‹ Recueil de conversions remarquables nouvellement opérées dans quelques protestantsChapitre 18 sur 22 · A MADAME LOUISE · texte numérisé non relu

A MADAME LOUISE

Où elle raconte la conçersion Jtune jeune comédienne échappée comme par miracle du théâtre^ et réfugiée dani l^ur maison oii elle a embrassé la wV religieuse.

Ma TRi$*^RéviÊR£in)E MARE ,

Un événement singulier vient de faire éclater dans notre ville la miséricorde de Dieu et le pouvoir de sa grâce sur les cceurs. Il a fait l'admiration de toutes les personnes qui ont de la piété et du zèle pour la Religion. En voici les détails.

Un homme de Dôle en Franche* Comté , nommé Cantagrel , exerçant le métier de sellier 9 resta veuf il y a huit ou neuf ans , avec trois enfans , un fils et deux filles encore fort jeunes. Il se remaria au bout de deux ans 9 et eut plusieurs enfans de sa nouvelle épouse.

Celle-ci traita les premiers en véritable marâtre ; le père en souffroit beaucoup et s'en plaigi^oit souvent avec amertume , mais sans riea

obtenir. Un homme de Dijon , qui prenoit chez lui des marchandises , étant venu le voir dans Un de ses momens de chagrin , pour ne pas dire de désespoir , touché de ses peines, voulut en savoir la cause. Lorsqu'il lui eut arraché son secret , il lui proposa un moyen de remédier à tout et de rétablir la paix dans le ménage. Je connois quelqu'un , lui dit-il , qui prend de jeunes élèves des deux sexes , pour les former à la science dramatique. Il les met en état de gagner leur vie et de se procurer même beaucoup d'aisance. Je vous réponds , au reste , de son honnêteté ; et outre que ses soins seront gratuits , je vous réponds qu'en se chargeant de vos enfans il s'engagera , si vous n'êtes pas content de leur sort , à vous les rendre au bout de quelque temps.

Le bon sellier donna dans le piège, sans soupçonner même le danger auquel il alloit exposer ses enfans. Peu de jours après arrive le maître de l'art dramatique. On entre en négociation , les conventions sont arrêtées ; on passe un double par lequel l'instituteur s'oblige à nourrir et entretenir les deux enfans qui lui sont confiés. La fille avoit environ quatorze ans , et le garçon neuf à dix. Il fut convenu dans le traité , que si le père redemandoit ses enfans , ils seroient reconduits chez lui sans aucun frais , pourvu toutefois que ce ne fût pas *vant un an ; et s'il étoit satisfait après l'année

expirée ,

cxpirëe , on devoit renouveler les conventions pour plus long-temps.

Nous savons tout cela de la fille elle-même.

Rien de plus agréable ni de plus intéressant que de rentendre faire le récit de ses malheurs. Je voudrois que ma plume pût imiter la candeur et la naïveté avec laquelle on lentend raconter le reste de son histoire. On croiroit presque entendre uq roman , tant les faits étonnent par leur singularité ; mais d'après les informations prises et la qualité des témoignages, ils ne peuvent laisser aucun doute dans un esprit raisonnable.

Avant l'époque dont je viens de parler, elle avoit été mise pour son bonheur auprès d*une demoiselle de piété qui enseignoit le catéchisme , apprenoit à travailler aux jeunes personnes de iion sexe , et les disposoit à la première communion. Notre jeune Francomtoise , à en juger par sa conduite , avoit profité de ses leçons , et remporté de chez elle, avec une grande horreur du vice et un désir ardent de son salut, beaucoup de dévotion à la très-sainte Vierge. Sa maîtresse, âgée de quarante ans , inspiroit ces sentimens à toutes ses élèves ; mais elle s'étoit particulièrement appliquée à les imprimer dans le cœur de l'enfant dont je parle , comme si elle avoit eu quelque pressentiment des périls qu'elle devoit courir un jouri Un des fruits qu'elle en avoit retirés y c'étoit la promesse

qu'elle avoit faite à la Sainte Vierge , avant su première communion , de ne jamais se marier , à l'exemple de son institutrice , et de faire toute sa vie profession d'être spécialement dévouée à son culte. Elle avoit besoin de la protection d'une telle mère , après s'être vue abandonnée de son pèi^e pour être livrée à une troupe de comédiens. Le triste adieu que fit celui-ci à ses en fans, en les laissant échapper de ses bras! Eh ! leur dit-il en les embrassant , vous serez tfien malheureux si vous têtes autant que cous l^avez été dans ma maison,

