A LA RELATION PRÉCÉDENTE
Où se trouvent recueillis les traits édifians qu'on a remarqués dans la personne de mademoiselle Bzum^ pendant le petit séjour qu'elle a fait au monastère de sainte Ursule dAmbert ^ écrite par une religieuse du même monastère.
Rien n'est plus admirable que la conduite dont mademoiselle Blum a donné rexem^pL^ à toute BtotFe maison^ pendant les deux moifi et demi <{u*elle a demeuré avec nous.. Cesl; luiie ame que Dieu a prévenue dès le> berce^«i y quoiqu'elle soit née dans Thérésie , de^ grâces particulières. A peine fut-elle capable à^ dis-, cerner la vérité de Ferreur , qu'elle nuMatca autant d'aversion pouir celle-ci que d'afl^tioQ) et d'attrait pour la première. La relaidiost qu'elle a faite de sa conversion à la foi et die son entrée en religion , seroit imparfaite si Ton n'y ajoutoit le tableau de la vie édirfîante qu'elle a menée durant son séjour dans notre monastère.
Elle n'y fut pas plus tôt entrée , qu'on la vît^ toute néophyte qu'elle étoit , courir dans les voies de la perfection , et commencer en quelque sorte par où les autres finissent. On peut dire qu'elle portoit la vertu jusqu'à l'héroïsme^ Sa principale maxime et sa résolution capitale fut« de ne rien refuser à la grâce y comme de ne rien accorder à la nature ; réso* lutioir qu'elle exécuta fidèlement jusqu'au dernier jour.. Tous ses soins étoient de chercher ;3on trésor uniquement dans la pureté du cœur et^le dégagement de toutes les choses créées y qu'elle regardoit comme de la boue. Elle mettoit sa gloire dans les humiliations , les mépris et l'abjection : ses délices étoient la mortification et la pénitence^ Ces vertus faisoient son caractère ; elle les chérissoit entre toutes les autres , et les progrès qu'elle y faisoit chaque jour nous la firent bientôt regarder et respecter comme une digne écolière de Jésus crucifié. Son grand désir étoit de l'imiter en imitant saint François et sainte Claire qu'elle avoit pris pour modèles , dès qu'elle avoit eu quelque espoir d'être leur fille.
Toute occupée de son dessein d'embrasser leur règle , elle en fit les premiers essais par la pratique de la nôtre. Elle la suivoit dans tous ses points avec l'exactitude de la professe la*^plus fervente/ Toujours levée à quatre
heures , pour être la première au chœur, souvent elle se couchoit toute babiHéé. L'oraison étoit comme «son élément. Elle y couroit comme on Court à un festin. Souvent elle y versoit des toïrens de larmes , et c'étoit la même chose dans plusieurs autres exercices. Il ti'étoit pas rare de la voir demeurer pendant cinq heures à genoux au pied de l'autel , sans mouvement ; ce qui lui arrivoit surtout les dimanches et fêtes : elle ji'en sortoit que lorsqu'on, alloit l'avertir pour le dîner.
Dans ses repas , elle prenoit avec tant d'indifférence les aliméns qu'on lui servoil , qu'elle paroissoit ne pas discerner les bons des ' mauvais. Tout lui étoit égal J et outre la lecture . .^qui i'occupoit habituellemçnt toute'entière , on la voyoit pour l'ordinaire si élevée au-dessus des sens, qu'on jugeoit aisément qu'elle ne prenoit qu'à regret la nourriture du corps. Plusieurs fois même les impressions que l'oraison avôit laissées dans son ame lui ôtèrent la liberté de manger. Quant aux récréations , elles ne lui plaisoient qu'ai\tant qu'on s'y entretenoit de l'objet de son amour; toute autre chose lui étoit insipide. Lorsqu'on vouloit l'obliger de se chauffer, quelque froid qu'il fît , elle choisissoit toujours la plus mauvaise place , et observoit de ne point parler en se chauffant , disant qu'il ne falloit pas prendre tant de plaisir ni de soulagement à la fois.
Conduite par Tespiit de Dieu qui la diri— geoit dans toutes ses œuvres et dans toutes ses conversations , elle suivoit les traces de sa lumière sans s*écarter ni s'arrêter. Nous avons remarqué en elle un si grand attrait pour la pénitence , que malgré toute notre vigilance pour la modérer ,* souvent ell^ se livroit h. des mortifications extraordinaires que nous taisons , parce qu'elles sont plus admi-* râblés qu'imitables. Tout ce qu'elle entendoit raconter des Saints les plus pénitens , elle eût voulu le pratiquer à leur exemple. Elle nous disoit que $i elle eût connu un ordre plus austère que celui des religieuses Oaristes , fallût*il l'aller chercher au bout du monde, elle le feroît 9 tant elle désiroit de souffrir pour Dieu, Cette jeune amante du Calvaire étoit si ingénieuse à se mortifier , que lorsqu'on jàvoit fermé une porte à son zèle pour se procurer des souffrances , elle savoit bien s'en ouvrir quatre. Plusieurs fois on lui avoit fait défendre certaines austérités par son confesseur , elle obéissoit , mais elle en imagiooit d'autres encore plus rudes. On eût dit qu'elle en étoit insatiable. Non , jamais voluptueux n'a été si ardent pour le plaisir qii'elle Tëtoit pour la croix.
Le premier jour de Van , comme elle mëditoit devant le Saint-Sacrement le mystère douloureux de la circoncision de Notre-Seigneqr ,
attendrie jusqu'aux tarmes des excès de sodt amour pour nous , et pénétrée du désir de se sacrifier pour lui sans reserve , elle examiiiLa ce qu*eBe pourroif lui offrir ce joup-M en esprit de sacrificew Elle remarqua qu'ellie avoit mis beaucoup de variâsé autrefois dans ses ajustemens j et Tusage qu'elle faisoit encore de son miroir fut à ses yeux une preuve qu'elfe n'étoit pas encore tout*à-fait guérie de ceUe infirmité si commune à son sexe. Sortie du choeur , elle va le jeter hors de sa chambre et le mettre en morceaux. Rul^ans , poudre et tout ce qui ressentoit encore le goàt du monde y elle y renonça dès-lors si. parfeitement , que depuis ce temps^là Fentrelçnir de pareilles frivolités , c'eût été pour elte un supplice , tant elle en avoit d'horreur. D n'y avoit plus de parloir, pour elle. La demandoit-on du dehors , elle sortoit quelquefois de sa cellule , mais c'étoit pour aller s'entretenir avec Jésus-Christ au pied des saints autels. Elle n'étoit visible que pour de vertuetiîç Ecclésiastiques qui venoieat de temps en temps pour l'instruire. Ces messieurs ont avoué qu'ils y gagnoient autant pour leur propre édification , qu'elle pouvoit gagner avec eux pour son instruction. Us la regardoient comme une de ces âmes rares en qui Dieu prend ses compla sauces , tant ils admiroient en elle de mode tie , de simplicité , de candeur , d'humiliU
( 324 ) ib la croyoient si avancée dans cette dernière , vertu , qu'ils doutoient sf elle étoit encore sujette aux retours de^ramour-propre. Le désir de plaire aux hommes paroissoit «ntièrement mort en elle , et tous ces mélanges secrets d'intérêts, de vues humaines qui arrêtent tant' d'âmes dans la voie de la perfection , sembloient ne trouver nulle entrée dans son cœur. P^jr— faite sans le savoir , nous croyons pouvoir assurer qu'il est difficile à une ame*de s'oublier davantage soi-même , et d'être plus petite à ses propres yeux , comme si* elle n'avoit aucune connoissance du bien que Dieu opéroit en elle. Ne vivâi^t que pour son Dieu qu'elle voyoit en toutes choses , elle ije tenoit à rien de ce qui est créé. Quoi qu'il , arrivât , rien ne troubloit la paix de son cœur. Toute abîmée dans le sein de son Dieu , elle ne s'occupoit que de lui , soupirant sans cesse après le bonheur de le posséder et de.
