‹ Recueil de conversions remarquables nouvellement opérées dans quelques protestantsChapitre 5 sur 22 · D'UNE JEUNE DEMOISELLE DE LONDRES · texte numérisé non relu

D'UNE JEUNE DEMOISELLE DE LONDRES

XOUVELUMÏlifT CONTEHUE.

Nota. Cette lettre > adreisëe à M. Thayer > «st é'niie

jeune denioLsclle qui a eu le bonheur d*abjurer & Londres y entre ses mains , le protestautisme , et à laquelle il a fait fiiire sa prnnidie cominuuioD. Comme elle sei-vira a faire connolti-e iv» joie« pures que goûtent ceux qui rentrent au sein de la vëtiluhle Eglise de Jésus-Christ dans la sincérité de leur cœur , on a jugé à propos de la rendre publique à Paris comme elfe Test k Londres. Puisse -t-eile faire impression sur les protcstans qui la liront , et les déterminer è examiner du moins les motifs de crédibilité d'une religions oapable d'inspirer des sentimens si héroïques , et de procurer aux chrétiens qui la professent des consolations si profondément ressenties 1

Monsieur ,

Je m'empresse , pour votre satisfaction et pour la mienne, de vous rendre compte de l'état de mon ame ; je le dois d'ailleurs à ma vive reconnoissance pour vos bontés ; elle durera autant que ma vie , autant que le souvenir même des grâces que Dieu m'a faites , et dont vous avez été l'instrument»

(Sg)

Avant mon abjuration y mille rëffexibns tristes agitoient mon ame ; hélas ! me disoisje à moi-même , peut-être qu'un repentir trop tardif viendra me punir d'avoir précipite la démarche la plus importante de ma vie : cette pensée et tant d*autres qui déchir oient alors mon cœur , n'étoient , dans la réalité , qu'un piège du démon ; je le vois avec évidence en ce moment ; car les combats intérieurs ont cessé , le calme a succédé à l'orage , et la paix est dans mon cœur. Je profite de cette heureuse métamorphose pour me livrer à mes réflexions sur la miséricorde du Seigneur qui a daigné m'ouvrir le sein de son Eglise , tandis que sa justice laisse dans la séduction et Taveuglement des milliers d'âmes qui étoient plus dignes que moi d'y entrer.

La connoissance de la vérité n'est pas le seul bienfait de la Providence à mon égard ; devenue membre de l'Eglise catholique , j'ai droit à toutes les richesses de la communion des Saints, et, Dieu vient de mettre le comble à ses miséricordes , en se donnant à moi dans la sainte communion. Ici, Monsieur, mon ame, abîmée dans l'admiration «.

et l'amour , ne peut que sentir et $e taire.

Non , la langue ne sauroit exprimer ', la plume ne* pourra jamais décrire les joies ravissantes dont mon cœur fut inondé en

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recevant , pour la première fois , ce divin sacrement. Plus je coilteraple mon bonheur ^ et plus je me sens forcée d'adorer en silence et de me confondre. Quelles actions de grâces pourroient, en effet, jamais égaler une faveur qui renferme tous les trésors du ciel ? Il in*étoit arrivé plus d'une fois de me livrer à toute lactivité de mon imagination , pour essayer de me former quelque idée des consolations qui dévoient inonder Tame dans le moment de son union avec Jésus -Christ ; mais , hélas ! combien elle étoit restée audessous de la réalité , au-dessous de ce que j'ai éprouvé moi-même lorsque j'ai été admise à la participation du sacré mystère ! Oui , quand j'aurois , pendant le cours entier de ma vie , enduré pour la foi tous les genres de persécutions , ce moment seul auroit suffi pour me payer, et bien au-delà de tout ce que j'aurois eu à souffrir.

Que ne puis-je faire sentir aux protestans les privations auxquelles ils se condamnent , en restant séparés de l'Eglise ! Ah ! s'ils pouvoient goûter, ne fût-ce qu'une seule fois, les bénédictions réservées aux vrais catholiques , non , ils n'hésiteroient pas un seul instant à tout abandonner pour J. C, Moi-même je m'étonne de ce que j'ai pu si long-temps retarder mon bonheur, en cherchant parmi les créatures ce .que le Créateur seul peut donner.

( Gi )

J*aî bien de la peine à contenir au-dedanà de moi-même tout ce que la grâce vient d*opérer en ma faveur , et je soupire après l'instant où je pouiTai rendre mon abjuration publique , afin que mes amis puissent trouver en moi la preuve vivante de la religion catholique , puisque les consolations et les douceurs que j*y éprouve ne sauroient prendre leur source dans les illusions d'un culte superstitieux. Si la prudence me forçoit de jouir en tecret de mon bonheur , du moins , forte de ma conscience et de la grâce divine , j'ai fait le vœu le plus solennel qu'il m'a ëté possible , de renoncer à mes amis^ à ma famille , à tout intérêt humain , plutôt que d'abandonner ma religion , et de me départir des principes que je viens d'embrasser.

