie que j'ai rejeté jusqu'à ce jour , et je jure de conserver cette
foi jusqu'à la mort. Il n'y eut personne qui ne tressaillit de joie à la vue de ce miracle de la grâce , et qui n'en bénît le Seigneur avec transport. L'administration faite, le néophyte prend un flambeau et accompagne le Saint- Sacrement jusqu'à l'église. Il a persévéré dans ses bons sentimens , s'est fait instruire , est rentré , par une abjuration solennelle ^ dans le sein de l'Eglise , et ne s'est plus fait connoître que par la vie la plus édifiante. Tout ceci arriva dans la semaine de la Passion.
Pour revenir à moi , chaque jour j'admirois de nouveaux traits de la divine Providence en ma faveur. Forcée de gagner ma pension par mon travail., depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit j'étois occupée à faire des mitaines de laine , et obligée d'aller les vendre dans la ville. Je rencontrai une dame à qui je fis compassion. Devinant, après m'avoir considérée , que je n*avois point été élevée à .ce métier-là , elle me prit tout ce que j'avois de marchandise , et m'en donna le double de ce que je demandois. Ce n'est pas la seule fois que pareille chose me soit arrivée. Chaque mois je gagnois i8 livres ; j'en payois i5 pour ma pension , et le reste servoit à mes petits besoins. Je trouvois ma pension trèsyforte , vu qu'on ne me nourrissoit qu'avec du gros pain , des fèves , des truffes ,ou autres choses semblables , et en trop petite quantité. Je n'étois
pas accoutumée à un si médiocre ordinaire ; mais Dieu vouloit me faire expier mes sensualités passées.
M. le Curé , touché de ma situation ^ me mil dans une auti*e maison oh il ne m*en coê^ toit que 12 livres , et )^y étois mieux nourrie ^ mais comme elle étoit très-fréquentée ^ je ne m'y plaisois pas* II n'y aToit pas un moi& que j'y demeurois , lorsqu'un de mes cousins arriva à Lyon , et me fit chercher pendant trois }oars par ses domestiques , pour ^'apporter de la part de ma tante de Targent et de& habits. H découvrit enfin que j 'étois h la GniUotière. On vint me dire qu'un de mes parens me demaodoit 9 et s'annonçoit commç envoyé par ma famille. Je frissonnai et fis difiiculté de le volr« L» demoiselle de la maison m'y obUgea^ , et eut la complaisance de m'accompagner avec deux de ses parensw Je me présente ao voya*geut qui, après m'avcûr saluée fort hannétemeni , entra en conversation , et me pressa; de retourner en Suisse auprès de ma tante , afoutant qu'elle étott prête à me recevoir ^ que dès qu'elle me verroit ^ elle anUiercMt tons me» égaremens,^ et que mon refus la feroift mourir de chagriD* Décidez-vous , mademoiselle y me dit^il en finissant , j'at ordre de vous conduire. Je lui répondis que cette d^arcbe étoit înutilcr , et que jamais je ne rentettrois le pied dans mon pay& Je suis
( 3o7 ) catholique , ajoutai-je , et je Teux Têtre jusqu*^ la moFt« A ces mots il entra en fureur , et se laissa aller à toutes sortes d'emportemens. Peu de temps après il s*apaisa et me demanda s*il y avoit loog-temps que j'étois catholique. Je lui répondis : Depuis le mois d'octobre. Il voulut savoir depuis quand je faisois mon séjour à la Guillotière« Je lé satisfis. Cela ne vous fait pas grand honneur , me dit-il , de donner parmi des gens de basse condition. Je lui représentai que s'ils n étoient pas de ce»'dition f leurs âmes >étoient plus agréables h Dieu que la sienne et celles de tous les^ pro^ testant. Il me présenta Soo livres, et me de« manda si je^ reecMinoissois la Sainte Vierge^ Oui ^ vraiment ^ lui répliqUai^^fe* Hé bien 9 reprît-^l f en rextiett^nt dans aa pc^he la somme qu'il venoit de m'olTrir $ la Sainte Vierge vous donnera de l'argent tant que vous ea voudres. Puisque vous avez en elle tant de confianee , elle ne vou& laissera manquer de rien. Que vous êtes heureuse ! Vous n'avez plus besoin de Dieu pour aller en paradis ; ce sera Ift Sainte Vierge et les Saints qui vous y feront entrer. Voici deux tabliers de cuisine ^ ce sera votre apanage. Vous êtes l'opprobre de notre famille et de tout le pays ; nous vous renon^ çons ; adieu* Je lui répondis : Et moi aussi p vous renonce ; )e vous dis un adieu étemel , avec bien de la douleur de vous voir si attaché
à votre secte. Je me retirai pour aller lire la lettre de ma tante. Elle 'étoit écrite sur le même ton que je venois d'entendre : dès les premières lignes , je la jetai au feu.