Les voilà donc partis de Dole. Ilâ arrivent bientôt à Bcaune , à douze lieues de cette ville , et ce fut là qu'ils firent le premier essai de la profession à laquelle on venoît de vouer , ou ^plutôt de prostituer leur plus bel âge. On les babille en acteur et en actrice, Cette nouvelle 'parure les eiikchanta, mais le charme ne fut pas <le longue durée. Par une dispositiofi de la Pi-ovidence bien marquée , les aubergi3tes chez qui ies comédiens venoient de descendre étoient de très-honnêtes gens , ' et parmi les servantes de la maison il s'en trôuvoit une qui avoit beaucoup de piété, La jeune actrice lui donna sa confiance et lui fit part de ses chagrins ; car elle en eut bientôt de cruels , fruits tles réflexions qu'elle faisoit continuellement sur sa nouvelle profession , et des remords qui déchiroient son ame. Elle témoigna à cette servante

ses regrets de ce que ses parens lavoient livrée si légèrement à cette troupe , s^ns qu'elle sût qu'ils étoient comédiens , ni même ce que c'étoit que la comédie. Sa confidente lui fit remarquer les dangers extrêmes de cet état. « Je connoi$> ici 9 l»i ajouta-t-elle , une dame de Dole , su* périeure d'une communauté, à qui je veux parler de votre situation. Je la prierai d'écrir«e à votre famille , pour qu'on vous retire du malheureux état où vqus vous trouvez engagée. >> Cette pieuse fille ne tarda pas à lui tenir parole, et, la supérieure profit de veiiir au secours de cet enfant. !^lle lui offrit wçnie de la prendre chez elle, si elle pouvoit s'échapper; mais elle étoit veillée de trop près, et pour comble de malheurs , il fallut quitter, ^eaii^e pour se rendre à Dijon.

Arrivée da^ cette ville , elle $ut qu'on deycjt y donp^r dan^ peu de jours Ib^ confirmation y et voulut profiter de l'occasion pour la recevoin Elle dit saas détour qu'elle vouloit aller à con-^ fesse , et le demanda .avec tant de résolution qix'o^ \e Im permit ; mais <m ne la perdit point ie vue ,j ,et on la Jit suivr^e j.usque dans l'église 311 elle se TÇttdit l»a première chose qu'elle dit i so» Confesseur (car eile rapporte tout avec la > J us grande ingénuité ), fut qu'elle était engagée Lvec: des comédiens , après ^quoi elle lui. fît toute on histoire. Celui-ci l'ayant entendue , et~lui ysLtxt laissé d^évelopper ses petites raisons |

( 364 ) commença par lui représenter que son étal ne pouvoit se concilier avec celui du clirîstianisme et les promesses qu'elle avoit faites à Dieu au baptême ; il lui en montra les dangers , et la plaignit du mal que lui avoit fait ses parens. Il lui déclara enfin que sa profession étoit un trop grand obstacle au salut , pour qu*il pût l'absoudre. Plus malheureuse que coupable , et vraiment chrétienne dans le cœur , elle s'avoua pécheresse ; mais elle témoigna une volonté si sincère d'abjurer sa nouvelle condition dès qu'elle le pourroit faire ; elle montra tant d'horreur du théâtre où elle ne montoit que par force et avec une répugnance extrême, que touché de aes sentimens , après lui en avoir fait faire une promessie à Dieu , il lui donna l'absolution » et lui permit de se présenter à la confirmation. Elle la reçut dans la ferme résolution de remplir sa parole. Vous verrez bientôt que Dieu venoit de lui ménager cette grâce pour la préparer à un acte d'iiéroïsme qui ne pouvoit lui être inspiré que par l'esprit de force. Depuis cette époque , la promesse de rompre avec les comédiens et de renoncer au théâtre lui étoit sans cesse présente à l'esprit. Elle invoquoit souvept la Sainte Vierge , et la conjuroit instamment de la secourir. Ne sachant pas discerner entre la vraie et la fausse dévotion , elle avoit même la simplicité de réclamer si protection avant de monter sur le théâtre.

pour bien déclamer son rôle ; et avant de l'apprendre elle s'adressoit encore au Saint- Esprit, en disant-: Que je fasse bien pour la gloire de Dieu et pour mon salut.