Je me regarde comme étant obligée à défendre d'une manière toute particulière , et à faire connoitre de tout mon pouvoir les vérités éternelles que j'ai apprises ; et je me croirai parfaitement heureuse si jamais je me trouve dans une situation favorable pour fair€ éclater' ma reconnoissance envers Dieu , pai mon zèle à procurer aux autres les grands biens qu'il m'a faits à moi-même.

Enfin , je me suis consacrée , avec une consolation également sensible , au service de la Sainte Vierge , dans l'intention de réparer 9

par ma ferveur 9 toutes les années que }*ai perdues sans lui rendre le culte qui lui est dû. Ma dévotion à la Mère de Dieu a pour fondement la persuasion où je suis de son grand crédit sur le cœur de son Fils adorable , et de Tefficacité de son intercession auprès de Dieu , en faveur de ceux à qui qui elle daigne Taccorder.

J*ai rhonneur d*être , etc»

§6 août 17S7.

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LETTRE

Où ton rapporte ce que M. Thayer a fait de plus remarquable depuis son dé pari de Rome pour Paris , jusqu'à son embarquement pour Boston , et depuis son arrivée dans cette cille Jusqu'à présent,

A Paris I €« a8 leptemlir* 1790.

MoNSiBim ,

Vous me demandez un détail de la rie qu'a men^ en France M. Thayer depuis son retour de Rome en 1783. Il m*est aisé de vous satisfaire , vous et beaucoup d'autres personnes qui m'ont témoigné le niême désir. Je vais le prendre an moment où finit sa relation :

ce sera Thistoire suivie de ce cher néophyte jusqu'au temps présent , en attendant qu'il plaise à Dieu.de nous faire connoitre de plus en plus ses desseins sur lui , et d'ajouter aux merveilles de sa grâce , que vous connoissez déjà , lés nouveaux traits de prédilection qu'il lui réserve dans ses trésors ; car s'il est permis d'augurer pour l'avenir , d'après ce que le doigt de Dieu a pris plaisir à opérer sur lui depuis

cinq ans , nous avons tout lieu de présumer qu'il veut faire par lui de grandes choses.

Après sa conversion, une voix intérieure lui dit , comme à celui que Notre-Seigneur venoit de tirer de la puissance du démon , selon ce qui est rapporté en saint Marc (i) : sentiment qu'il a toujours conservé dans son cœur, et qui a dirigé toutes ses démarches depuis qu'il a quitté l'Italie. De retour en France , où il avoit déjà passé quelques mois étant ministre , il chercha une maison où il pût étudier la religion catholique en homme qui veut , non-seulement en faire profession , mais l'enseigner aux autres. Il entra d'abord au collège de Navarre à Paris. Son extérieur étoit celui de la simplicité , pour ne pas dire celui de la pauvreté ; vertu qu'il estime et qu'il chérit autant qu'il la dédaignoit auparavant , depuis qu'il a visité le tombeau du grand serviteur de Dieu , Benoit-J.oseph Labre. C'étoit une chose trop nouvelle aux yeux de tous les écoliers , dans un étranger surtout qui avoit déjà fait beaucoup parler de lui , pour ne le pas faire remarquer et montrer au doigt. Du moment de son entrée , tout le monde eut les regards tournés sur lui. Comme la piété est

(i^ Vade in domunt tuain ad tuos, et annuntia illis quanta tibi Dominas fecerît , et misertus sit tuL, iidarc ; 5 , 19.

fn honneur dans cette maison , Tune des meilleures écoles de Paris , on fut bientôt édifié de la religion et de la modestie avec laquelle on le vit assister à tous les exercices. La surprise augmenta et alla jusqua l'admiration , lorsquaprès Tavoir vu ti*ès-sobre au réfectoire , on s'aperçut qu'il approchoit tous les jours de la sainte table , et qu'il avoit autant de faim du pain de vie , qu'il montroit d'indifférence pour la nourriture du corps.