En beaucoup d'autres occasions j'ai eu de grands reproches à essuyer et toutes sortes d'injures à supporter. Plus d'une fois les protestans m'ont traitée de folle , de cerveau perdu 5 d'esprit misérablement abusé par Terreur. Ce qu'on me disoit de plus modéré , c'est que j'étois digne de compassion. Ceux qui me plaignoient , appuyée sur les paroles de Jésus-Christ : Vous êtes Pierre , et sur cette pierre j'édifierai mon Eglise , et jamais les portes de V enfer ne prévaudront contre elle ^ je les plaignois bien davantage ; et plus on s'efforçoit d'ébranler ma foi , plus je m'y fortifiois , répétant toujours que je croirois fermement jusqu'au dernier soupir.
Le' Jeudi-Saint , méditant devant le sacré tombeau où reposoit Notre^Seigneur , je fus vivement touchée des grands mystères et des cérémonie^ de l'Eglise. Pendant que je répandois des larmes , il me vint une pensée de prier mon Sauveur qu'il daignât me faire trouver une maison où je pusse travailler à mon salut. Au sortir de l'église je rencontrai M. l'abbé Hériot , qui m'ayant abordée , m'offrit ses services , me témoigna qu'il auroit souhaité me connoître plus tôt , et me combla d'honnêtetés.
Je le remerciai humblement , sans lui demander aucune grâce , et mettant toute ma confiance en Dieu. Le lendemain , Vendredi-Saint , se trouvant avec madame de Claris , qui venoit d'assister au sermon de la Passion , il lui fit mon histoire. Elle en fut si touchée qu'aussitôt elle vint me trouver , malgré le mauvais temps qu'il faisoit alors ; car le vent étoit si violent qu'on pouvoit à. peine marcher. Elle me fit tant d'amitiés que j'en étois confuse. La conversation finit par m'inviter à dîner chez elle le jour de Pâques. La seconde fête et le jeudi suivant je m'y rendis. Ellfe me demanda quel parti je voulois prendre. Je lui dis que tout mon désir étoit d'être religieuse , pour faire pénitence de mes péchés ; mais que n'ayant nulle ressource je ne pouvois l'espérer. Mon enfant , me répondit-elle , il n'y a rien d'impossible ; confiez-vous en Dieu ; je veux vous avoir chez moi , et vous regarde dès à présent comme ma fille. J'acceptai cette offre si gracieuse et si avantageuse pour moi , et mon premier mouvement fut d'en remercier Dieu de tout mon cœur. Je vis bien qu'on ne perd rien à se reposer sur lui. Je continuai mon petit travail ordinaire , dont le fruit servit à m'équiper ; car je manquois presque de tout.
.J'avois coutume de me coiffer en cheveux , ignorant si cela étoit contraire à la piété chrétienne. Madame de Claris me fit charitablement
( 3io )
des leçons de modestie et de stinplicité aux* quelles je me conformai avec {daish*.