Vous remarquerez comme nous dans ce lau" gage , tout défectueux qu'il est , un caractère de candeur et un naturel qui plaisent. On n*en peut trouver un plus ouvert. Aux excellentes qualités de Tesprit et du cœur , elle joint des grâces extérieures , et )e ne sais quel air de noblesse qui préviennent en sa faveur. Tout en elle annonce un sujet qui , étant bien cultivé , excellera dans le bien. Lorsqu'elle paroissoit sur le théâtre , avant , dit-on , qu'elle ouvrît la bouche , on battoit des mains , tant elle réunissoit d'agrémens dans sa personne. Elle avoit dès-lors trop de jugement et trop de disposition à la vertu pour se laisser éblouir aux applaudissemens qu'on lui donnoit. Quoiqu'elle ne perdît point la confiance en Dieu , dans la cruelle violence qu'on faisoit à ses inclinations en la retenant malgré elle dans une profession dont elle étoit déjà souverainement dégoûtée ; quoiqu'elle ne cessât d'invoquer la Sainte Vierge sa protectrice spéciale, elle ne pouvoit surmonter le trouble intérieur qui l'accompagnoit partout , et sa vie étoit un tourment continuel.^ Elle voyoit , quoique peut-être confusément , qu'elle étoit dans un état qui ne peut se concilier avec l'Evangile. Pour une ame si bien née

pôutoit^il y avoir ud plus^ grand obstacle à la paix ?

Ce fat dans ces dispositions qu'elle arriva à iliom en Auvergne. Elle descend avec la troupe dans une auberge qui n*avoit jamais logé de comédiens. C'étoit un jeudi au soir* Dès le lendemain vendredi ^ on demanda un dîner engras} l'hôtesse refuse , et dit qu'on peut s'adresser ailleurs , ajoutant qu'elle n*est point dans l'usage de violer les commandemens de l'Eglise. La Jcuàe personne fut enchantée de cette réponse. Foilà une honnête femme ^ dit-elle intérieU'l^ement , je lui conterai mes peines, L' entrevue i^crète étoit difficile ; mais , quoique observéo de fort près , elle trouva bientôt le moyen de lui parler en particulier* La première chose qu'elle fait quand elle se trouve seule avec elki c'est de se jeter à ses genoux , et de lui dire : et Regardez-moi en pitié, je vous en conjure ^ et tire35-moi de l'abime où m'ont précipitée mes parens. » Elle lui faisoit ensuite toute son histoire, a Me parlez-vous bien sincèrement ? lui demanda Taubergisteé » Oui , s'écrie l'enfaut en se jetant à son cou. Si touà avez la charité de venir à mon secours , comptez qcKi votis n'en anrez pas de regret \ la Sainte Vierge , que je regarde comme ma inère ^ vous en l* écompen- 5era. Je me trouve , ajouta-fc-elle ^ avec des gens qui ne font nul acte de religion^ Je ne les ai pas encore vu faire le signe de la croix. A la

( 3G7 ) vérité , ils noue permettent , à mon frère et à moi , de faire la pinère du matin et du soir , de dire le Benediciie et les Grâces. Mais que de difficulté» pour obtenir d'aller à confesse ! Point de Messe ; il faut travailler les fêtes et les dimanches , comme les autres jours , et ils prétendent qu'il n'y a point de loi pour les comé* diens. Du reste , la religion à part , ils sont honnêtes , exacts à payer dans les auberges.

Vous pouvez être assurée qu'ils ne vous feront rien perdre. C'est bien dommage , lui dit l'aubergiste , que vous soyez dans cette troupe à votre âge; avec la figure et les talens que vous avez, votre salut est bien exposé. Ayez donc pitié de moi , réplique la petite ; ah ! tirez-moi d'un si grand danger. L'hôtesse lui promit de faire de son mieux. Son premier soin , après cette entrevue, fut d'employer un jeune homme de grande piété , dont elle connoissoit le zèle et la prudence. Elle lui confia donc son secret ; celui-ci , après l'avoir confié à son toqr à un autre ami aussi vertueux que lui , l'engagea de l'aider à conduire l'affaire. Cet ami , administrateur de l'hôpital , aime tant les bonnes œu* vres , et en particulier réussit tellement à ins-^ pirer le goût de la vie religieuse , que notre supérieur l'appelle son vicaire. C'est le confi-r dent de toutes les âmes vertueuses de la ville. Il vint me trouver, me fit part du désir qu'il âvoit de sauver cette jeune personne , et d¥t