Sa douceur , son affabilité , les petits traits d'histoire , et l'humeur enjouée dont il savoit assaisonner les entretiens dans les récréations communes , lui eurent bientôt gagné tous les coeurs et fait plusieurs amis. Il obtint permission de se retirer avec eux dans un jardin voisin du collège , pour passer celles de l'aprèsdîner et s'y entretenir de I>ieu : pendant celles du soir ,. il les rassemblait dans sa chambre , une des plus petites et des moins commod^es de la maison. C'étoit l'image de la cellule du prophète Elisée ; un lit , une table , une chaise , une malle , y laissoient à peine assez d'espace pour réunir cinq ou six jeunes gens : ils s'y rangeoient comme ils pouvoient ; on étoit convenu avec lui que chacun s'y trouveroit à son tour , afin de s'édifier mutuellement. Dès qu'on étoit entré , avant d'ouvrir la conversation , on se mettoit à genoux pour dire un Pafer et un Ai^e. C'étoit toujours au profit de

( GG ) la piété qu'on s'entretenoit , comme il arrivé dans toute société dont Dieu est J'ame et le centre. Chacun fournissoit son histoire ; elle rouloit ordinairement sur quelque trait d édification. Loin que la gaité fût bannie de ce cercle formé par la vraie amitié , celle des âmes pures et innocentes , il n'étoit pas permis d*y être toujours sérieux , encore moins triste et rêveur.

M. Thayer avoit toujours auprès de lui un crucifia: qu'il aimoit à contempler souvent.

La sagesse de son maintien , et je ne sais quoi dans ses regards , dans son ton , dans toute sa personne , qui annonçoit un recueillement habituel de Tesprit et du cœur , faisoit connoître à tous ceux qui l'approchaient que cette image étoit mieux gravée dans son ame que devant ses yeux. Cet instrument du salut , qu'il a apporté de Rome , lui est d'autant plus cher et plus précieux , que N. S. P. le Pape y a attaché de grandes indulgences.

Ce n'est pas le seul don qu'il ait reçu de Sa Sainteté ; car je ne veux pas vous laisser ignorer ce que sa modestie lui a fait taire dans sa relation 9 qu'elle Ta honoré de plusieurs audiences ; et qu'outre les grâces spirituelles qu'elle voulut bien lui accorder , elle lui fit présent de la nouvelle médaille sur laquelle elle avoit fait graver son portrait.. Tai su d'ailleurs , et j'ai reconnu par différentes

( 67 ) lettres de Rome , que plusieurs de nosseig^neurs les cardinaux lui avoient fait tout l'accueil que la vertu dans les grands ne manque jamais de faire à la vertu.

Je reviens à sa conduite an collège de Navarre. Depuis quelque temps les exercices d'une confrérie de la Sainte Vierge y ëtoient interrompus. Il ne tarda pas à les faire revivre , au grand contentement de tous ceux qui la fi^quentoienL On ne s'assembloit jamais ' sans qu'il fît une espèce de courte exhortation , tantôt sur un sujet , tantôt sur un autre. Quoiqu'il s'exprimât avec beaucoup de difficulté 9. ne sachant presque pas la langue fran-^ çaise 9 on l'écoutoit toujours avec un nouveau plaisir ^ tant la sainteté est une belle langue (lanâ ceux même qui savent à peine parler !

Le désir de gagner des âmes à Dieu étoit sa îjrande passion» Son caractère naturellement liant ( quoiqu'au premier aspect il semble assez peu ouvert),. lui eut bientôt attaché plusieurs écoliers du collège. On le respectoit autant qu'on l'aimoit. Dans le dessein d'en attirer à Dieu plusieurs , en se leis attachant par ses services , il sollicita quelquefois en faveur de ceux qui avoient indisposé leur professeur 5 et qui avoient mérité quelque punition. Ordinairement il obtenoit grâce ; plus d'une fois les coupables en abusèrent. C'étoit en pareille circonstance surtout qu'il faisoit ad-

mirer sa patience et sa charité. Il savoit alors tirer le bien du mal , et changer les ingrats en amis vraiment sensibles et réconnoissans.

Ceux qui avoient commencé par tromper son bon* cœur et le jouer , finissoient par rougii^' de leur supercherie. Jamais on ne la vu donner les plus petits signes d'impatience. Tous , en un mot , les maîtres comme les écoliers , portoient leur estime pour lui jusqu'à la vénération , et le regardoient comme un modèle de toutes les vertus.

