ÉCRITE PAR LUI-MÊME
On a annoncé dans les papiers publics la conversion d'un ministre proteôtant , opërée h Rome à Toccasion des miracles du vénérable Labre ^ et son abjuration faite le 25 mai 1783.
Je suis ce protestant converti à la foi ; j*y ai été conduit par une Providence spéciale que je ne puis méconnoître. Comme Taveugle de l'Evangile miraculeusement éclairé , je me fais un plaisir et un devoir de publier les miséricordes du Dieu de bonté , à qui je dois la lumière et la vie de la grâce. Ma conversion a été publique , et mon abjuration solennelle à Rome. Ayant passé ensuite en France , j'ai raconté mon histoire , ou plutôt celle de la divine Providence sur moi, à un grand nombre de personnes respectables qui désiroient d'en ap-^ prendre les particularités. D'ailleurs, quelques amis m'ont pressé d'en donner au publié une relation abrégée, pour uae plus grande édification et pour la plus grande gloire de Dieu. Je me suis rencu à leurs raisons et à leur
autorité , et me suis détermine , selon leur conseil , à la mettre en anglais et en français , en faveur de ceux qui n'entendent que l'une de ces deux langues. Quant au français , qui ne m'est pas encore bien familier, j'avoue que* j'ai été obligé d'emprunter du secours , et de faire retoucher mon style trop incorrect.
Je suis né à Boston , d'une famille assez fortunée ;-j'y ai été élevé dans la religion protestante, la seule dominante et presque la seule connue dans la nouvelle Angleterre. J'avois d'abord refusé de faire mes études; mais à l'âge de seize ans, par réflexion et par je ne sais quel désir d'apprendre , je le demandai moimême à mes parens : alors , à force d'application , je réparai le temps perdu ; et avec le secours d'un bon maître , je lis des progrès assez rapides. Mes études finies , je fus fait ministre dans la secte puritaine , et j'en exerçai les fonctions pendant deux ans , m'appliquant à l'Ecriture-Sainte et à la prédication : cependant je sentois une inclination secrète à voyager ; je nourrissois ce désir ^ et je formai la résolution dépasser en Europe pour apprendre les Langues européennes le plus en usage , et me mettjre au fait de la cov^stitutlon des Etats , des mœurs , des usages , des lois et du gouvernement des nations principales, afin d'acquérir, par ces connoissances politiques, plus de considération dans ma patrie , et de lui être plus
( 3 ) utile. Telles étoient mes vues humaines : je ne me doutois pas des desseins secrets de la Provi-^ dence qui mepréparoit par-là des avantages in^ finiment plus précieux. Je m*embarquai donc pour TEurope : j'arrivai en France à la fin de Tannée 1781. Je me mis à lire les meilleurs auteurs , et à m*instruire des principes du gouvernement. J'essuyai alors une maladie ; et comme je craignois qu'elle ne devint grave , mon premier soin fut de défendre qu'on laissât approcher de moi aucun prêtre catholique , tant j'étois attaché à ma secte.