moyen qu'il méditoit pour y réussir. Il me recommanda de faire prier la communauté pour le succès de la bonne œuvre. Je lui conseillai d'intéresser aussi dans son entreprise M. le Curé et M. le lieutenant-criminel , qui ne voit jamais arriver des comédiens sans en ressentir beaucoup de peine , parce qu'il est plein de religion , et de zèle pour le maintien des bonnes mœurs. Ces messieurs furent donc consultés ; on leur ^exposa la triste position des deux enfans, et les moyens qu'on avoit imaginés pour tenter et assurer leur évasion. Le projet ayant été approuvé , on prend des mesures pour parler à la jeune actrice. Elle eut une conversation avec le monsieur qui avoit eu le premier connoissance de son bon dessein. L'hôtesse présente, il fut arrêté que ce même jour , après avoir fini son rôle dans la pièce qui devoit se représenter, «lie se retireroit dans les coulisses; qu'elle se trouveroit à une fenêtre d'où on la descendi^oit avec une échelle que l'on tiendroit prête , et qu'enfin elle suivroit les guides apostés pour la conduire en un lieu où elle ne pût être découverte.

Tout se dispose d'après le plan concerté. Ce jour-là le jeuue homme se rend à la comédie , afin que vers la fin de la pièce il puisse mettre en œuvre les gens qu'il avoit destinés et instruits pour consommer l'opération. La jeune personne de son côté s'afiermit de plus en plus

( 3(59 ) danft sa résolution. Elle jette au feu tous S60 rôles , en disant : Ils ne feront plus damner personne. Vers midi , elle prend ses habits de théâtre comme les autres acteurs , et sort pour se rendre à la salle de la comédie , toujours bien accompagnée. A peine y est-elle arrivée ^ qu'elle examine bien les portes et les fenêtres ; car elle étoit toute occupée de son dessein , et le désir de faire son éoup augmentoit à chaque instant. A cinq heures et demie , le directeur et la directrice paroissent. La pièce devoit commencer à six pour finir à huit Elle prend un prétexte pour se retirer un moment ; c*étoit pour invoquer la Sainte Vierge. Elle le fait de toute son ame ^ car elle avoit la plus grande répugnance à jouer. Pressée intérieurement de terminer la scène cachée qu*il lui tardoit d'exécuter 9 elle court ^ la fenêtre où elle s attendoit à être appelée du dehors , et d'où elle croyoit déjà entendre dire : Eies-çous là , mademoi^ selle F Nous çoici qui cous attendons. Elle a cependant le chagrin de ne voir personne , et dans le même moment elle s'entend appeler par les acteurs. Toute tremblante de crainte qu'ils ne devinent son projet : Mon Dieu , s écr ia-t-elle , s ils me voient , s'ils soupçonnent quelque chose, je suis perdue, et mon bonheur est manqué. Elle se met encore à la fenêtre , en disant : Etes^ous là /*• Point de réponse, Nouvelles agitations. M'y pouvant plus tenir ^

elle fait un acte de contrition , dit un Ave . Mdtia 5 .Vsirtàe du dlgïié de la croix ^ eti disant: à Mon Ûieu , poui* Sauver mon anie , l'abandonne moil corpd h votre sainte gasrde ^ » eUe ^ jette par une fenétf*e de quatorze |Meds de baut , sans se faire auicuti inaL Entité k( fenêtre et le chemin 9ttr lequel elle se précipita 4 il y avoit Un fo^sd extrêmement large. E31e se trouva à^tt milieu de ce chemin fort étourdie de sa ehute , et persuadée (|u'elle 6 etoit cassé bras et jambes. Elle essaie cependant de se relever 5 en disant ! J'aime mieux être estropiée que damtiiée. Bien étonnée de nersentir aucun m^I , eUe<x)art avec tout son attirail de théâtre , et sans savoir i^e qu'elle và devenir , elle tdarche au hasard jusqu'à ce qu'elle ait rencontré une. femme qui , instruite de tout ^ avoit été envoyée audevant d'elle pour se tenir dans» le Voisinage de l'auberge avec une hotte mr ses épaules-.