Au bout de quelques mois , monseigneur Tarchevêque de Paris lui accorda sa pension aux Nouveaux-Convertis. Il ne pouvoit trouver plus de lumières ni plus d*excellens conseils que dans le supérieur infiniment respectable qui est à la tête de cette maison (i) ; . mais il pensoit a entrer dans la carrière ecclésiastique, et il vouloit se disposer aux saints ordres. On lui fit observer , et il fut le premier à le comprendre 5 qu'il ne pouvoit bien s'y préparer qu'en se plaçant dans un séminaire pour y suivre pendant quelques années les exercices , et y apprendi-e , avec la science ecclésiastique , le langage de la piété sacerdotale et de ta théologie : entreprise qui eût enlevé son

(i) M. Guérin du Rocher t auteur du savant ouvrage qui a pour titre : Histoire véritable des temps fabuleux , etc»

( 69 ) supérieur presque tout entier à ses grandes occupations , tant à celles du cabinet qu'à celles du gouvernement de sa maison. La divine Providence , qui tenoit à M. Thayer lieu de pèie , de mère et de frère , second^ ses besoins tout à propos. Elle lui * avoit déjà fait trouver tout cela au collège de Navarre et à la communauté des Nouyeaux-<!onvertis.

G>mbien de séminaires se seroient disputé l'avantage de devenir sa maison paternelle !

M. révêque de Sarlat se trouvoit alors à Paris. Ce Prélat l'ayant rencontré au Calvaire pendant l'exaltation de la sainte Croix , en septembre 1784 , après un long entretien avec lui , fut d'avis qu'il ne tardât point à entrer dans un séminaire. Il en conféra avec M. Tarchevêque de Paris et M. le Nonce , qui furent du même sentiment. Le petit séminaire de Saint-Sulpice lui fut désigné pour sa nouvelle demeure. Dès que les intentions de M. l'archevêque m'eurent été signifiées, je m'estimois trop heureux de posséder pour quelques années " un sujet si précieux à l'Eglise. Il me tardoit de revoir M. Thayer dans notre maison. Il y entra le 18 octobre de la même année 1784.

Je craignois beaucoup que notre genre de vie ne convînt nullement ni à son génie actif , ni à son tempérament accoutumé depuis tant d'années à prendre beaucoup d'exercice. H lui en coûta pendant quelque temps pour s'assu-

' C 70 ) jettir à la règle de la maison ; mais les violences qu'il eut à se faire pour s'y conformer , donnèrent à sa vie de retraite un nouveau mérite. Il se l'imposa lui-même , et comme une gêne^qui lui servoit à expier ses égarera As , et comme une préparation nécessaire aux saints ordres. Si ^ pour des raisons particulières , il étoit obligé d'y déroger quelquefois , ce n'étoit jamais sans permission. Durant tout le temps qu'il a été au séminaire , personne n'a paru plus fidèle à en observer tontes les pratiques , ni plus obéissant aux volontés de ses supérieurs ; personne aussi ne s'y est montré plus charitable envers ses frères. Se regardant comme le deraier de tous , et , pour me servir de l'expression de saint Paul , comme un avorton dans la communauté , il aimoit à servir les autres. Se levant tous les jours à quatre heures et demie ^ il a toujours voulu s'acquitter de la charge de réveilleur , c'est-àdire , porter de la lumière au moment du lever dans les chambres ; fonction qui fut d'autant plus pénible pour lui , que jamais il ne consentit à y mettre en hiver le plus petit adoucissement. Je ne pus , lors de son entrée au séminaire , lui faire accepter une chambre à cheminée. Dans l'hiver , il étudioit sans feu. Il n'est guère possible de porter plus loin que lui la vertu de pauvreté : elle n'a jamais été jusqu'à la malpropreté ; mais tout au plus

( 71 ) a-t-il consenti à ne pas manquer du plus rigoureux nécessaire* Tons les vendredis de Tannée ont été pour lui jours de jeûne ; une soupe avec du pain et de Teau ^ c'étoit tout son repas , et il a toujours servi ces jour3-la au réfectoire pendant le dîner et le souper. Il n'a iamais interrompu la pratique de la communion quotidienne qu'il avoit apportée de Rome* Cent et cent fois on a eu lieu d'admi-^ rer combien il étoit touché de la grâce que Dieu lui avoit faite en le rappelant à la foi de ses pères. Je bénis le Seigneur , et le bénirai toute ma vie , de ce qu'il a daigné choisir notre séminaire pour préparer au service de son Eglise Cette lampe vraiment ardente et luisante. Avant de porter au loin la lumière , il a brillé ici par ses œuvres. C'est une sorte de mission* domestique et cachée-, qui a produit beaucoup de fruits que pieu seul connoît ; car je ne puis vous dire tout.

Le temps des vacances , il l'a employé à faire trois sortes de voyages ou pèlerinages. A la fin de la première année , il alla passer cinq ou six semaines à la Trappe , y vivant comme les religieux. Il vouloit faire le voyage en mendiant II me demanda mon avis ; je ne crus pas devoir le lui permettre. Je lui fis remarquer que cette conduite qui , dans d'autres temps , auroit pu être fort louable , ne le seroit pas aujourd'hui , et auroit même plus d'un

( 72 ) datiger. Il se rendit à mes raisons , et n'insista point ; mais sans mendier , il n'en observa pas moins la pauvreté évangélique , et conserva de cette vertu tout ce qu'il en pouvoit retenir , hors l'ëtat de mendicité.