Qae m'arriva-t-îl alors ? Du moment xjue l'eus trouvé plus de secours faumains , le goàt sensible de la dévotion me fut ôté , et je ne sentis plus cet attrait pour la prière qui atipa** ravant faisoit mes délices. La vue du crucifix ne me faisoit plus la même impression ; les larmes ne couloient plus. Ce qu'il y avoît de plus triste pour moi , c'est que je n'osois plus approcher des sacremens , ni même exposer mon état à mon confesseur , dans la crainte qu'il ne me reprochât de n'être point bonne catholique. A mon ancienne paix avoient succédé un trouble et des perplexités qui me désoloient. Je me décidai cependant à lui ouvrir mon cœur. Ce ne fut pas sans en retirer un grand soulagement. Il me fit comprendre avec beaucoup de charité , que dans les commencemens Dieu me nourrissoit avec le lait des consolations , parce que j'étois un enfant ; mais qu'actuellement, comme je devois être plus forte , il vouloit me donner une nourriture plus solide ; que je ne devois pas m'attacher à ces goûts sensibles que j'avois éprouvés jusque-là , mais uniquement à Dieu , et qu'il falloit être contente dans quelque disposition oh il lui plût de me laisser à l'avenir. Ces avis me furent très-salutaires , mais le calme fut de peu de durée. En peu de temps mes peines
( 3ix )
revinrent et augmentèrent. Â tout n^oment je croyois ofienser Dieu , tant je me tIs tourmentée par les scrupules. Je n'osoîs ni boire , «i manger , ni converser , ni dormir ; je vivois dans une frayeur et une anxiété continuelles , sans savoir comment je pourrois sortir d'un état si cruel. I*usai encore du remède qui m'avoit tant soulagée. Je découvris tout ce qui se passoit dans mon ame à mon directeur ; je pris même <;on«eil de madame de Claris , ma bienfaitrice. H n'en fallut pas davantage pour ren-» dre la sérénité à mon esprit et la paix à mon cœur. J'avois un père dans mon confesseur , et dans cette dame une mère pleine de tendresse et de compassion. Je ne puis méconnoitre dans les services qu'elle m'a rendus une faveur du Ciel €ft une providence toute particulière.
^ Le jour de sainte Claire de cette même année , j'allai dans l'église des religieuses de ee nom , pour y faire mes dévotions. Mon attrait pour cette maison se fit sentir en moi plus que jamais. Je fus même inspirée de m'y présenter. Je m'adresse à une sœur qui me promit de prévenir madame l'abbesse. Le lendemain je revins et j'eus un entretien avec elle. Je lui témoignai le grand désir que j'avois d'être fille de sainte Claire , et la vôtre , ma mère, ajoutai-je , si vous voulez avoir la charité de me recevoir. Elle m'écouta avec bonté et me donna quelque espérance. Revenez me voir dans quel-
ques jours , me dit-elle. Je n*y manquai pas. Cette seconde fois je trouve une autre sœur à la porte , qui me dit : Mademoiselle , si c'est pour vous faire religieuse que vous demandez notre mère abbesse , c'est assez inutile , à moins que vous ne soyez de condition ; elle n'en reçoit pas d'autres. Fort étonnée d'un tel langage , je lui répondis avec franchise : Il est vrai , ma sœur , je ne suis que fille de marchand ; mais seroit-il possible que ces dames , ♦qui se glorifient de fouler aux pieds la gloire du monde , prissent garde à la condition ?
Quoi ! je comptois me présenter dans un asile de la pauvreté , de la simplicité et de Thu milité religieuse , et j'y trouve tout l'orgueil du monde ! Je la quittai ainsi, et j'allai trouver mon confesseur , parce que je craignois d'avoir mal parlé. Je lui raconte mon aventure. Il s'en amusa beaucoup, et me dit: Vous auriez pu ajouter que saint François leur père n'étoit que le fils d'un marchand ; mais c'est assez d'une fois , n'y retournez plus. On me dit que madame l'abbesse , instruite de l'événement , en avoit badiné : ce qui me tranquillisa ; car j 'a vois peur que ma réponse ne mît obstacle à ma réception. Je pris sur moi d'aller me présenter de nouveau. On me fit entrer dans la maison , contre mon attente , pour m'examiner de plus près. Me trouvant devant toute la communauté , je me mis à genoux et baisai la
terre.