converser avec lui dans la sainte'communion.
Elle en approchoit quatre , cinq et six fois la semaine. C'étoit alors surtout qu'elle éprouvoit tout ce que les communications du divin Epoux ont de plus tendre et de plus amoureux ; transfusions de cœur à cœur , colloques ardens , voix intérieures pleines de charmes et e douceur , silence de tous les sens et repos élicieux en Dieu , union la plus intime et la lus étroite avec lui ; voilà ce qui lui étoit
devenu familier. L'Esprit-Saint , qui s*ëtoit rendu maître de son ame , lui découvroit les mystères et les secrets les plus cachés. Tous les jours elle^'devenoit plus habile dans ce lahgage du cœur qui n!est connu que des Saints , et dans la science de l'Evangile. Le mépris et la louange , le blâme et Testime , les éloges et les injures , tout lui étoit égal , parce qu'en toutes choses elle ne regardoit que Dieu , comme elle regardoit Dieu en toutes choses. Oui y elle pouvoit le dire après saint Paul : Ce n'est, plus» moi qui vis , mais Jésus-Christ qui vit en moi. Portée à tout comme par les ailes du .pur amour , elle sembloit n'avoir rien de la vie d'Adam , ta;nt on la trouvoit spirituelle et au-dessus des voies ordinaires. Elle charmoit par son ingénuité. Elle nous eût dit avec la franchise et la simplicité d'un enfant tout ce que Dieu opéroit en elle , si elle avoit mieux su s'expliquer en français. Elle le parloit encore trop difficilement , ce qui obligeoit son directeur de lui faire mettre par écrit , en allemand , ses bonnes pensées et ses résolutions qu'il nous rendoit ensuite dans notre langue. Nous en avons recueilli ce que nous avons pu savoir ; et nous en eussions su davantage , si nous nous y étions prises plus tôt , ou même si son travail d'une part , de l'autre ses longs entretiens avec Notre-Seigneur qu'elle ne pouvoit
quitter lea dimanches et le3 fêtes y im>us eussent permis de converser plus sauvent avec elle.
J*oubliai& de dire qu elle étoit fort embarrassée lor3qu*elle se préparoit à la confession. Avec tout le 9oin qu'elle mettoit à s'examiner , elle ne trouvoit rien à dire à son confesseur. Lorsqu'elle nous faisoit part de ses peines à ce sujet avec sa candeur ordinaire , et que pour la mettre sur la voie nous lui demandions , par exemple , si elle n*avoit pas eu des distractions ou des négligences dans ses prières : Mais , répondoit - elU y comment peut-on être devant Dieu , et penser k autre chose qu'à lui ?
Enfin , pour terminer ce récit ps^r trois ou quatre nouveaux traits , notre règle lui paroissoit trop douce. Elle y ajoutoit beaucoup de pratiques qui rendoient sa vie bien plus pénitente et plus parfaite qv^e la nôtre. Aussi Dieu , qui ne se laisse jamsûs vaincre en générosité , lui avoit-il donné le don des larmes : grâce qui change en délices les saintes rigueurs de la pénitence la plus sévère. Conibien d'heures pendant la nuit , ou peut-être combiep de nuits entières elle a passées devant son oi;ucifix , à pleurer la perte de tant de chrétieni^\:jui abandonnent Dieu dans le carnaval ! PHef ne pouvoit se consoler des malheurs ou les a mes se précipitent dans ces jours de ténèbres et d'endurcissement. Elle s'offroit à Dieu comme
( 327 ) une Tictimé pour obtenir leur conversion.
Une fois la vue de son crucifix , qui lui rendoit vivement présens les outrages et les cruautés que les libertins renouveloient alors contre Notre-Seigneur , Témut^i fort , que dans la' crainte qu'elle ne succombât sous le poids de la douleur qui accabloit son ame , nous la contraignîmes de se distraire , et la retirâmes , comme malgré elle , de la présence de la croix oh son amour la tenoit comme enchaînée.
Si quelquefois on lui servoit à table quelque chose d'extraordinaire , elle s'en privoit et le faisoit porter à des malades , presque sans qu'on s'en aperçût ; car elle étoit' aussi ennemie.de la singularité , que les voies de Dieu sur elle étoient singulières. Tout étoit si naturel dans sa conduite , et elle ressentoit si peu l'affectation , qu'elle gagno^t le cœur de toutes celles de la maison. On ne pouvoit la connoître sans l'aimer. Il est bien difficile , surtout à son âge , de ne pas s'attacher aux personnes qui nous témoignent une estime et une affection particulière. Son attachement à Dieu seul tenoit son cœur trop fermé aux créatures , pour ne pas la préserver de cette imperfection. Tout respîroit dans cette belle ame la sainteté la plus aimable , et l'on eût dit que la vertu étoit née avec elle.
Voilà ce que nous avons remarqué dans mademoiselle Blum , de plus propre à édifier.
Nous savons combien elle fait encore de* progrès depuis qu'elle est allée s*ensevelir dems le couvent de sainte Claire à Lyon. «Heureuse la maison qui possède un si riche trésor ! Plus heureux ceux qui , toucnés dé ses exemples , auront le courage de Timiter ! Heureuse surtout cette généreuse fugitive , de pouvoir dire en toute vérité , d'après les oracles de rEcriture : Pour avoir abandonné^ la religion de mes pères , j'en ai été moi-même abandonnée ; et depuis mon entrée dans le sein de l'Eglise , je suis toute étrangère à la maison où j'avois recule jour , n'ayant plus ni père , ni mère , ni sœur , ni proches , ni amis ; mais le Seigneur , seloii ses promesses, m'a prise entre ses bras , et m'a conduite dans la maison de ses épouses , où j'ai trouvé plus de mères l de sœurs , d'amis que je n'en ai perdu dans le siècle. Gloire lui en soit rendue à jamais !