Après moti rétablissement , j'allai passer trois mois en Angleterre , appliqué , comme en France , à observer les mœurs et les usages du pays. On m'y invita à prêcher ; je le fis , et Ton trouva que ma doctrine n'étoit pas conforme à celle du pays où je parlois. Je répondis que je l'avois puisée dans l'Evangile j c'est que les protestanstrouventdansle même Evangile bien des doctrines différentes. Je revins ensuite en France , pour aller de là à Rome , toujouriT occupé des mêmes vues , mais bien prévenu ^ comme on l'imagine aisément , contre la reli-^ gion du pays et contre la nation , que ton avoîi i*eprésentée sous les traits les plus odieux* J'avois cependant déjà conçu ^ dans mon séjour en France , une idée moins défavorable de la religion catholique , et mon commerce avec leê Italiens me fit revenir aussi de mes préventions
( 4 > contre eux. Dans le trajet de Marseille à Rome^ nous fûmes obligés , faute de vent , de nous arrêter plusieurs jours dans un petit port que l'on nomme porf Ercole. Le marquis d*Elmoro, vieillard respectable , major de la place , sans que j'eusse aucune recommandation auprès de lui , m'^accueillit et me traita avec une bonté et une affection paternelles : sa maison , sa table , sa bibliothèque , tout fut à mon service. Quand nous nous quittâmes, il me fit promettre d'entretenir avec lui un commerce de lettres. J'ai eu le bonheur de rencontrer partout des Italiens du même caractère ; «t tous ceux auxquels j'ai eu affaire m'ont témoigné le même empressement à m'obliger , surtout dans la maison honnête et vertueuse où j'ai logé à Rome , et dans laquelle je me suis trouvé comme au sein de ma famille. Tant de bonté et de cordialité à l'égard d'un étranger, d'un protestant connu pour tel , me touchoit et m'étonnoit tout à la fois. Cette religion , me disois-je , n'est donc pas si insociable , et elle n'inspire pas , comme on me l'avoit dit , des sentimens d'aversion et d'intolérance pour ceux qui lui sont étrangers. Je condâmnois ain^i moi-même, de jour en jour , les injustes préventions que Ton m'avoit suggérées contre elle , et Dieu disposoit l les choses de loin pour me conduire insensiblement au terme heureux où je suis parvenu.
IJès que je fus arrivé à Rome , je n'eus rien de
plus presse que d'aller voir ces chefs-d'œuvre fameux et ces monumens antiques qui attirent les étrangers , entre autres la Rotonde ou le Panthéon , temple autrefois consacré au culte de toutes les fausses divinités du pap^anisme , et aujourd'hui dédié à l'honneur de la Sainte Vierge et des Saints.
A la vue de ce superbe édifice , je fus frappé d'une idée qui me parut grande et qui seroit , me dîsois-je à moi-même , bien propre a fournir la matière d'un beau discours, si la religion catholique étoit vraie ; voici en substance l'idée qui me vint alors à l'esprit : Ce temple autrefois consacré au culte des faux dieux , devenu un temple du vrai Dieu ; la croix de Jésus- Christ élevée sur les débris de toutes les idoles réunies , comme pour lui faire un plus beau trophée , et de là montrée à toute la terre ; cette ville j autrefois maîtresse de tout l'univers et la capitale du monde païen , devenue la capitale du monde chrétien ; voilà des monumens parlans et toujours subsistans du triomphe de Jésus-Christ sur le fort armé , et de l'établissement de son empire sur les ruines de l'empire du démon ; il étoit convenable qu'il fit du centre de l'idolâtrie , le centre de la vraie ic ligion; de la première ville du nionde , la capitale de son royaume ; enfin , de cette école, fameuse de tous les arts , de cette ville célèbre qui fixe tous les regards et attire les curieux
( 6) et les étrangers de toutes les parties de Tunivers 9 l'école de la vérité et le centre commun d'union entre tous les fidèles qui croient en Jésu3-Christ. Alors il ne manqueroit rien à la gloire extérieure de sa religion et à la visibilité de son Elglise , qu'il a voulu , sans doute , mettre sous les yeux de tous les peuples ; alors -elle serolt véritablement cette ville bâtie ^ur la montagne , exposée à la vue de toutes lés nations j de manière à ne pouvoir être cachée.
Cette idée me plaisoit beaucoup ; et comme j'aimois l'éloquence de la chaire , je désirois qu'elle fût. vraie , pour pouvoir traiter un si beau sujet. Ce premier trait de lumière auroit dû me conduire plus loin ; mais ce n'étoit encore à mes yeux qu'une belle chimère , et je la laissai là pour m'occuper des objets que je m'étois proposés.