terre. Cette manière d'agir , confortae à leur usage sans que je le susse , plut beaucoup aux religieuses; Dieu me TaVoit inspirée , car j'ignorois comment je devois paroître devant ces dames. Je subis ensuite toutes les épreuves qu'elles jugèrent à propos de mettre en œuvre. Elles me rapportèrent plusieurs iniputations dont on m'avoit chargée calomnieûsement. Je ne pus les entendre saris frémir d'horreur. Mes excuses et mes larmes furent toute ma défense. . J'étois* assurée du témoignage de ma conscience, et si je les vis bientôt revenir de leurs préjugés, Dieu avoit ses desseins en me mettant à des épreuves si rudes et si mortifiantes. Loin de ralentir mon désir , elles ne firent que l'enflammer davantage. Eussent - elles été plus pénibles encore et plus humiliantes , ce n'eût été rien , pourvu qu'elles se terminassent par ma réception ; car mon but en postulant pour la vie des filles de sainte Claire , étoit de m'exèrcer à souffrir , de passer mes jours dans la retraite , toute séparée du monde , pour converser uniquement avec Dieu et ses épouses. Je ne tardai pas à être reçue.' Quelle fut ma joie quand madame Tabbesse me, dit en présence de^ toutes les religieuses : Vous voilà notre sœur! Mon entrée fut remise à six mois , pour me donner le temps d'apprendre à bien lire le français et le latin , que je devois prononcer tous les jours en récitant le grand office*
Ce ne fut qu'après ma réception consommée que je fis part de mes démarches à madame de Claris. Elle eut la sagesse de m'éprouver ellemême à son tour. Elle m'objecta la grande austérité de la règle et la foiblesse de mon tempérament. Elle me parla d'un autre couvent oli , par condescendance à ses volontés , j'allai me présenter. J*y fus parfaitement accueillie. On m'offrit de me recevoir sans dot CQmme fille de chœur , et Ton me fit beaucoup d'instances pour entrer sur-le--champ. J'eus toutes les peines du monde à m'en défendre. Une voix intérieure me disoit que ce n'étoit'pas ma voca-^ tion. Durant toùtie temps de mon entretien avec les dames qui me traitoient si favorablement , je sentois sur le cœur comme un poids qui m'accabloit. (Leurs caresses ne me plail>soiedt pas tant que le souvenir des épreuves de Sainte-Claire. Je me retirai donc plus persuadée que jamais de ma vocation pour Sainte- Claire. A mon retour, je rendis compte de tout à madame de Claris qui me laissa pleine liberté de suivre mon attrait. Elle continua de m'éprouver , et s'appliqua à dompter mon naturel vif et impétueux , jusqu'à me dire :
Autant de fois que vous suivrez la péf;ulance de votre caractère , autant de mois de délai avant d'entrer en religion.
Cette dame voulut que j'allasse dans l'intervalle à Ambert , pour apprendre mon travail
( 3i5 ) à de petites filles qu'elle eptretenoit par charité aa couvent des Ursuliues , et aussi pour m'y exercer à lire le latin, le froid étoit excessif : j'eus d'autant plus de peine à le supporter durant le voyage , que jamais dans mon pays je n'avoîs souffert des rigueurs de l'hiver. Nous ne sortions de la maison qu'une fois les dimanches et fêtes , pour assister au prêche. L'âpreté du Iroid me fit plus d'une fois verser des' larmes. Montée sur un mulet chargé de deux balles , et qui s'abattoit de temps en tempâT, j'étois encore saisie de la crainte de périr à tout moment.' Le domestique qui m'accompagaoit , homme sage et pieux , me disoit : Souvenez-vous , mademoiselle , de ce que vous disiez si souvent à Lyon : Souffrons tout pour Tamour de Dieu. Ses paroles m'encourageoient. Il me portoit compassion* Pour le tranquilliser à mon tour , car il craignoit beaucoup pour moi , je chantois de temps en temps ^ et disois : C'est pour Dieu que je souffre ; il faut le faire avec joie.