RELATION
DE LA
CONVERSION DE M.''* SUESBEKC,
NÉE EN SUISSE , AU CANTON DE BERNE , iCRITE PAR ELLE-MÊME.
On a vu d'ans la précédente relation une protestante chercher dès Tenfancè la vérité, qui sembloit la fuir et s'éloigner d'elle à mesure qu'elle faisoit de nouveaux efforts pour la trouver ; c'est l'accomplissement de cet oracle de l'Ecriture : Ceux qui me cherchent me trouveront , pourvu qu'ils me cherchent de ^^ tout leur cœur : Quœretis me et inçenietis , ciim quœsieritis me in toio corde çestro (i). On verra dans celle-ci une autre protestante fuir la vérité qui la cherche , et fermer opiniâtrement les yeux à la lumière , jusqu'à ce que, convaincue par une faveur singulière de la bonté divine qui sait triompher des cœurs les plus endurcis, elle se rend enfin comme malgré elle , et à l'opiniâtreté la plus inflexible fait succéder tout à coup la docilité la plus parfaite ; trait qui vérifie à la lettre cette parole
(0 Jérém. 39, i3.
dlsaïe , par Tapôtre saint Paul : Ceux qui ne me cherchoient pas m'ont trouvé , et je me suis fait voir à ceux qui ne demandoient point à me connoitre : Invenius sum à non quœreniibus me ; palàm apparut Us qui me non inferro— gabani (i).
Cest elle-même encore qui a fkit Thistoire de sa conversion. Elle est écrite avec une candeur et unesimplicitéqui plaisent autant qu'elles édifient. Il est difficile de la lire sans goûter celte douce satisfaction. qu'on trouve toujours à suivre la marehe de la divine Providence ^ jalouse de conquérir les âmes , et amenant à la vérité celles qui se sont égarées , par des voies si admirables , qu'il est impossible de ne pas y reconnoltre l'action du souverain Maître des cœurs»
Le Seigneur , c'est ainsi qu'elle entre dans la narration de son retour à la vraie Eglise ^ le Seigneur qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion, et dont les miséricordes sont infinies , les a fait éclater sur moi d'une manière toute particulière. Je suis cette brebis fugitive et égarée que le bon Pas^ur a recherchée avec un aèle infatigable, et qu'il a rame* née amoureusement dans sa bergerie. Eternellement ma langue célébrera les merveilles de sa puissance , de sa sagesse et de sa charité.
(i) Rom. lo, ao.
( 33i ) Née dans la religion protestante et toute infectée des erreurs du calvinisme que j'avois sucées avec le lait ^ j'étois si fortement attachée à ma secte , et j'avois tant d'aversion pour TEIglise romaine , que j*évitois tous ceux qui faisoient profession de lui appartenir , comme on évite ses plus grands ennemis. Plutôt que de les fréquenter, j'auroisfui jusqu^auboutdumonde^ tant le nom seul de catholique me révoltoit* Parmi les pauvres que nous retirions pendant la nuit par charité , si j'en vojois quelques-uns faire le signe de la croix, je courois toute irritée m'en plaindre à ma mère. Elle se comtentoit de me dire qu'il falloit faire la charité à ceux-là comme aux autres , et ne gêner personne dans ses pratiques.
Je n'avois qa*UQ frère , qui étoit plus jeune que moi. Mon père me témoignoit beaucoup plus d'affection qu'à lui , parce que je lui res«semblois beaucoup , soit par les traitsdu visage, soit par le caractère. Il ne pouvoit s'éloigner de moi , comme je ne pouvois non plus me sé^ parer de lui. Je l'accompagnois partout. Il étoit vif, mais bon et plein de probité* Tout pro^* testant qu'il étoit , il m*inspiroit les meilleurs sentimens , et ne me recommandoit rien plus que la crainte de Dieu. Lorsque j'avois assisté au prêche avec lui , il me faisoit rendre compte de ce que le ministre avoit dit , et me reprenoit lorsque je ne l'avois pas écouté avec atten-
C 332 ) tion. 11 n'étoît âgé que de trente-six ans lorsqu'il mourut , et ce fut dans les scntimens de la plus vive contrition qu'il rendit le dernier soupir. Ah ! si le Seigneur avoit daigné lui ouvrir les yeux avant ce dernier moment , et lui faire abjurer ses erreurs ! H faut adorer ses desseins les plus secrets et s'y soumettre. Peutêtre la bonne foi qui Ta retenu dans cette secte réprouvée lui a-t-elle fait trouver grâce devant Dieu. Je ne pourrois exprimer la douleur que je ressentis à la mort de ce bon père. Que de cris , que de sanglots je poussai , que de larmes je répandis sur cette bière où reposoient ses cendres ! On ne pouvoit m'arracher de dessus ce visage que je baisois sans cesse. Ma mère , de sou côté , aussi inconsolable que moi , pleuroit et crioit jusqu'à faire compassion à tout le monde. Elle se vit veuve à Tâge de trente-trois ans. Pour soulager sa douleur et la mienne y on me tira d'auprès d'elle , et l'on me conduisit cliez un oncle qui étoit bailli de Lausanne.
Rien ne pouvoit tarir mes larmes. Ce tendre père étoit toujours présent à mon esprit. Après quelques semaines , j'allai rejoindre ma pauvre mère que je trouvai toujours bien affligée. Ce fut pour moi une grande consolation de la revoir.
Je fis ma première communion ( j'avois alors dix ans et demi) ; c'est-à-dire j'assistai à la cène qui se fait aux quatre fêtes principales de l'an-
née. Le ministre y donne un morceau de pain en mémoire de ces paroles de Notre-Seîgneur : Faites ceci en mémoire de moi. On me fit promettre publiquement , avec serment , de ne renoncer jamais à la religion protestante. Nous ^ étions plusieurs que le ministre avoit disposées , plusieurs semaines avant la cérémonie 9 par les exhortations le^ plus touchantes. Il nous répétoit continuellement de nous bien éprouver * nous-mêmes , nous disant que si nous faisions cette action indignement , nous mangerions notre propre condamnation. Il nous faisoit faire un examen très-sévère sur les commandemens de Dieu , sur la charité et sur leâ devoirs de notre état. 'Pour nous exciter à la contrition de nos péchés , il nous suggérpit de. si beaux sentimens , que de tous côtés on entendoit les ' assistans sangloter , et demander à grands cris * miséricorde. Ceux qui avoient vécu dans l'ini- • * mitié se réconcilioient avant de se présenter à la cène. Une fois j'avois répondu peu respecT tueusement à ma mère.^ Quoiqu'elle ne m'eût pas entendue , cette faute que je me rappelai avant la cène , me fit différer la communion à une autre fois. J'allai lui en demander pardon. Voilà jusqu'où dan* notre religion on nous apprend à porter la délicatesse de conscience. On nous recommandoit, encore avec le plus grand soin de nous préparer à la communion par le silence , la retenue , et surtout par une
( 334 ) grande modestie. Les femmes chez nous sont hdbillëes de noir ou de brun , et portent Ae grands crêpes qui leur couvrent le visage. Ne serois-je pas bien coupable si dans la sainte religion catholique que j'ai eu le bonheur d*embrasser , je ne portois pas au moins les mêmes diq>ositions à la table sacrée où je reçois , non pas comme à la cène , iin vrai mkorceau de pain , mais le vrai Corps et le vrai Sang de Notre-Se^neur ?