J'appris l'italien beaucoup plus vite et plus aisément que le français , et je fus bientôt en état de lire les meilleurs auteurs en cette langue« J'étudiois en même temps , selon mon projet , la constitution et l'état actuel de Rome.
Cependant la religion catholique me revenoit de. temps en temps à l'esprit : quoiqu'elle n'entrât point dans le plan d'études que je m'étois tracé , je désirois de m'en instruire à fond pendant que j'ctois dans cette ville, comme j'auroîs Voulu connoître la religion de Mahomet , si je m'étois trouvé à Constantinople j du reste ,
( 7 ) j etoisbien éloigné de soupçonner que la mienne fût fausse , ou du moins de penser à en embrasser une autre ; seulement je voulois ap-' prendre la doctrine des catholiques de leur propre bouche , afin de ne leur imputer que ce qu'ils disent eux-mêmes. Je m'adressai pour cela à plusieurs Ecclésiastiques , et , selon ma coutume de faire parler chacun sur sa profession , je les mis sur la religion ; mais ils avoient plus de piété que de lumières. Voyant un protestant décidé , ils me condamnèrent sans m'éclairer , et nous nous quittâmes également mécontens , eux de mon attachement à mon erreur , et moi de leur zèle qui ne me paroissoit pas selon la science: au reste, je ne voulois que connoître leurs opinions et non me détromper des miennes ; je ne sentois pas le besoin de m'éclairer , mais je désirois de sa-^ tisfaire ma curiosité ; et , grâces à cette Providence admirable qui faisoit tout servir à mon bien , comme le désir de voyager m'avoit amené au centre des lumières , sans que je le susse , le désir de m'instruire me conduisit aussi à la connnoissance de la vérité , sans que j'y songeasse.
Après avoir souvent cherché l'occasion de m'entretenir avec un homme instruit , qui pût et qui voulût me mettre au fait de la doctrine catholique , je rencontrai deux Ecclésiastiques dans un endroit où j'avois coutume d'aller : je
( 8 ) liai conversation avec eux , et je leur déclarai ce que j'étois et ce que je dësirois. Je pensois alors, au sujet des jésuites, ce qu*en pensent tous les protestans ; cependant j'ajoutai que je serois bien aise de faire connoissance avec quelqu'un d'entre eux. Je n'ignore pas, disois- )e , qu'ils sont adroits et politiques , mais ils passent pour être très-éclairés ; je saurai bien profiter de leurs lumières et me tenir en garde contre leurs subtilités. C'étoit justement à deux jésuites que je parlois. Ma franchise ne leur déplut pas ; ils m'avouèrent qu'ils étoient euxmêmes de la Société. Nous n'entreprendrons pas , me dirent-ils , de vous donner par nou&mêmes les instructions que vous désirez ; nous TOUS adresserons à un fort habile homme qui est bien capable de vous satisfaire. Us m^intro* duisirent , en effet , chez un de leurs confrères fort connu dans Rome , et très-considéré pour sa science et pour sa vertu. Monsieur , lui dis -je en l'abordant, il se peut que j'aie quelques fausses idées sur votre religion , ne la connoissant que sur les rapports que m'en ont faits ses ennemis. Si cela est , mou dessein est de me détromper , car je ne voudrois avoir* des préjugés contre personne. N'espérez pourtant pas de me convertir ; à coup sûr vous n'y réussirez pas. Ce début un peu brusque n'empêcha pas qu'il ne me reçût avec une douceur et une aifabililé qui ne pouvoient