J'arrivai à Ambert toute mouillée et toute transie , mais à bon port , et sans nul accident fâcheux. Le Seigneur me préparoit une nouvelle épreuve. On me fit la plus froide réception. Je n'avois point été annoncée , et l'on ne savoit qui j'étois. Je n'en sus donc mauvais gré à personne. Ce petit contre-temps ne dura que quclqiies momens. Madame de Boucheron , à
( 3i6 ) qni j*ëtois adressée , eut à peine lu la lettre de madame de Claris , qu'elle me fit toutes sortes d'amitiés. Je demeurai huit jours chez elle pour attendre la permission d'entrer au couvent ; mais les dames religieuses ne vouloient pas m'ouvrir la porte de leur maison ; elles craignoient d'être trompées. Leurs craintes se dissipèrent en peu de temps , et j'entrai. La vie que je menai dans cette sainte communauté , quoique la règle en soit beaucoup moins pénible que celle dçs dames de ^sainte Claire , jointe aux instructions que j'y recevois ,> semt beaucoup à m'affermir âans le dessein d'embrasser l'état religieux. Les consolations que j'y goûtois furent pour moi comme un avantgoût du paradis. Oh ! combien les délicçs de l'esprit surpassent celles des sens ! La pénitence et la communion étoient mes plus doux exercices. J'aurois voulu pouvoir .passer les nuits entières devant le Saint-Sacrement. Je ne le quittois jamais qu'avec peine pour aller prendre du repos. Plusieurs fois j'ai tenté de demeurer toute la nuit en sa présence , san^ qu'on s'en aperçût ; mais on m'observoitde?' près que je ne pou vois y réussir. Toutceqaii m'étoit permis de faire , c'étoit de passer que'' ques heures au pied de mon crucifix , pl^'^' rant mes péchés et ceux de tous les pécheurs, surtout au carnaval , temps où j'étois bi^»
touchée des désordres qui se commettoie»^
( 3i7 ) dans le monde. Je priois Notre-Seigneur de ni*appliquer les grâces que perdoient les mondains par leurs crimes.
Après un séjour de deux mois et demi , je fus rappelée à Lyon ; et Dieu voulut que le retour fût aussi rude , par la rigueur du froid , que le premier voyage. Mais je ne m'ennuyai pas un moment pendant la route. J^ofirois à Dieu mes souffrances en union de ce que Notre-Seigneur avoit enduré lorsqu'il voyageoit dans la Judée et la Galilée. Je les trouvois bien légères en comparaison de ce qu'il avoit souffert pour moi. De retour chez madame de Claris , j'y restai tout le carême. La troisième fête de Pâques , elle consentit que j'allasse au couvent de sainte Claire essayer mon habit. Ces dames voyant combien j*étois satisfaite après l'avoir pris , et la peine que je témoignois à le quitter et à sortir de leur maison , me gardèrent , à mon grand contentement. Ce fut alors que, le tressaillement dans le cœur , je chantai avec une joie singulière les miséricordes du Seigneur. J'entrai avec une autre demoiselle de Lyon , âgée comme moi de dix-huit ans , qui est un sujet accompli. Nous n'eûmes aucune peine l'une et l'autre à nous accoutumer à la règle. Marcher nupieds, porter de grosse, serge , coucher sur la dure , nous lever à minuit , faire toujours maigre et jeûner souvent j tout cela et les
autres œuvres de pénitence , c*étoit pour nous un plaisir infiniment au-dessus de tous ceux que nous avions goûtes dans le monde* Il faut l'avoir senti pour le connoître. Je regarde donc les jours où je viens d*écrire cette relation , comme les plus beaux jours de ma vie.
Madame de Claris , que je regarde comme une seconde mère , tant elle m'a comblée d'amitiés et de bons offices , m'a fait une visite qui m'a été infiniment précieuse , par le plaisir que j'ai ressenti à lui témoigner toute ma reconnoissance ; mais en me réservant de conserver toute ma vie dans mon cœur le souvenir de tout ce qu'elle a fait pour moi , et de lui rendre devant Dieu ce qu'il ne me seroît plus permis de lui rendre de vive voix. Je l'ai priée de trouver bon que je fisse mon sacrifice tout entier , en l'avertissant qu'elle ne me verroît plus que le jour de ma profession , et celui de mon enterrement , si je meurs avant elle ; car je ne veux plus voir personne du monde ; et toute ensevelie au monde , il ne sera plus rien pour moi ; je ne saurai même plus s'il y en a un. Dieu et moi , rien autre chose. Je dis un adieu éternel à tout le reste.
Je me recommande aux prières de toutes les personnes qui liront cette relation que j'ai faite par obéissance. Dieu veuille en tirer sa gloire !