Je reprends le fil de ma relation. Ma mère , pour diminue^ la tristesse oïl elle me voyoit toujours plongée depuis la mort de mon père , me proposa d'aller passer quelque temps à Genève , chez une tante fort âgée et fort riche dont nous étions les héritiers. J'acceptai la proposition , et je fis avec plaisir le voyage qui n'étoit que de quinze lieues. Ma tante me fit le meilleur accueil. Au bout de quelques jours je liai amitié avec plusieurs personnes qui venoient souvent la voir. Elles devinrent mes compagnes les plus intimes , et j'aurois voulu les suivre dans les différentes parties de plaisir qu'elles me proposoient. Mais ma tante , quoique protestante , connoissant la licence qui régnoit dans Genève , s'y opposoit fortement , et me retenoit auprès d'elle sans me permettre jamais de m'éloigner de la maison. Cette servitude me coûtoit et me chagrinoit beaucoup.
Je me voyois privée des agrémens dont j'aurois
joui dans les sociétés de Oenève , pour m'en-* nuyer tout le jour auprès d'une tante dont le grand âge et la maladie avoient rendu rkumeur insupportable. Je passois toute la journée au pied pu au chevet de -son lit. Quelle vie ! Elle comprenoit bien mon ennui ^ je ne pouvois ni dissimuler , 'Ui me contrefaire assez pour qu'elle ne s^en aperç&t .pas : de son côté elle soufTroit de voir que je ne me plaisois pas auprès d'elle. Il n'en falloit pas tant pour me décider à retourner dans ma famille. Ce qui m'y détermina encore , ce fut la révolution dont Genève étoit menacée prochainement. Tout y étoit dans le trouble , et l'on s'y voyoit à la veille d'une guerre civile ; j'écrivis donc à ma mère qui , loin de s'opposer à mon départ , me manda de partir incessamment. Je lui annonçai par une seconde lettre , que dans quinze jours je serois rendue auprès d'elle.
Il y avoit neuf mois que je demeurois à Genève. La divine Providence qui avoit sur moi de grands desseins de miséricorde , me conduisit par une voie bien différente de celle que je me proposois de suivre. Et voici par où commença mon bonheur ; car c'en est un grand d'avoir quitté Genève où j'avois passé de si tristes jours , pour n'avoir bientôt que de nouvelles tribulations à supporter. Deux demoiselles de ma religion et de mon pays , qui faisoient leur séjour à Genève depuis quelque
temps ) vinrent m'iriviter , la veille de mon départ ^ à me joindre à elles pour faire le voyage de Lyon. Voir une belle ville, s'y amuser beaucoup , c'étoit ce qu'elles me^promettoient , en ajoutant que ce seroit raffaire d'une quinzaine de jours , et que mes parens n auroient connoissance de rien , parce que ma mère me croiroit toujours à Genève , pendant que ma tante me croiroit rendue chez moi. Je cédai à leurs instances , .et le lendemain , après avoir embrassé ma parité pour la dernière fois '( car elle n'étoit pas loin de sa fin ) , au lieu de prendre le bateau qui devoit me ramenier en Suisse, comme elle le croyoit , je pris avec pies deux compagnes la route de Lyon, où nous arrivâmes heureusement dans. trois jours. Nous logeâmes chez des dames qu'elles connoissoient. Je n'avois pas encore eu le temps de goûter les plaisirs que je m'étois promis en allant dans cette ville , que Dieu m'affligea d'un rhumatisme qui me fit beaucoup souffrir. Il me.
• survint au bras une tumeur d'une grosseur prodigieuse. Au lieu de me promener et de voir le monde , je me vis condamnée tout à coup à garder le lit , et à passer les jours et
* les nuits dans les plus cuisantes douleurs. Pour comble d'infortune , on me signifia que je ne pouvois être bien traitée qu'à l'hôpital. .Jamais proposition ne me déplut tant. Je ne pouvois me résoudre à prendre ce parti qui m'humilioit
à l'excès. Lorsqu'on m'en parloit , aussitôt les larmes me venoient aux yeux et couloient en abondance. Mais enfin j'eus beau faire mes représentations et témoigner mon extrême répugnance 5 il fallut boire le calice et quitter une maison où j'étois venue jouir d'une société riante et agréable , pour aller respirer un mau- , vais air sous le toit des malades et des pauvres. OH ! combien j'eus de regret alors d'avoir fait le voyage ! et que je payai bien cher la fête dont l'espérance m'avoît tant flattée ! Si ma mère , disois-je continuellement en moi-même , savoit ma situation 9 ah l'plût à Dieu que je fusse auprès d'elle l'mais, vœux et plaintes inu^ tiles ! On me transporta à l'hôpital où je demeurai près de deux mois. J*y endurai plusieurs incisions fort douloureuses* J'en conçus une telle aversion pour les chirurgiens , que je ne pT)uvois même supporter leur présence. La violence du mal qu'ils me faisoient souffrir , jointe à l'ennui et au chagrin dont j'étois dévo-. rée , m'irritoient tellement que j'éclatois en injures dès que je les voyois paroître. Démons de catholiques , leur-disois-je, bourreaux^ et autres choses semblables. Loin de s'offenser de mes propos , ils en rioient , ce qui ne faisoit qu'augnienter mon dépit et ma colère. Jefaisois , contre eux toutes sortes d'imprécations. J'eus pendant long-temps une violente fièvre; mais ce n'étoit pas le plus grand des maux qui me
tourmentoient. Rien ne me fatiguoit tant que les pressantes sollicitations qu'on me faisoit au sujet de ma religion. Cëtoit tantôt l'un , tantôt Tautre , qui venoient m'importuner et me presser d*y renoncer* Un autre sujet de peine , c*étoit un carton que je voyois suspendu au haut de mon lit y et qui me dësignoit comme protestante ; car sur un côté il n'y aToit rien d*écrit , ce qui signifioit que je n'avois reçu aucun sacrement ; et sur l'autre on lisoit :
JttstrucHon sur Us principaux mystères. Pour me délivrer de l'importunité des visiteurs, j'aurpis voulu arracher cette inscription y mais )e n'osois le &ire. On ne cessoit point de venir m'offrir le salut par des ei^hortations qui au^ roient touché et converti toute autre que moi , tant elles étoient charitables et pathétiques. Je les méprisois et ceux qui avoîent la charité de me les adresser. Je les aurois tous envoyé$ promener si la hiepséance ne m'eût pas , ret^ue.