(9) être Teffet que d'une charité véritable : il consentit à la demande que je lui fis d'avoir avec lui des entretiens sur la religion. D'abord il m'exposa par ordre tous les articles de la doctrine catholique: cette exposition dura plusieurs jours 5 je Técoutai attentivement et sans l'interrompre ; mais , de retour chez moi , je ne manquois pas , chaque fois , de mettre par écrit les difficultés et les raisonnemens qui sembloient combattre chacun de ces dogmes et de ces articles. Quoiqu'il me vînt à l'esprit bien des difficultés , je ne laissai pas de remarquer cet accord merveilleux qui se trouvoit dans l'ensemble de la religion catholique, et d'y entrevoir une sagesse qui me paroissoit avoir quelque choçe de divin. Quand il. eut achevé cette exposition , je lui proposai , à mon tour , mes difficultés et mes doutes : nous passâmes plus de trois m'ois ensemble à discuter tous les articles. Je me vis plus d'une fois sans réponse , parce que j'apportois de la droiture dans cette discussion 9 et que je voulois sincèrement m'instiniire et nfe pas chicaner. Il me restoit néanmoins encore bien des nuages et des embarras que j'étois fort empressé d'éclaircir ; et comme cet homme respectable ne pouvoit me donnier que quelques heures , et par intervalle , pour remplir le vide qui se trouvoit entre nos conférences j'eus recours à ttu autre jésuite qui n'avoit pas moins de zèle
( lo ) ni moins de lumières ; celui-ci s'y prit avec moi dlune manière qui m*étonna d'abord :
Nous n'entrerons pas en matière aujourd'hui j me dit*il ; allez , récitez l'Oraison dominicale trois fois , et revenez tel jour. Je ne pus m'empécher de sourire à ce début. Eh quoi I lui dis-je ', je ne suis pas encore de votre Eglise , et déjà vous m'imposez une pénitence ? Je le quittai après ce propos ; cependant , en revenant chez moi , je fis cette réflexion , que la prière , lùin de m'égarer , ne pourroit que m'être utile ^ et qu'une religion qui enseigne à commencer par la prière l'exameil que Ton en fait , étoit apparemment bien sûre d'elle- ' même : j'exécutai donc ce qu'il m'avoit près* crit , et j'allai le trouver au jour qu'il m'avoit indiqué ; je savois déjà quelle étoit la doctrine catholique ; il ne s'agissoit , avec lui , que d'éclaircir les diiTérens points sur lesquels il me restoit encore des nuages : à mesure que )e lui proposois mes difficultés sur chacun de ces points , il m'indiquoit les endroits des meilleurs théologiens et controversistes où elles étoient traitées avec étendue , et me procuroit leurs ouvrages. Je les étudiois attentivement ; cette étude me donna lieu d'examiner à fond chacun des articles con* testés entre les protestans et les catholiques , et de peser les raisons que ceux-ci apportent pour prouver leurs sentimens. Je tirai eacore
beaucoup de secours d'un religieux Augustin , à qui je m'adressai dans le même temps : il s'attacha à me faire distinguer ce qui est de foi parmi les catholiques , d'avec les simples opinions que l'Eglise permet de traiter dans les écoles , sans les adopter ni les rejeter. Cette distinction répandit du jour sur la matière , et contribua beaucoup à mettre de la netteté dans mes idées ; car les protestons ont coutume de confondre ces deux objets , et par-là ils embrouillent tout. Il y a une parfaite unité dans le dogme , la diversité n'est que dans les opinions : en mêlant ces deux choses , ils en prennent occasion d'attribuer à la foi ce qui ne convient qu*aux opinions libres et indifférentes.