Dans toutes seà courses , il marchoit toujours seul pour méditer et prier en voyageant. Jamais il n'a manqué en route de communier.

Plusieurs fois on lui a refusé la communion , le prenant pour un aventurier. Il se contentoit alors de prolonger son oraison et sa marche , jusqu'à ce qu'il eût trouvé un village oh Ton voulût bien lui accorder le pain sacré qui faisoit son principal délassement ; car il a fait tous ses voyages à pied. Passant dans la Normandie , il se présenta dans un couvent de la campagne , occupé par de saintes religieuses ; il espéroit une réception un peu différente de celle qu'on lui fit. Il leur témoigna désirer d'y entendre la sainte Messe et de communier. La crainte de faire une indiscrétion , les détermina à lé refuser avec toute l'honnêteté qu'inspire la vertu , mais aussi avec toute la fermeté qu'exige la prudence ; non que notre voyageur se rendît importun par ses instances , mais enfin il supplia plusieurs fois avec sa douceur et sa patience ordinaires. On ne crut pas devoir se rendre à ses désirs. Ce fut une petite épreuve qui n'altéra nullement la tranquillité de son ame. U fut obligé de

faire

( 73 ) foire plusieurs lieues pour trouver enfin ce qu'il souhaitoit. Il étoit fort tard quand il eut le bonheur d'arriver à une paroisse où il y avoit encore une Messe à dire. D l'entendit et y communia. Cinq ou six mois après , les Dames qui l'avoient refusé ayant su quel étoit celui à qui elles avoient fait cet accueil , en furent très-affligées ; et, après s'être informées de sa deiùeure , elles lui écrivirent une lettre d'excuse et de regret qui ne respiroit que charité.

Pendant les vacances de la seconde année il fit quelques pèlerinages , entre autres celui d'Amette , patrie du vénérable Labre , dans la maison de qui il a logé quelques jours.

C'est à sa troisième année de séminaire , qu'en vertu des lettres dimi3soriales venues de Rome , qui donnoient pouvoir à M. l'archevêque de Paris de l'ordonner, sous le titre de la Mission de t Amérique septentrionale , ou des nouveaux Etats-Unis , il reçut les ordres sacrés. Il fut ordonné prêtre la veille de la Trinité ; et le lendemain il chanta solennellement la grand'messe de paroisse dans l'Eglise de Saint-Sulpice. Ce fut un spectacle singulièrement attendrissant pour, les fidèles qui y assistèrent , et qu'une pieuse curiosité y avoit attirés en grand nombre.

Peu de temps après avoir reçu la prêtrise , il fit le voyage de Londres , soit pour y pren-

dre les connoissances qull jugeoit nécessaire» avant d*en venir à l'exécution de son projet , soit pour y faire Tessai du isèle qu*il lui tardoit d'exercer dans le lieu de sa mission. Il n'y demeura pas tout-à-fait trois mois, et en si peu de temps il eut la consolation de recevoir onze abjurations. Ce ne fut pas le seul fruit de son séjour en cette ville : il y procura rétablissement de deux écoles en faveur des enfans des deux sexes qui manquoient de secours pour être instruits de la religion catholique.

.De retour à Paris, en novembre 1787 , il reprit au séminaire son premier plan de vie , avec cette différence seulement que , de temps en temps , il alloit exercer en ville, dans les maisons anglaises ^et irlandaises ,. le ministère du salut des amcs. Un grand nombre s'adressoit à lui pour la confession , au séminaire des Irlandais. Il avoit quitté Londres d'après une lettre qui lui donnoit avis de se tenir prêt à partir pour l'Amérique , dès qu'il auroit reçu des nouvelles de M. CaroU , vicaire apostolique dans les Etats-Unis. Ce digne missionnaire , aujourd'hui consacré évêque de Baltimore , étoit aussi empressé de le voir auprès de lui , qu'il l'étoit lui-même de s'y rendre.

Plusieurs mois se passèrent, sans que les nouvelles arrivassent. M# Thayer ne savoit

(75) à quoi attribaer ce retard. Tout Thiver s'ëtant écoulé sans qu'il v& rien arriver d'Amérique , il se sentit porté à faire un second voyage à Londres , bien résolu de repasser en France pour s*embarquer au premier mot du vicaire apostolique. Celui-ci, par je ne sais quel malentendu , n'écrivoit point , croyant que le départ de M. Thayer ne tenoit plus qu'à une nouvelle lettre de Rome , qu'il ne lui falloit pas, puisqu'il étoit muni depuis long --temps des pouvoirs qui lui étoient nécessaires. Ce délai l'a fait demeurer à Londres toute une année. II n'est revenu à Paris que le i8,juin 1789.