Lorsqu'on m'avoit mis de l'eau bénite sur le front , je l'essuyois aussitôt. Ce qui me rendoit le séjour de cette maison si insuj^rtable , c'étoit de n*être visitée que par des catholiques* j(e>ne voulois ni voir dire la Messe, fà entendre parler de cérémonies saintes. Au jour de la Fête *r Dieu , l'cm m'engagea de voir la procession du Saint-Sacrement. Je répondis )>rusquement que je ne voulois point imiter
les fbas. Si f'aperœvois quelqu'un à genoux devant une église , je le montrois au doigl comme un liomme qui me faisoit pitié , et je disois : Voyea cet extravagant qui est à geppyx: devant une porte. En un mot , je pe poMyoifi i-ien souffrir de ce qui avoit rapport h, la reli-r gion catholique. La vérité est q^e je ne pui^ désirer avoir plus d*attaohement pour dje , que j'en avois alors pour celle dont je faisois profession.
Durant mon séjour h Vhôpital 9 les denpiot^ «elles qui im'avoient conduite à Lyon me firent plusieurs visites. Elles me promirent d'attenr* dre mon rétabliss<^mçnt avant, de partir ppur la Suisse, voulant, disoient^les , que npijvs fissions le voyage de compagnie. Je croyons ^eette promesse bÂen sinpèire, et les regardant comn^e mes amies , je leur parlqîs.ayec la pl^3 grande confiance , ne leur cachant rien de tont ce qu'on tentoit pour me faire change de reli'gion. Elles m'affecmissoient da^n^ la résolutionque j'avois toujours témoignée de mourir dans celle où Dieu m*avoit fait n^tre. a Tenez bon j di8oient--eUes , et garde^vons Hen, d-éconter ceux qui voudroient vous séduire ; au reste , ajoutoient^elles , la gueire qu'on vous fait ne sera pas de longue durée ; encore une quin-^ zaine, et Ton ne vous tracassera plus. » Je comptois sur leur parole , et voici qu'au bout de quina^ jours elles partent sans me le faire
savoir. Ne les voyant plus revenir , ]e soupçonnai qu'elles m'avoîent joué le tour de partir seules (trait de la Providence que je n'étoispas capable de discerner ). Je les envoyai chercher. On vint me dire qu'elles étoient parties. Quel coup pour moi que cette nouvelle ! Dès-lors tout ce que je sus faire , ce fut de sangloter et de verser des larmes. Quoique je ne fusse pas encore rétablie , j'eus le courage de sortir de rhôpîtal pour aller chercher quelque moyen de retourner en Suisse. Les frais de ma maladie avoient épuisé toutes mes ressources. Dépourvue de tout , je ne savois que devenir ni quel parti prendre. Je ne pouvois me r^ soudre à me mettre en service pour gagner ma vie. Ah I les tristes jours que je passai à Lyon f
Dans le délaissement affreux où je me trou-* vois , je fis rencontre d'une femme que j'avois connue quelques années auparavant ; je la croyois protestante comme elle l'étoit alors , mais elle avoit embrassé la religion catholique. Je demeurai chez elle environ l'espace d'un mois ; je m'y occupois continuellement de mon retour en Suisse. J'écrivois lettre sur lettre k ma mère. Je n'avois garde d'en recevoir des^ nouvelles ; je trouvai toutes les lettres au bu-^ reau de la poste. Les passages pour la Suisse étoient fermés à cause des affaires de Genève y et ni lettres , ni voyageurs ne pouvoient trouver une issue. Chaque jour ne faisoit donc
tm'a)Oiïter à mes m-J^'mrr €* *. ^it^ -tj?-!??». Bevenant im iom - axer: cttt- xiaurr^ yrrrif qui me lo^eoit . cù* Ton* t*^ Pf^-rr» . t- t^ot»' * dans moD y^t^^nitr un* leim^ ciàn*^ tu ' a-, m coDDiie à <jeïH''ve • ^. mi ii.p>^sz^' «u ».•♦•--— me dotma toute? srr'ia' o^ niar^u^- l ^Hrm^.!, £lle B» ofiriî ^tnt'ifrçu'ien^nr c *l!:^ ir^ntnîT'^ aTCC elle iuscrt'ii nàfjL D-:fi*dn- >• tc:l->4 d'abord 9 maH- c^ mi- ni^ u^i^rr^iii^ i tu- ^^— dre à son iDAitaiiui . iu: «^ ir^» nii^^^tî*- r*î. -■].me fit de me jïtovuz'^ nk-fu^r. va iii»»-.*n h de &ipe mofc ^p^a^i*:. Tu'ji. *n-: ^f^^r t*^ i»« rencontr^ir d une iiiHi»ffi. t 2 durr*- r-it*- i ai— ctennes prol^fsiaiiier au. sr. u.'ir airus^;:^'que |e le Mifiîfe- Jt iur ji«*n ^u^ir^r-r^ ir •"»••' je m'aperçut at* j*- j?r*auj-s^ vjr - lup- ^>ir zr^-'.t»* fille , qui nsi^ust aue i;air aiH - Iht^^v j& ^^-:îrt: de la cr<Mx 4el yri'jt, i |i*ai'jur- 1. jrrï:^:-- la que je lesKSitk ♦"b o? 3ïkjib*ijî -^li «l Tir-^-îV. que je fus sm le p-^iLl 5*^ i:i?'.'r»f7 er. yjU^^^^ . tant j'avoîs 1« CîiL-o!>j3e? «f^s sr -TsVjn. Ef enue à moi, je ne aa^oîs ^ ;e <i.VjLi rci^er i>a m'enfuir. Oo sap^T^t de m^ri trr>cb!e , et IV.u m'en demanda la rakon. Vivement Lîcsjséo * je ne pus retenir ma langue , et le fiel dan^ç le cœur je m'exhalai en reproches les ;)lus injurieux, a Je comprends bien , dis-je du ton le plus ému, que vous êtes catholiques ; » à cela j'ajoutai les choses les plus [)iquiuîtcs. L'épouse , pour me calraor , c!u rcliu à dissî*
muler , en disant que c'étoit une fiUe dévote qui avoit appris à son enfant à faire ce qu'elle avoit vu. Mais le mari prit la parole et me dît ; « Oui , mademoiselle , nous sommes catholiques , et nous nous rë)ouis0^is bien de rétra Quand vous connoitrez les avantages de notre religion , et le bonheur de ceux qui la professent , vous Tembrasserez comme nous ; vous regretterez de ne l'avoir pas connue {dus tôt, et vous n*aurez point assez d'expressio&s pour remercier ceux qui , en vous détrompant de vos eïreurs , vous auront mise dans le chemin du ciel. )> Ces paroles me remuèrent un peu y mais je n*en fis rien connoitre y et pai*lant toujours sur le même ton , je n*eus pas honte de leur dire que jamais ils ne me feraient changer de religion ; que s'ils avoient eu la bêtise d*en changer eux-mêmes ^ je ne serois pas assez folle pour les imiter ; que j'étoîs bien ma]li*eureuse de me trouver toujours chez des catholiques ; que plus je les fuyois , plus ils sembloient me poursuivre , etc. Cétoit ainsi que je payois les bontés dont on me combloit et les services qu'on me rendoit avec la plus grande générosité.