Le soin que j'eus de consulter aussi plusieurs docteurs me fut doublement utile ; je profitai de leurs lumières particulières , et je fus à portée de remarquer qu'ils étoient parfaitement d'accord sur la foi , qui , en effet , doit être une , comme la vérité est une : cette uniformité de sentimens , qui dans tous les siècles a régné entre les catholiques , me faisoit une vive impression ) parce que je ne Tavois jamais vue parmi
nous
J'avois eu des liaisons avec les chefs de nos sectes ; je m'étois souvent entretenu avec eux ; je connoissois bien leurs sentimens : il
n'y en avoit pas deux qui fussent d'accord sur les articles les plus essentiels ; bien plus , il n'y en avoit aucun qui n'eût varié dans sa doctrine. Je me souviens qu'un de nos plus célèbres prédicateurs m'en fit un jour l'aveu. Quand je prêchai dans un tel endroit , me dit-il , je passai pour hétérodoxe ; je l'étois effectivement alors , j'avois des sentimens trèserronés ; mais j'ai changé depuis ce tempslà ; et si je préchois aujourd'hui , ma doctrine seroit jugée pure et exacte ; au reste , ajoutoitil , cela m'est commun avec tous nos prédicateurs ; je n'en connois aucun qui n'ait- varié comme moi dans ses sentimens sur la doctrine. Cet aveu ne me fit point impression dans le temps qu'il me parloit , mais il me revint depuis à l'esprit , et me fit naître bien des réflexions ; nouvelle preuve de ce que l'on dit ordinairement , que les bons ou mauvais principes reçus dans la jeunesse produisent tôt ou tard leur effet.
Cette instabilité de nos chefs dans leur doctrine me faisoit peine. Je voyois qu'elle étoit une suite inévitable du principe fondamental des protestans , selon lequel chacun est seul juge de sa, foi ; d'après ce principe , il. n'y a aucune règle fixe de croyance ; de là l'éternelle contradiction des ministres entre eux , de là la fréquente variation de chacun d'eux dans sa doctrine. J'avois essayé de les conci*
( i5) lier tous , et je n'y avois trouvé d'autre moyen que dé prétendre qu'il .suffisoit de croire en Jésusr-Christ et d'avoir intention d'honorer la Divinité ; mais avec ce système , qui me plaisoit beaucoup , j'aurois réuni toutes les sectes , même les plus opposées ; aussi je me mettois de jour en jour plus au large , et je ne donnois point de bornes à la liberté de penser. J'avois des amis chez les Quakers et chez les Anabaptistes, les Arméniens et autres ; j'aurois peu à peu adopté le tolérantisme dans sa plus grande universalité. Les protestans ont beau dire qu'ils admettent l'Ecriture pour règle de leur foi , dès qu'ils ne reconnoissent aucune autorité vivante pour en fixer le sens , dès qu'ils en abandonnent l'interprétation à chaque particulier , il n'y a plus moyen de les convaincre d'erreur ; et is'il plaît au Socinien , par exemple , de dire qu'il ne trouve dans l'Elcriture rien qui démontre la divinité de. Jésus-Christ , personne n'a droit d'exiger de lui qu'il croie ce dogme , ni de le condamner parce qu'il le rejette. Ce principe mène encore plus loin , il conduit un homme qui raisonne juste , à rindifférence de toutes les religions , et il renverse les fondemens du christianisme , en établissant la raison de chaque .particulier , arbitre suprême de sa croyance. Cette réflexion , et mille autres qui me vinrent à l'esprit , n'eu-
rent pas alors tout l'effet qu'elles dévoient produire , mais elles me disposèrent à ouvrir un jour les yeux à la vérité. Déjà mes recherches m'avoient conduit beaucoup plus loin que je n'avois pensé; je ne voulois d^abord que prendre une connoissance exacte de la doctrine catholique , et insensiblement j'en étois venu au point de n'y trouver rien- que de raisonnable : je n'avois , en commençant cet examen , aucun soupçon que ma secte fût fausse ; déjà j'eh apercevois les endroits foibles , et i'avois des doutes ; il s'en falloit bien cependant que je fusse résolu de la quitter.