Vous lirez avec plaisir le détail de sa vie et de ses travaux pendant son second séjour à Londres. Il y logea d'abord dans un des meilleurs quartiers; mais son amour ^pour les pauvres lui fit bientôt choisir un des cantons de la ville habités par ceux qui avoient le plus besoin de secours temporels et spirituels , et où se retirent les mendians. C'est la partie de Londres qui s'appelle Boroughof ( faubourg de Southwark ). Son premier soin fut d'y rassembler les enfans , qu'il trouva fort ignorans. Les catholiques y sont en assez grand nombre ; il en devint comme le curé. Tous les dimanches et fêtes ils se rendoient dans un endroit qui , par sa situation , sa simplicité et son obscurité , rappeloit assez le souvenir des lieux souterrains où se réunissoient les fidèles au premier

( 76) âge de l'Eglise. G*étoit autrefois une manufacture d'épingles : les catholiques aises de l'endroit la firent préparer , à frais communs , pour en faire leur église , et ce fut le lieu principal où M. Thayer exerça le ministère apostolique. L'assemblée étoit composée ordi-^ nairement de deux cent cinquante. Il y célébroit la sainte Messe et les Vêpres , prêchoit et instruisait deux fois le jour , et quelquefois plus. Trois jours de la semaine étoient destinés à la confession. Il lui est arrivé souvent d'être encore au confessionnal à onze heures du soir. La douceur et l'affabilité dont il accompagnoit son zèle, sa patience infatigable, son ardent amour pour Dieu , et sa tendre charité pour tous, lui eurent bientôt gagné des pénitens en grand nombre. La plupart étoient de pauvres Irlandais. Le zèle du pasteur se communiquoit tellement à ses brebis , que chaque jour celles-ci en amenoient de nçuvelles.

Allez , allez voir M. Thayer , disoient les pécheurs ou les hérétiques qu'il avoit convertis,* à tous ceux dont ils vouloient procurer le retour à Dieu ; cous ne t aurez pas vu et entendu une fois , que vous V aimerez comme cotre Père , et le respecterez comme un Ange venu du ciel.

Le changement qu'il a opéré dans la croyance et dans les mœurs d'un grand nombre , par ses exhortations soit publiques, soit privées ,

(77) tient vraiment du prodige. Il a eu la consolation de ramener trente-six hérétiques dans le sein de TEglise. Et combien de conversions qui , sans être consommées , étoient bien avancées lorsqu'il a quitté Londres !

Un vrai apôtre est toujours un modèle de pénitence. M. Thayer étoit trop convaincu de cette vérité pour n'en pas faire la règle de sa conduite. Son logement étoit Timage de la pauvreté : jamais il n'y usa de féu pendant tout rhiver , le plus rude cependant qu'on ait éprouvé depuis plusieurs siècles. Sa nourritare répondoit à tout le reste : du pain et de Teau avec un peu de légumes , étoient son repas ordinaire. Lorsqu'on lui témoignoit de la surprise sur la vie dure qu'il menoit , ou qu'on lui faisoît , à cet égard , quelque représentation , 5a réponse étoit: « Que voulez-vous ? Nous ne » sommes pas meilleurs que notre maître. »

n s'étoit fait une loi de n'accepter aucune invitation à dîner ou à souper en ville. Il n'y dérogea pas une seule fois. Une des raiisons qu'il alléguoit lorsque les personnes opulentes Tinvitoient , étoit la crainte de perdre du temps, qu'il étoit jaloux de consacrer à la gloire de Dieu et au service du prt)chain. Jamais personne n'a été plus avare de ses momens.