Pendant ce temps-là on s'aperçoit que la ]eune actrice s*est échappée. Grande rumeur.

lies comédiens se remuent 5 éourent , cherchent de tous oStés. Le jeune hottim« présent dans la salle du théâtre , à la vue de tous ces mouvez mens , soupçonne ce qui venoit d'aft^iver. Il sort pour aller au secours de cette pajivre fugitive 5 et assurer sa conquête. Il se met en quatre pour la découvrir. De leur côté , les cô-médiens s'empressent d'aller aux recherches. Le dépil dans le cœur et la colèîre dajis les yeuM , C'est ,

( 371 ) disent-ils, la meilleure actrice qui douS man-' que. Mais la femme qui Tavoit recueillie remmène chez elle y et ùdt donner avis à la maîtresse de Tauberge de ce qui vient d'arriver. Cellê«-ci , accompagnée d'un homme ehurgé de porter dans une grande hotte l'infortunée Cantâgi^l pour Téloigner du péril , la conduit che^ un meunier des environs , k un quart de lieue de la ville. A peine rendue chez lui , elle n'a rien de plus presse que de se dépouiller de ses habits de théâtre , qu'elle appelle les ornemens du démon , et de prier la meunière de lui en prêter des siens qui la déguiseroieni naieux. On lui en donne aussitôt , et on lui offre tous les soulagemens dont elle avoit besoin } mais iniquement occupée des moyens de s^ mettre en sûreté , contente de son nouveau costume , elle refuse tout le reste.

M. le Curé , informé de sa retraite par Tau^ bergiste qui en donne avis aussitôt à ceux qui avaient concerté Tentreprise , fait préparer à rex-comédienne un asile chez sa seeur. Le jeune homme qui avoit exécuté le principal rôle dans cette pieuse scène, accourt au premier bruit chez la meunière , et après avoir fait la fonc-* tion de l'Ange qui prit Loth par la main pour le tirer du milieu d'une nation perdue de mœurs, en la tirant des mains des comédiens , fait celle du guide venu du ciel , qui reconduisit le }euqe Tobie dans la maison paternelle. Il la mena

( 372 ) dans celle où M. le Curé qui , dans une conjoncture si périlleuse , lui tenoit lieu de père, lui avoit assuré un lieu de refuge. Dès le premier pas , avant d'aller plus loin , elle dit k son libérateur : Mais je ne peux pas aller tonte seule avec vous ; et se retournant du côté de la femme qu'elle avoit d'abord rencontrée, et qui ne l'avoit point quittée jusqu'à ce moment : Servez-moi de mère , lui dit-elle en se jetant à son cou , je vous en supplie instamment. La Sainte Vierge qui me protège voas en récompensera. Venez , ah ! venez avec moi. Dieu me garde , répond cette femme attendrie , de vous abandonner ; je périrois plutôt avec vous. Sur ce propos , elles sortent avec le conducteur , et se mettent en marche , mais noD sans les plus grands risques et sans des frayeurs mortelles. Avoir un quart de lieue à faire dans Tobscurité de la nuit , dans un chemin fort mauvais et plein de boue , quelle épreuve pour cette petite , après toutes celles par où elle venoit de passer ! Habillée en paysanne , elle marchoit en sabots , et c'étoit pour la première fois de sa vie. EUle avoit tant de peine à les traîner , qu'elle fut bientôt obligée de les laisser là. Réduite à poursuivre sa route dans l'eau, les pieds presque nus , elle faisoit pour ainsi dire autant de chutes que de pas. On la relève, on la soutient , on la porte même de temps en temps. Enfin , excédée de fatigue , elle ai-rive

à Riom , et entre par la rue où est notre maiioi^ de Carmélites. Mais quelle fut sa surprise et son effroi ! Les comédiens disperses çà et là pour la découvrir depuis son évasion , n avoient pas cessé un instant leurs poursuites , la cherchant partout avec des falots de paille , s*arrétant même aux portes des différentes maisons pour y écouter , dans Tespérance de la rencontrer de manière ou d^autre. Par malheur ils portent leurs pas dans la rue où l'on venoit de l'introduire , et marchent derrière elle , à si peu de distance , qu'elle les entend. Distinguant la voix du directeur et de la directrice de la troupe : Je suis perdue , s'écrie-t-elle , me voilà prise. Sainte Vierge , gardez-moi. Le cœur lui manque. Son Raphaël s'en saisit , et prend le parti de la porter dans ses bras , en doublant le pas. Dans la crainte de ne pouvoir arriver à temps chez M. le Curé , où étoit le rendez- vous, lorsqu'il se trouve vis-à-vis de notre porte, il s'arrête et frappe à coups redoublés. La tourière lui ouvre , et il entre avec sa précieuse proie.