Les préjugés dans lesquels j'avois été élevé avoient encore trop d'empire sur mon esprit , et mon cœur n'étoit pas encore disposé au sacrifice que ce changement exigeoit de moi : je crus faire beaucoup de prendre la résolution d'emporter avec moi , en Amérique , les meilleurs ouvrages . de controverse composés par des catholiques , et de les lire à mon retour dans ma patrie , déterminé alors à changer de religion si je ne pouvois répondre à leurs raisonnemens après y avoir bien réfléchi ; car j'avois pris le parti, quelque preuve que l*on pût iç'apporter , de ne point faire mon abjuration à Rome , de peur , më disois-je à moi-même , de faire une démarche précipitée : mais la Providence toujours
( i5 ) attentive sur moi , ne me permit pas d*user de tous ces délais qui auroient pu m être funestes : elle ménagea divers événemens qui hâtèrent le moment de ma conversion ; il me tomba entre les mains un ouvrage du père Ségnery sur TAnge gardien : cette pieuse croyance y que chacun de nous a un Ange tutélaire . pour témoin de toutes ses actions , n etoit pas nouvelle pour moi : on me Favoit inspirée dès l'enfance , mais elle n*avoit jus* qu'alors influé en rien , ou du moins très-peu , sur ma conduite ; la lecture de cet ouvrage réveilla les premières impressions de piété que Ton m'avoit données autrefois. Je réfléchis sur ma vie passée , je me reprochai d'avoir si souvent manqué au respect que je devois à mon Ange gardien , et je formai la résolution de veiller désormais sur moi-même pour éviter. tout ce qui pourroit lui déplaire. Cette attention à m'éloigner du péché contribua sans doute à ma conversion à la foi ; c'étoit un obstacle de moins à la grâce que Dieu vouloit m'accorder. J'en étois là , lorsque la mort du vénérable Labre , et les miracles que Ton disoit obtenus par son intercession , commencèrent à faire du bruit dans Rome , et à devenir le sujet de presque toutes les conversations» Malgré les instructions que j'avois reçues et les lumières qu'elles m'avoient^ procurées, je n*étois nuUemeiit disposé ir
( iG) Croire tout ce que l'on en racontoit. De touâ mes préjugés contre les catholiques , le plus enraciné étoit une incrédulité fornïelle à l'égard des faits miraculeux qu'ils disent être arrivés chez eux ; j'avois été élevé dans cette persua- ^on comme tous les protestans qui , bien loin d'admettre le don des miracles , le dédaignent , et prennent le parti de nier qu'il soit véritable: je ne me contentai pas de nier absolument ceux que l'on publioit alors , j'en fis un sujet de raillerie ; je me permis , dans les cafés , des plaisanteries très-indécentes sur le serviteur de Dieu , dont la pauvreté et la malpropreté apparente me révoltoient ; et sur cet article j'allois beaucoup plus loin que mes amis mêmes , protestans comme moi. Cependant le nombre et le poids des témoignages croissant chaque jour , je crus que je devois examiner la chose par moi-même ; je m'entretins plusieurs fois avec le confesseur du défunt , duquel j'appris une partie de sa vie. J'allai voir quatre des personnes que l'on disoit avoir été guéries miraculeusement ; je m'assurai de leur état actuel et de celui dans lequel elles étoient précédemment ; je m'informai du genre et de la durée de la maladie dont elles avoient été attaquées , et des circonstances de leur guérison opérée en un instant ; je recueillis les témoignages de ceux qui les connoissoient , et d'après toutes ces
( 17 ) informations faites avec le plus grand soin , je restai pleinement convaincu que la réalité de chacun de ces miracles étoit mieux prouvée (fue ne le sont les faits les plus avérés. Une de ces personnes , religieuse au couvent de sainte Apollonie, avoit un vaisseau rompu dans la poitrine ; depuis dix-huit mors elle etoit tombée dans une langueur qui augmentolt chaque jour ; sa foiblesse étoit telle qu elle ne pouvoit supporter aucune nourriture : elle invoqua le vénérable lAibre ; elle prit avec foi une liqueur où l'on avoit trempe une de ses reliques , et elle se trouva guérie dans un instant : le jour même elle descendit au chœur avec les autres religieuses ; elle mangea sans être incommodée , et fit avec facilité les ouvrages les plus pénibles de la maison. C'est ce que la supérieure et six religieuses de la même communauté m'attestèrent.