( Mille fois j'avois eu lieu de m'en apercevoir au séminaire. ) Il partageoit sa journée entre la méditation , la prière , l'étude et les tra-

( 78 ) vaux du ministère. Il se levoit régulièrement à quatre heures et demie ; après son lever , il faisoit oraison , récitoit le saint ofTice et étudioit jusqu'à' huit heures , temps où il avoit coutume de célébrer la sainte Messe. Deux onces de pain et un verre d'eau faisoient son déjeuner , après lequel il alloit ou exhorter les pécheurs , ou visiter les malades , ou faire quelque autre œuvre de zèle. J'ai déjà remarqué la frugalité de ses repas ; ce qui le satisfaisoit uniquement pendant qu'il les prenoit , étoit la lecture qu'on lui faisoit jusqu'à la fin. A peine sorti de taille , il reprcnoit ses oeuvres de charité, ou donnoit quelque temps à converser avec quelques amis vertueux , parlant toujours le langage qu'inspire l'esprit de Dieu ; il savoît toutefois assaisonner de temps en temps ses entretiens des différens traits d'histoire profane ou ecclésiastique que lui fournissoit sa mémoire (car elle en. est très-bien meublée), ou des bons mots innocens que lui suggéroit à propos la gaité de son caractère ; c'étoit le même qu'on avoit remarqué en lui à Paris. Une grande partie de la soirée étoit employée à distribuer les aumônes qu'il avoit recueillies dans les maisons des riches ; elles étoient toujours accompagnées de quelques paroles de consolation : ordinairement il s'annonçoit aux pauvres qu'il soulageoit , comme un indigne instrument de la bonté divine ; c*étoit par-là qu'U se

( 79 ) donnoit ouverture aux sages et pieuses exhortations qu'il leur adressoit. De temps en temps il alloit visiter les prisonniers, et leur administroit les sacremens.

Il n'avoit rien plus à coeur que de donner une existence stable aux deux écoles qu'il avoit formées Tannée précédente. Durant son dernier séjour à Londres, il augmenta beaucoup le nombre des élèves. Il lui falloit des secours ; mais la divine Providence lui faisoit trouver les ressources nécessaires dans la charité des personnes riches , auprès de qui il alloit plaider la cause des pauvres enfans qu'il voyoit abandonnés ; et pour rendre son œuvre durable 5 voici un expédient que lui suggéra son zèle. Quelques jours avant son départ , il invita un certain nombre de catholiques zélés , à se rendre à une maison de campagne qui n'étoit pas éloignée de la ville , pour y dîner tous ensemble. On n'eut pas de peine à trouver des convives. La société fut composée tout-àfait à son gré. Le repas se fit avec la frugalité convenable à des chrétiens que la charité réunit à une même table , mais avec toute la cordialité qu'inspire cette vertu. Comme l'innocent festin n'étoit qu'une préparation à une œuvre sainte , dès qu'il fut fini , M. Thayer fit à la compagnie une exhortation familière sur l'importance et la nécessité de l'instruction des pauvres. Elle fut suivie d'un autre discours

( 8o ) prononcé par un enfant de ses écoles , au nom de tous les autres. H proposa ensuite le plan d*uo établissement fixe et permanent ; et pour procéder efficacement à l'exécution , on ouvrit une souscription. L'espérance de notre missionnaire ne fut pas trompée , et la semence de la parole , qu'il venoit de répandre dans l'assemblée, lui rapporta non - seulement de quoi faire subsister les deux écoles , composées chacune de cinquante enfans , mais encore de quoi les perfectionner et les étendre.

Je n'ai plus à vous raconter que deux ou trois événemens qui méritent d'avoir place dans cette lettre. Le premier vous fera connoître la trempe et la fermeté du génie de M. Thayer , comme son estime et son affection pour les pauvres. Un des catholiques les plus respectés et les plus pieux de son troupeau , son intime ami , mourut entre ses bras. La famille , dont la fortune étoit honnête , désira pour lui des obsèques solennelles. M. Thayer les refusa ; on fit de vives instances , et on le trouva toujours dans les mêmes dispositions. Les parens pressèrent encore , et joignirent aux prières quelques marques de mécontentement ; mais ' jamais ils ne purent lui faire changer d'avis. Le motif de son refus étoit que s'il eût été possible de faire de pareilles obsèques pour tous les autres 9 il y auroit consenti de bon cœur ; mais que cela ne pouvant se faire , vu leur

( 8i ) extrême pauvreté , et que d'ailleurs tous les membres de la même paroisse étant égaux dans l'ordre de la religion , tous par conséquent lui étant également chers , il vouloit aussi , dans ce qui concemoit leur salut et leur ame , les traiter tous également. Il promit donc une Messe basse pour la personne décédée , et per^ sista dans son premier sentiment , faisant remarquer à ceux de la famille qui étoient d'avis contraire , que la vertu du saint sacrifice , pour le soulagement des morts , étoit indépendante de l'appareil et de la pompe dont ils vouloient qu'il fût accompagné.