Quand cette dame me vit un peu calmée , elle me raconta sa conversion , et me dit que son mari étoit catholique quand il Tépousa j et que durant tout le temps qu'ils avoient clemeui^ à Genève il avoit tenu cachée sa
( 345 ) religion ; qu'il ne lui avoit déclare son secret que depuis leur séjour à Lyon, ce C'est ici p a]outa-t-elle , qu'il m'a persuadée que tou9 eeux qui vivent hors de l'Eglise romaine sont dans Terreur , et ne peuvent espérer de salut. » Voilà 9 ajottta-t-elle , la première réflexion qui me vint à l'esprit lorsque mon mari s'ouvrit à moi : G>mment un homme qui a tant d'esprit , et l'en dtsois autaul de son frère qui ne lui cède ni en jugement ni en lumières , comment se seroit**il laissé tromper ? Leur exemple me fit une telle impression , qu'il ne m'en fallut pas davantage pour me faire examiner sérieusement ce que j'avois à faire. J'ai bientôt reconnu par moi-même <|u'ils avoient pris le bon parti , et que je ne pouvois me sauver qu'en suivant leur exemple. Voilà l'histoire de mon chan-^ gement ^ et je m'en félicite tous les jours.
€< Croyez-moi , ma bonne amie , faites comme noos 9 et vous serez heureuse. Pour moi , depuis que je suis catholique , je n'ai qu'une croix , c'est de savoir que ma mère qui vit à Genève est calviniste. Quel chagrin j'aurai de la voir mourir dans une fausse religion et hors de la sainte Eglise ! »
J'écoutai tous ces propos assez tranquillement. Je me contentai de répondre que je ne serois pai si facile à me laisser séduire ^ que je prouverois toujours qu'il falloit s'en tenir à la religion protestante , comme à la meilleure ^
( 344 ) et que jamais on ne me convaincroit du contraire. On faisoit venir différentes personnes pour me parler , et entre autres plusieurs Ecclésiastiques avec qui je contestois quelquefois deux ou trois heures de suite. Assez souvent je ne leur répondois rien par mépris , les laissant dire tout ce qui leur venoit à Tesprit. J*espérois par ce silence dédaigneux les rebuter et me délivrer de leurs visites ; mais leur zèle éloit trop pur et trop constant pour abandonner cette pauvre brebis à son sens réprouvé.
J'avois beau exercer leur patience , elle ne se lassoit point ; plus je repoussois la vérité , plus ils me poursuivoient et s*appliquoient à me montrer la lumière. Il falloit que mon esprit fût bien aveuglé , et mon cœur bien endurci ^ pour ne pas me rendre.
Enfin , après deux mois de résistance , me trouvant seule , j'eus la curiosité de lire quelques-uns des livres de la maison oh je demieurois. J'en ouvris un qui contenoit Thistoire de la passion de Notre-Seigneur. J'en fus touchée. 3'avois soin de le lire sans qu'on s'en aperçût , et plus j avançois , plus j'y pi-enôis plaisir. Je commençai alors à chanceler sur ma religion.
Les réflexions auxquelles se livra mon esprit me jetoient dans une profonde tristesse. J'ëtois violemment combattue dans mon intÀ'ieur, et je ne pouvois surmonter les inquiétudes dont ,jelois continuellement agitée. J'en vins à
regarder les deux religions , la mienne et celle des catholicpies , comme également suspectes. Je gardois le tout dans mon cœur, n'osant m'ouvrir à personne sur mes alarmes. Le démon se mettoit dé la partie , en m*inspirant des pensées de désespoir sur mon salut. A Ten croire , quelque parti que je prisse , je ne pouvois échapper à Tenfer. Malgré les efforts que }e faisois pour dissimuler la tristesse dont j'étoîs rongée intérieurement, madame Bartaud (c'est le nom de la dame chez qui je demeurois ) comprenoit bien que je me trouvois dans un état violent ; elle compatissoit à ma peine , et pour me procurer du soulagement elle alla engager M. le Curé à venir me voir. 11 le fit dès le même jour jusqu'à trois fois , et me dit des choses si consolantes , que je ressentis le calme renaître dans mon ame. J'eus dès-lors un foible désir de me convertir.
Quelques jours après , il arriva à Lyon un ancien jésuite. Son séjour n'y fut pas d'une semaine entière , mais c'en fut assez pour opérer la guérîson de mon aveuglement intérieur , et me faire ouvrir les yeux à la lumière de la foi. Madame Bartaud , qui lui étoit redevable de sa conversion , après Dieu et la Sainte Vierge , n'eut pas plus tôt appris son arrivée , qu'elle le visita pour lui parler de moi et de mon endurcissement dans la religion protestante. Ce bon père n*eut rien de plus pressé que
( 348 ) lùe^de vivre et de mourir dans la religionca-
U.oVePri^ pour moi, mon père, !G..^e D.V.U m accorde une parfaite coovemon. fl y
avou près de quatre heures que durcit notic
S ""' P^'^'" '' ^^••■^^ ^ <=« cha-
ritable pore tout transporté de joie, U éclata
en actions de grâces, et après avoir béni la divine miséricorde du changement qui venoit de s opérer en moi, il m'exhorta^ dans le termes les plus pathétiques , à conserver la grâce inestimable que je venois de recevoir et a garder une fidélité inviolable au service'de l'icu. Il me donna quelques avis particuliers qu. mont été U^s-salutaires , et^ii „,.;:!
boaucoup servi pour ma conduite soit intérieure, soitexteneure.Toutesses parolesétoie^ comme autant de traits enflamm^qui faisoiem la plus vive impre^ion sur mon LurTZ
, a, dobhgauon à ce zélé Ministre du Seigneur r Ce qui mavoit charmé le plus dans il pè^ Bxhard (cest son nom), c'étoit sadouceî^ , sa patience et sa grande humUité; je puis assurer même que c'est là ce qui a le ^lis LlZé a ma conversion. Je regrettai beaucoup de le Frdre presque aussitôt que je l'avois Lnu!
- l^'. '•" P^'°^ «'"-^ à Lyon , il fot obligé de p. rtir II „e recommanda à M. Thomas .^^ tre de a p.,roisse de Saint-Nizier. Je qJiE un s.mt p.„r être confiée à un aut«. X t
( 349 ) le choisis pour mon confesseur. J'auroîs bien A^oulu qu'il eût pu m'instruire , mais ses grandes occupations ne le lui permettoient pas. Il en chargea M. Bernarfl , ecclésiastique très-zélé de la paroisse de Saint-Paul , qui me fit, durant quatre mois , des leçons fort assidues.