Je vis moi-même plusieurs fois la religieuse guérie , je lui parlai et la trouvai pleine de santé et de force. Je ne m'en tins pas là ; je fis visite au médecin qui en avoit pris soin l)endant tout le temps de son infirmité ; il me confirma tout ce que la communauté avoit dit à son sujet : et il ajouta qu'il étoit j>rêt à jurer sur l'Evangile , que la maladie étoit naturellement incurable. Je continuai de voir la religieuse pendant tout le reste de mon «éjour à Rome , c'est-à-dire pendant environ
quatre mois : j'eus le temps de m'assurer que sa guérison étoit constante , et à mon départ je la laissai en parfaite santé. Persuadé , comme je Tétois, que les guérisons avoient quelque chose de surnaturel , je ne pouvois me défendre de faire des retours sur moi-même et sur le danger que je courois restant dans ma secte ; ces réflexions me mettoient dans d'étranges perplexités : il seroit. difficile d'exprimer la situation violente où je me trouvai alors. La vérité se montroit à moi de tout côte , mais elle étoit combattue par tous les préjugés que j*avois sucés avec le lait ; je sentois la force des raisons que Ton oppose à la doctrine des
^ protestans , et je n'avois pas le courage de me rendre ; je voyois clairement que la vérité de TEglise romaine est fondée sur des preuves multipliées et sans réplique ; je voyois que ses réponses à tout ce que les protestans lui reprochent sont solides et satisfaisantes ; mais il falloit abjurer des erreurs dans lesquelles j*avois été élevé , et que j*avois moi-même préchées atix autres ; j'étois ministre dans ma secte , et il falloit renoncer à mon état , à ma fortune : j'étois teindrement attaché à ma famille ^- et il falloit encourir son indignation ; des intérêts si chers me retenoient : en un mot, mon esprit étoit convaincu , mais mon cœur
,n'étoit pas changé. Ce fut dans ces circonstances où j'étois flottant et irrésolu , qu'on
( 19) me mit entre les mains un petit livre intitulé : Manifesta d'un' cavalière crisiiano converiiio alla religione caitolica ; ce livre qu'il seroit bon de traduire en plusieurs langues , et de répandre partout où il y a des hérétiques. L'auteur rend compte historiquement de sa conversion , et discute brièvement tous les points controversés entre les catholiques et les protestans. Il place au commencement une prière qui lui fut communiquée par un catholique , pour implorer les lumières de l'Esprit-Saint , que l'on ne sera pas fâché de voir ici.
(c Dieu de bonté , tout-puissant et étemel , père des miséricordes , sauveur du genre humain , je vous supplie humblement , par votre souveraine bonté , d'éclairer mon esprit et de toucher mon cœur , afin que par le moyen de la vraie foi , de Tespérance et de la charité , je vive et je meure dans la vraie religion de Je'sua-Chris( ; je suis certain que, comme il n'y a qu'un seul Dieu , il ne peut y avoir qu'une seule foi, une seule religion, une seule voie de salut , et que toutes les voies opposées à celle-ci ne peuvent conduire qu'à l-enfer. C'est cette foi , ô mon Dieu 1 que je recherche avec empre^iement , pour l'embrasser et me sauver. Je proteste donc devant votre divine majesté , et je jure par tous vos divins attributs , que je suivrai la religion que
TOUS m'aurez fait connoître pour vraie , et que j'abandonnerai , quoi qu'il doive m'en coûter , celle où je reconnoîtrai des erreurs et de la fausseté. Je ne mérite pas , il est vrai , cette faveur , à cause de la grandeur de mes péchés, dont j'ai une profonde douleur, puisqu'ils offensent un Dieu si bon , si grand , si saint , si digne d'être aimé ; mais ce que je ne mérite pas , j'espère l'obtenir de votre infinie miséricorde , et je vous conjure de me l'accorder par les mérites du sang précieux qui a été répandu pour nous , pauvres pécheurs , par votre fils unique Jésus-Christ- Amen. »