M. le Curé , qui peu de temps auparavant nous avoit fait dire que Dieu avoit exaucé nos prières pour son évasion , et qu'il attendoit la petite héroïne , fut bientôt averti qu'elle étoit dans notre maison. 11 s'y transporte et me fait demander pour une affaire très-importante. Je vais au parloir ; son premier mot fut de me prier d'ouvrir la grille , non pour me voir ,

( 574 ) dit-îl, maïs pour être témoin d'un spectacle aussi attendrissant qu'édifiant. « Je vous avois demandé vos prières pour une ^eune actrice qui, gémissant de son état qu'elle détestoit , en avoit conçu tant d'horreur depuis son séjour en cette ville , qu'elle vouloit absolument le quitter au plus tôt. Dieu vous a exaucée et l'a conduite chez vous ; je vous la présente ; ouvrez le volet , tirez le rideau ; je me retire s'il le faut , mais J'ai besoin de vos yeux ; il est nécessaire que vous voyiez. » J'obéis au vertueux Pasteur, et j'aperçois cette pauvre enfant a genoux , les mains jointes , la tête penchée , et n'osant me regaixler , pâle comme la mort , tremblante comme une feuille. « Madame , me dit-elle d'une voix mourante , madame , ye me jette h vos pieds , ayez pitié de moi. » Saisie moimême , effrayée de son état , je dis à M. le Curé : « A quoi pensez-vous, monsieur, de m'amener eel enfant dans une si déplorable situation ? Elle se meurt , et n'a pas pour une heure de vie. Qu'on la descende vite au tour ; qu'on y ôllume un bon feu , et qu'on lut fasse prendre quelque chose , du thé ou quelque autre boisson pour la ranimer. » Elle étoit toute couverte de boue ; je fis passer de quoi la changer. Nouvelles difficultés de la part des tourières qui avoient peur de la voir expirer entre leurs mains. Elles craignoient encore que les comédiens , instruits du lieu de sa retraite , ne «e

( 375 ) portassent à quelque violence ^ ou ne susoî-» tassent ttne mauvaise affaire h notre maison. M. le Curé prit alors la parole et me dit : « Madame, ce n'était point mon intention de vous donner cet embarras ; ma sœur avoit tout préparé pour recevoir cette petite infortunée vraiment digne de compassion. Elle est poursuivie par les comédiens ; ses gardes , pour leur échapper , ont été obligée de s*arrêter et d'entrer chez vous. On rode de toutes parts , on bat tous les quartiers de la ville et des environs. Il ne seroit pas sûr , il seroit même très-dangereux dû la faire sortir. (Jn scrupule mal fondé vous ^empêcheroit-ii de vous prêter aux circonstances et atii besoins de cette pauvre malheureuse qui ne peut courir de plus grands risques ? C'est ici , j'ôse tous l'assurer , un devoir de charité auquel vousnepouvet vous refuser sand déplaire h Dréu. »'

Je lui répondis : « Si mes Supérieurs se tm»voient ici , et que nous pussions les consulter^ je Vtms prieroi^ de les voir et de prendre leut avis. Quoique îtous ne planions point de peô-èiontiaires , s'ils l'approuvoient , je me feroîÊ un plâièir de la recevoir ; mai* , je le répète ^ * je ne crois pas , de ma Seule autorité , pouvoir ouvrir les portes, et contrevenir aux règles, noti-seulement de notre maison , mais encore de tout Tordre. Ma mère , reprit M. le Curé , il est des cas qui portent avec eux kur dispen^

Dans une circonstance pareille , le coeur de sainte Thérèse n'auroit pu tenir à une extrémité si pressante , et je vous réponds du suffrage de tous vos supérieurs. Mais du moins, lui disje , qu'un de vous , messieurs , aille trouver M, le doyen , et s'il l'approuve , je me rends. Dieu nous préserve , répondent-ils , de faire ouvrir votre porte , et de sortir d'ici que notre proie ne soit en sûreté. On ne se lassera point de la chercher , et dès que la Providence Ta fait venir ici , il faut qu'elle y reste. »