J'étoistrop heureuse , et je jouissois d'un trop grand calme , pour n'être pas éprouvée par de nouvelles tribulations. Le démon, jaloux de mon bonheur et furieux d'avoir perdu sa proie, me livra de terribles assauts. Pour me faire repentir de ma résolution , il commença par me faire naître des regrets sur la nécessité où je m'étois mise de renoncer à mon pays et à mes biens , de vivre séparée de ma mère et de mes autres parens. Les pensées qui venoient continuellement' fatiguer mon esprit , étoient que je ne serois donc plus rien à ma famille , et qu'elle ne me seroit plus rien ; qu'elle me renonceroit , et que le chagrin feroit périr ma mère ; que je serois obligée de gagner ma vie ; que tous les avantages dont mon père m'avoit favorisée en mourant étoient perdus, pour moi , et qu'enfin j'allois peut-être me voir bientôt réduite à mendier mon pain. Cruelles réflexions qui ne me laissoient pas un moment de repos.
Pendant deux jours entiers je ne fis presque antre chose que verser des larmes. Je voulois toujours sauver mon ame ; mais les conditions me paroisse ient bien dures et je ne savois
( 35o ) pas encore m'appuyer sur la bonté do Dieu qui m^avoit appelée à lui. le ne paisois pas cependant à retourner en Suisse* Les passages ëtoient libres , parce que le c^alme yenoit de renti'er dans Genève , mais ce n*étoit plus le temps den profiter. Le Seigneur les avoit tenus fermés jusqu'à ce que je me fusse rendue à la lumière de la vérité. Quelle amoureuse Providence !
'Ayant eu besoin de passer chez un homme oik nos protestans adressoient leurs a»mmissions , il me dit en secret que depuis peu de jours deux voisins lui avoient demandé de mes nouvelles , et que ma mère les avoit chargés de me ramener chet elle , et dé payer toutes les dépenses que je pouvois avoir faites à Lyon.
Je me mis à rire , ce qui Tétonna d'autant plus , (|u*k une autre époque je lui avois témoigné le plus grand empressement a retourner dans ma famille. Il soupçonna mon changement et me dit: Voudriez-vouS vous faire catholique? Oui , lui répondis-je. Il m*en félicita en me répliquant : Vous faites bien , vous prenez le boa parti. Je garderai le secret ; lorsqu*on viendra vous chercher , je dirai que c*est peine perdue , que Ton ne peut vous trouver ^ et que \e ne sais pas où vous êtes.
Je continuai à denteurer chez M. Bartaud qui , avec son épouse , me traitoit toujours avec beaucoup d'amitié. Je traVaillois pour
eux ; ils me nourrissoient et me fournissoienC tout ce. qui m'étoit nécessaire, car )e n'avois nul autre moyen de m*entretenir. Ils auroient voulu me garder toujours , car ils me chéris* soient comme leur enfant, et vouloient que je traitasse avec eux comme si je les avois eus pour père et pour mère. J'étois chez eux comme dans ma propre famille , et j*aurois été fort contente de ne point les quitter , mais la Pro^ vidence en disposa autrement. On me donna pour marraine (car il fallut me rebaptiser sous condition , à raison du vice qu'avoit eu mon premier baptême ) madame de Claris, et pour parrain M. Archambaud , conseiller à la cour des monnaies. Ils voulurent se charger de ma personne ; et ne trouvant pas à propos que je continuasse de travailler chez des tailleurs , ils me placèrent chez des demoiselles de moi^ pays , qui avoient professé autrefois ma relW gion. Ce fut pour moi une grande peine , et je puis dire même une pesante croix, de dire adieu à des personnes à qui )*avais tant d'obligations , et que je chérissois singulièrement. 3e fus obli*" gée de suivre les intentions de n^e» nouveaux bien&iteurs ; mais il m'en coûta bien des larmes , et j'en vis couler autant que j'eii Tcr-? sois moi-même au jour de notre séparation. Du reste , mon ame étoît tranquille. Il me tardoit de faire mon abjuration. A mesure qnele tem]>s approcboil , mes tentations se dÎBsqx>ieut. (>m
me permit d*assister h la Messe , aux offices de l'Eglise et aux processions ; ce qui me fir grand plaisir. La Semaine-Sainte fut pour moi un temps bien précieux par les consolations que je go&tois intérieurement. Je vis toutes les cérémonies , j'entendis le sermon de la passion. Tout cela me pénétroît vivement ; j'aurois voulu mourir du regret de mes péchés , tant je pleurois la mort de mon Sauveur. Je soupirois sans cesse après le jour où j'aurois le bonheur de faire ma première communion. Je sentois en moi la confiance et la dévotion la plus tendre envers la Sainte Vierge. J'aimois à réciter la Salutation angclique , et je le faisois avec beaucoup d'affection. Je la trouvois fort belle , et j'en goûtois beaucoup toutes les paroles. Mes sentimens pour cette bonne Mère croissent tous les jours. C'est un grand sujet de douleur pour moi de voir qu'elle soit si peu honorée , si peu connue dans le monde. Je voudrois que partout on célébrât ses louanges , et que tous les cœurs lui fussent dévoués. Je n'ai pas de plus douce consolation que dé la contempler et de lui offrir mes hommages. 'Ma confiance eiï elle est sans bornes , et j'espère tout de ^ médiation auprès de son Fils..
J'ai beaucoup d'attrait à lire et à méditer la passion de Notre-Seigneur. Je ne puis y penser sans verser des larmes ; et lorsque je fais oraison sur ses souffrances et sur sa jnort^ le temps
me parôît toujoui's fort court. Un seul regard sur le crucifix' adoucit toutes mes peines , et me donne un grand Courage pour endurer toutes les misères de cette vie. Notre-Seigneur fait mes délices dans la sainte Eucharistie.
Lorsque je le vis pour la première fois dans ce divin sacrement , )e fus tellement consolée et attendrie ^ que jusqu'à ma première communion je languissois du désir de le posséder dans mon cœur. Depuis que j'ai reçu cette grâce , s'il exîgeoit de moi que je fusse réduite à la nécessité de demander l'aumône de porte en porte , et si je me voyois abandonnée de tout le monde , rien ne seroit capable de me faire renoncer à la religion catholique. Je ne puis être disposée autrement , quand je pense à ce que j'ai mérité par mes péchas , à tout ce que mon Sauveur a souffert pour moi , à la bonté avec laquelle il m'attire à lui , et enfin à ce qu'il me réserve dans le ciel. Je voudrois avoir de plus grands biens que ceux auxquels j'ai renoncé , pour lui en faire le sacrifice. Mon salut m'est plus cher que tous les trésors de la terre.