J'avois , en recevant ce livre , un pressentiment qu'il alloit me porter le dernier coup : aussi ce ne fut qu'avec une extrême difficulté que je pus me déterminer à le lire : mon ame ëtoit , pour ainsi dire , déchirée par deux mouvcmens contraires. Quels combats , quels assauts n'eus-je pas alors à soutenir ! Je par— courois surtout des yeux cette prière , sans pouvoir me résoudre à la dire ; je désirois d'être éclairé , et je craignois de l'être trop ; mon intérêt temporel et mille autres motifs se présentoient en foule à mon esprit, et balançoient les salutaires impressions de la grâce ; enfin l'intérêt du salut éternel l'emporta; je me jetai à genoux , je m'excitai à réciter cette prière avec le plus de sincérité qu'il me fut
possiMe ; et la. violente agitation de mon amc , ainsi que les combats qui venoient de s'y livrer , produisirent une abondance de larmes ; je me iriis donc à lire ce livre , qui est une exposition abrégée des principales preuves qui établissent la vérité de la religion catholique. L'ensemble de ces différentes preuves , que je n'avois vues jusqu'alors que séparément ; tant de traits de lumière réunis dans un foyer , me frappèrent vivement : d'ailleurs , je n'opposois plus à la grâce les mêmes résistances ; Dieu parloit à mon cœur en même temps qu'il éclairoit mon esprit , et me donnoit la force de surmonter les obstacles qui m'avoient arrêté jusque-là. Je n'avois pas achevé la lecture du livre , que je m'écriai : Mon Dieu , je vous promets de me faire catholique. Le même jour , j'annonçai ma résolution à la famille chez laquelle je demeurois ; elle en eut beaucoup de joie , parce qu'elle avoit une piété sincère. J'allai le soir au café , où je fis part de mon changement à tous mes amis , la plupart protestans ; et pour réparer , autant qu'il étoit en moi , le scandale que j'avois donné , je défendis la sainteté du vénérable Labre , et je déclarai que j'avois plus de preuves de la vérité de ses miracles que je n'en exigerois pour quelque fait que ce fût. De plus , pour ne pas rougir de Jésus-Christ , j'invitai un grand nombre d'amis à être témoins de
mon abjuration : plusieurs plaignirent ma foiblesse , quelque&-uns s'en moquèrent ; mais Dieu , qui m'a appelé à la foi , m'a soutenu , et j'ai cette ferme confiance qu'il me soutiendra jusqu'à la mort. Je dois avouer ici qu'avant mon abjuration j'eus encore quelque temps à combattre mon imagination sur le culte de la Sainte Vierge et des Saints :
j'étois cependant éclairé sur côt article ; je ne doutois pas qu'il ne fût utile d'employer auprès du Fils l'intercession de sa sainte Mère , et que , loin de lui faire injure en aimant et honorant celle qu'il a aimée luimême si tendrement , c'étoit l'honorer davantage : cependant mes anciennes préventions me revenoient toujours à l'esprit et me troubloient malgré moi. Le reproche d'idolâtrie que j'avois entendu faire aux catholiques , à ce sujet , m'effrayoit encore , quoique je le crusse très-mal fondé. Je ressemblois à ces pei sonnes qui , ayant eu dans leur enfance l'imagination fortement frappée des contes ridicules de revenans , ne peuvent , même dans l'âge mûr , se défendre d'un frémissement involontaire lorsque ces idées reviennent à leur esprit , en dépit de la raison qui en rougit : il fallut me faii^ violence ; et quand je commençai à invoquer la Sainte Vierge , je ne le fis qu'en tremblant. Je m'adressai d'abord à Jésus-Christ , lui pro-