Je fis alors assembler la communauté : elle sortoit de complies ; elle se rendit au parloir. Nos mères et nos sœurs , touchées , ainsi que moi , des prières et des larmes de la petite qu'on avoit amenée en leur présence , me dirent unanimement , après qu'elle se fût retirée : « Quel regret n'auriez-vous pas , ma tnère , si cet enfant retomboit entre les mains des comédiens ! La charité , ajouta M. le Curé , n'est*-elle pas la première des lois ? » Je consens donc à la faire entrer , et à peine ai- je parlé que la sousprieure et deux ou trois de nos sœurs courent à la porte pour la ramener , et lui annoncer qu'elle ne sortiroit pas. Je capitulai cependant , et ne voulus m'en charger que pour quelques jours , et jusqu'à ce qu'on eût trouvé une place qui lui convînt. Je pris congé de ces messieurs, qui ne sortirent de chez les tourières qu'à petit bruit , et les uns après les autres.

( 377 ) * Je me rendis alors auprès de notre cher* fugitive. J'ordonnai qu'on la réchaufTât bien ^ car elle avoit beaucoup souffert du froid , et qu'on en eût le plus grand soin. Je craignois qu'elle ne se fût blessée , soit en se jetant par la fenêtre , soit dans les différentes chutes qu'elle avoit faites depuis le moulin jusqu'à la ville. Quoiqu'on ne lui trouvât aucune contusion , je fis fondre du saulx dans de l'huile et du gros sel ; je^ trempai un linge dans cette espèce de baume , et nous l'y enveloppâmes. Un de nos voiles de nuit lui servit de coiffure; elle le baisa en le mettant , et demanda si c'étoit le voile de la Sainte Vierge , ajoutant qu'elle n'étoit pas digne de le porter ; qu'elle avoit péché beaucoup , et qu'elle désiroit se confesser dès le lendemain. C'étoit aussi la première chose qu'elle avoit demandée ii la sous - prieure , lorsque celle-ci étoit allée la recevoir à la porte. « Madame, avoit-elle dit, je vous prie de me faire confesser. Je ne serai pas tranquille que je n'aie obtenu cette grâce. » Tout ce que je viens de rapporter se pasisoit au chauffoir , d'où il fallut la conduire à Tinfirmerie où je lui avois préparé un bon lit; mais ne pouvant marcher , une sœur du voile blanc , qu'elle entendit appeler Amable , se chargea de l'y porter. On ouvre la porte ; elle voit qu'il faut passer sur une terrasse; s'imaginant aussitôt qu'on la fait sortir du couvent , elle s'écrie : Sainte Vierge , aye^

pitié de moi ! on veut me mettre debors , je vois la rae. Sœur Ama^le , pour Tamour de la Sainte Vierge , gardez-moi ! Hëlas! que vais^ je devenir si je sors de votre maison ? On la rassure , on la met an lit; mais les différentes secousses qu'elle avoit éprouvées dans Tame et dans le corps lui laissèrent un tremUement qnî ne se passoit point Je la fis veiller , avec ordre de la faire saigner s*il venoit a cesser. Elle se plaignoit de quelque douleur ; cependant elle s'endormit ; mais au milieu de la nuit elle se mit à faire des cris perçans qui réveillèrent sa garde. Celle-ci lui en demanda la cause. « Hé* las ! dit-elle, je croyois être prise. Mais en criant vous avez appelé la Sainte Vierge. .Oui , je la prxois de faire un miracle , s'il le fallbÎÈ ^ pour me rendre invisible ans comédiens, jus»

qu'à ce qu'ils soient partis de la ville. »

A cinq heures du matin on me donna de ses nouvelles. Je lui fis boire du lail qui la calma ^ car son rêve avoit redoublé son tremblement.