Ce fut ainsi que je répondis à M. le Curé , lorsqu'il me parla en particulier au jour de mon abjuration , pour m'y préparer. Comme il me représentoit que j'allois sacrifier à Dieu tout ce que j'avois de plus cher au monde , et qu'il vouloit s'assurer de la sincérité de mef
( 354 > dispositions intérieures à cet égard , je loi répondis que mon ame m*étoit pins chère que tout le reste , et que de bon cœur îe vonlois faire à Dieu le sacrifice de ma mère , de mes parens et de mes biens.
J*avois bien avancé ma confesàon générale , mais je ne devois la finir qu'à ma première communion. Je fis abjuratûm: le seàmd dimanche après traques , jour du BonrPastéar.
Notre-Seigneur pouvoit-il mieux en faire roifice auprès de moi qu*en me retirant de la puissance du démon , pour me recevoir dans ses bras j et me faire entrer dans le sein de son Elglise ? La cérémonie se fit dans Téglise des religieuses Bernardines» On chanta le F^eni Creator , et Ton exposa le Saint-Sacrement. Je répondis à toutes les demandes de M. le Curé avec tout»
Tardeur de mon ame. Il me sembloit en ce moment qu'on m*ouvroit le ciel. J'abjurai toutes mes erreurs , et je renonçai pour toujours à la religion protestante. Je fis ensuite ma profession de. foi tenant la torche d'une main , et l'autre sur le saint Evangile. Les dames religieuses , qui avoient paré leur église de leurs plus beaux ornemens ^ contribuèrent encore à la solennité de la cérémonie 5 par le chant en musique dont elles l'accompagnèrent , mais surtout par la sainte communion qu'elles firent toutes comme aux jours de leurs fêtes. Elle avoit attiré un grand concours d'assistans qui
«eiûoigoèrent une grande joie et qUî parurent pénétrés de dévotion. Quand elle fut achevée, Ton me conduisit dans le couvent où demeuroit madame de Claris. Après m'avoir gardée pendant trois jours auprès d'elle , pour délibérer sur le parti qu'elle prendroit à mon sujet , elle m'envoya au monastère de Sainte-Ursule d'Ambert , où elle vouloit que je continuasse de m'instruire des vérités de ta religion , et que je m'affermisse dans la foi. Son dessein étpit encore , en m'envoyant dans cette maison , de me dérober auii[ poursuites de mes parens qui me faisoient chercher partout. Ce voyage me coûta* Je quittois avec peine des personnes que je connoissois, pour aller vivre avec d'autres qui m'étoient inconnues. Je perdois Un confesseur en qui j'avois la plus grande confiance j et je craignois de n'en pas trouver un qui fût aussi charitable et aussi éclairé. Mais enfin je devois suivra les volontés de ma protectrice , et il me le conseilla. Il me donna des avi»
très-salutaires , et m'ofirit ses services avec une grande générosité y à laquelle je fus très-sensible , jusqu'à me promettre de faire le voyage d'Ambert pour venir au secours de mon ame si j'aVois besoin de lui. Madame de Clarid me confia , pour faire le voyage , à un monsieur de la ville d'Ambert , qui prit de moi tout le soin possible , et me fortifia beaucoup , durant toute la route , dans la sainte religion que je
venois d'embrasser. Je descendis cheSE madame Boucheron qui me combla , avec toute sa famille , de politesses et d*amitié. Dès le lendemain j'entrai au couvent oii Von me fit aussi l'accueil le plus gracieux ; j'éprouvai tous les agrémens ^ et j'y trouvai tous les secours spiri tuels que je pouvois désirer. Dieu m'y avoit préparé un grand sujet de consolation et une grande source de paix dans la direction de mon nouveau confesseur. Sa douceur et sa charité m'inspirèrent toute confiance en lui. Je fis sous sa conduite une retraite de sept jours ^ pour me disposer à ma première communion. J*étois aidée encore et dirigée par une religieuse pleine de l'esprit et des vertus de son état. Ge fut alors que je goûtai surtout combien le Seigneur est doux , et le plaisir dont on jouit à son service. Jamais le temps ne m'a voit paru si court que pendant Cette retraite. Oh ! combien Dieu est bon et libéral envers ceux qui le cherchent I
La veille de la Pentecôte je reçus l'absolution avec des sentimens et une joie que je ne puis exprimer. L'exhortation que me fit mon confesseur avant de prononcer sur moi les paroles sacrées , me touchèrent si vivement qu'il me sembloit entendre Jésus-Ghrist luimême , et que mon cœur sembloit se partager de douleur et de reconnoissance. Le lenden^aiti , jour de la fête , après lequel je soupirois
( :357 ) sî ardemment , je reçus pour la première fois 1 a personne divine et adorable de mon Sauveur. On fit à peu près les mêmes cérémonies que pour mon abjuration. Le Prêtre , avant de me présenter la sainte hostie , me fit un petit discours qui me fit verser bien des larmes. On en vit répandre aux assistans du dedans et du dehors, tant leur cœur étoit ému des merveilles que la grâce opéroit en moi. Je fis une amende honorable composée par mon confesseur , qui étoit comme une seconde abjuration et profession de foi. La sainte Messe où j'eus le bonheur de communier ,^et oîi toutes les religieuses communièrent à mon intention , fut suivie du Te Deum, Du moment queje possédai Jésus-Christ dans mon cœur , je ne pus contenir mes transports. Jamais je n*ai rien éprouvé de semblable à ce que je ressentis * sdors. Depuis que j'ai reçu une visite si sainte et si précieuse , mon unique désir est la possession de mon souverain bienfaiteur. Elle m*est accordée deux fois la semaine. A chaque communion je sens croître en moi le mépris du monde et de ses vanités , le regret de n'avoir pas été plus tôt enfant de TEglise catholique , et l'ardeur de mon amour pour Dieu.
J'ai fait avec la communauté une retraite dont j'ai suivi tous les exercices avec tant de plaisir, que j'aurois voulu la prolonger pendant toute ma vie ^ tant j'étois contente. Je bénis la
âivine Providence de tous les secours spirituels qu'elle m*a procurés par les mains des différentes personnes qui se sont intéressées à mon sort. Fasse le Ciel que je ne perde pas le fruit de tant de grâces , et que non contente de persévérer dans la fidélité que )*ai vouée à mon Dieu , je ne néglige aucun des moyens que j'ai en abondance d'arriver à la perfection dont il m'a ouvert les voies ! Je supplie toutes les personnes qui liront cette relation , de se joindre à moi pour bénir le Père des miséricordes qui a jeté sur moi un regard de prédilection , et de m'accorder le secours de leurs prières. Je leur recommande aussi mes pauvres parens. Si elles veulent bien demander au Seigneur qu'il daigne les retirer de leur aveuglement, j'en serai ^éternellement reconnoissante.
Jea^e-Margu^ritie Suesbbkc , eofant de la sainte Eglise catholique , apostolique et romaine.
LETTRE
PAR LA MÈHB PRIEURS DES CARMEUTES DK R^OM ,