Elle reprît du sommeil , et reposa fusqu'à onze heures^ Dès le BEiatin je reçus nombre^d<e visites de nos dames de piété qui d&iroient savoir les circonstances de son évasion. Tonfes admiroîent, comme nous , qu'ayant sauté de si hant, elle f&t tombée sans aucune fracture ni entorse, ni même contusion. On n'a pu méconnoitre la main de Keu dans «n événement si estraordi* naire , et une assistance spéciale de la très-sainte

(379 ) Vierge que cet enfant venoît d'invoquer. Le9 comédiens ont mis tout en oeuvre pour la ra* voir , mais inutilement , parce que les juges mêmes , frappes de la singularité du fait, ne se montrèrent point disposes à écouter favorablement leurs réclamations. Ss vinrent plusieurs fois me presser de la leur rendre , faisant valoir leurs droits prétendus. Je ne fus point embar* rassée à kur répondre ; et ils eurent beau re-* venir plusieurs fois à la charge , ce fut toujours avec le même succès.

J'avois oublié de dire que lorsque cette pe* tite se releva de tenre , après s'être précipitée par la fenêtre , elle ne voyoit plus rien , et ne savoit de quel côté prendre sa route ; elle se mit en marche cependant , et prenoit le che* miuMe la ville ; mais au premier pas qu'elle fit , elle se sentit poussée , comme par un coup de vent , à retourner du côté opposé.

Son évasion a procuré la liberté de son frère ^ qui ne se déplaisoit pas moins qu'elle dans la profession où on les avoit engagés. Une danu) de lî^ ville, qui ^ plus encore par ses vertus que par sa qualité , y jouit d'une grande considéra^ tipn , a réussi , avec le secours de ïaubergist^ dont il a été parlé , à lui rendre ce service. Dans une entrevue où le petit et sa sceur eroyoient elfe s^uls j ils se sont parlé h cœur ouvert. Rien de plus naïf ni de plus intdresaant que kur entretien. Nous Tentendlnies sans

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fijit dire que dans un cas de cette nature , la charité devoit ouvrir les portes du Carmel ; €]u*au reste,. il traiteroit cette affaire avec les supérieurs ; qu'il falloit examiner l'inclination de cette petite victime de Tamour de son salut et de sa fidélité aux promesses de son baptême ; qu'enfin le Ciel s'étant déclaré son protecteur d*une manière si sensible , il falloit seconder ses desseins.

Ici finit la lettre de la mère supérieure. La suite des événemens a pleinement justifié le zèle avec lequel l'entrée du couvent des Carmélites a été sollicitée par la jeune héroïne dont on vient de lire l'histoire , et la charité avec laquelle elle y a été accueillie. Depuis ce momedt elle n'en est point sortie. Dieu , qui lui a donné le goût de la vie religieuse et inspiré tout le courage nécessaire pour soutenir toutes les austérités que pratiquent les filles de sainte Thérèse , lui a procuré les moyens de suivre son attrait. Elle a trouvé les secours temporels dont la pauvreté du monastère lui faisoit un besoin indispensable , dans la générosité de feue madame Louise. Vivement frappée de ce que la divine Providence avoit fait en sa faveur , cette princesse , moins grande par sa qualité de fille du roi de France , que par les vertus émitientes dont elle a donné l'exemple à toute l'Europe , voulut se charger elle-même de sa dot. La jeime Cantagrel prit l'habit en 1784 «

It après l'année de noviciat, qu'elle remplit avec toute la ferveur qu'inspire la parfaite charité , elle fit, en 1785 , ses vcénx solennels avec autant de joie et de C(Mirage que d'^édification pour toutes les personnes , seit du couvent , soit du dehors qui en furent les témoins. Elle bénit tous les iours le Seigneur de Tavoir retirée des écueils où elle ne pouvoit manqua: de faire naufrage dans sa première profession , pour lui faire goûter les douceurs de la solitude ; et personne n*a mieux appris qu'elle combien , selon le langage de saint Augustin y les larmes que fait verser la pénitence dans Tobscurité des cloîtres j sont préférables aux plaisirs des théâtres et aux fêtes du siècle.

Il ne faut pas laisser ignorer ici que madame Adélaïde , informée des faits principaux qui font le sn]et de cette relation , dans un voyage qu'elle fit en Auvergne , voulut Thonorer d'une visite , et eut avec elle un long entretien. Démarche bien digne de la piété de l'auguste princesse, «t qui, loin d'enfler le cœur de i*faumbleCanne1ite, n'a servi qu'à aiugmènter en elle le sentiment de la reconnoissance , soit envers Dieu, qui ne Ta pas trouvée indigne d'un dort envié par les filles même des rois , soit envei^ l'immortelle bienfaitrice à qui elle doit dûu bonheur.

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