Le second trait vous fera admirer les voies de la Providence et la singularité des moyens qu'elle prend souvent pour opérer la conversion des âmes. Un jeune homme , je ne sais par quel travers d'esprit , s'étoît mis dans la tête d'insulter le premier qu'il rencontreroit en son chemin , et qui lui auroit l'air d'être un prêtre. M. Thayer fut l'homme sur qui tomba l'aventure. L'Anglais , soupçonnant qu'il étoit prêtre , lui adresse la parole , en le frappant , et lui dit entre autres choses :

Fais pénitence de tes péchés , et renonce à ta magie. M. Thayer le regarde avec, bonté , lui répond avec douceur , et lui demande les raisons qu'il avoit d'en agir ainsi. Le jeune homme prend un ton plus modéré, lui dît de le suivre dans sa maison j celui-ci l'accom--

pagne volontiers : arrivé cliez lui , TaventUrier se dit disciple d'un propliète. Son maître ne s'y trouvoit pas alors. M. Tbayer l'engage de lui procurer une entrevue avec lui , et le quitte en disant: Priez-le de me venir voir. Quelques momens après le prophète paroît , et Ton entre d'abord en conversation : elle roula sur des matières de religion. M. Thayer ne se fit point connoître pour catholique. Un des premiers propos du prophète fut qu'il avoit été ravi , comme saint Paul , au troisième ciel. Il ajouta que lui seul avoit sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés ; que le Saint-Esprit agissoit en lui d'une manière toute particulière , en lui inspirant de saints gémissemens qu*il ne faisoit point éprouver à d'autres. Il lui en exprima plusieurs , et conclut par demander à M. Thayer s'il pouvoit faire et dire les mêmes choses que lui. « Je vous avouerai , » lui répondit M. Thayer , que jamais je n'ai » entendu de pareils gémissemens ; mais je 5> voudrois savoir quel est votre Credo , et » connoître les dogmes dont vous faites pro- » fession. » Pour toute réponse , le prophète s'excusa sur ce que son symbole n'étoit pas encore achevé. Ils se quittèrent en se promettant de se revoir bientôt. M. Thayer ne tarda pas à le prévenir. Après avoir converse avec lui quelque temps , lui laissant toujours ignorer sa religion , il se déclara enfin ; et ne

( 83) Toyant pas dans le prétendu prophèfe grande opposition à Tentendre , il tenta , par toutes sortes de moyens et de motifs , de lui en persuader la vérité. Le disciple étoît présent , et ce fut pour lui seul que M. Thayer parla efficacement ; car il se rendit à la lumière que Dieu présentoit à l'un et à l'autre , et le prophète demeura dans l'aveuglement. Ce fut notre missionnaire qui fut dès-lors maître du jeune homme , et il entreprit de l'instruire à fond de la foi catholique. Le coeur étoit rendu et parfaitement soumis , il fallut peu de temps pour achever en lui l'œuvre de la grâce , et le rendre capable d'abjurer. Quand M. Thayer eut bien instruit son néophyte , il retourna chez son premier maître ; et après lui avoir exposé les différens points de la foi catholique , il lui demanda ce qu'il en pensoit. Chose bien remarquable : le prophète , loin de contester et de le contredire , le confirme dans les sentimens dont il venoit d'entendre l'exposé, jusqu'à lui fournir de solides argumens en faveur des dogmes de l'Eglise romaine. Il insista en particulier sur ce que Notre-Seignetir avoit laissé à l'Eglise le pouvoir de remettre les péchés , soutenant qu'après lui c'étoit à elle qu'il failoit s'adresser pour l'obtenir ; car il se disolt au-dessus de tout , et se regardoit comme revêtu de la puissance principale. Pour cette fois , ce nouveau Balaam prophétisa si

( 84) bien , qae son ancien disciple , qui ne Totilut plus l'être que de M. Thayer , s*attacha uniquement à celui*ci , et fit sa profession de la foi catholique entre ses mains , le 24 octobre 1786. Ce fut une des dernières conversions dont M. Thayer a été Tinstrument avant de quitter Londres : peut-être que s'il y fut reste un ou deux mois de plus , il en auroit achevé une autre , qu'il n a eu que le temps d'ébaucher* Voici le fait :

Tout prêtre catholique qu'étoit M. Thayer , plusieurs ministres le voyoient souvent ; ils s'entretonoient toujours avec lui sur les matières de la foi dans un esprit de modération et de paix , parce qu'il savoit les gagner par sa douceur , et s'en faire presque des amis.

Entre ceux dont on lui parla , il s'en trouva un nommé Wincheiter , né comme lui en Amérique , et qu'on lui donnoit pour un homme de beaucoup d'esprit. Il avoit été élevé et instruit par un autre ministre américain , Qont la doctrine est que Dieu , quelque temps après la fin du monde , sauvera les âmes de l'enfer. Le disciple enchérissoit sur son maître, et prétendoit que les démons eux-mêmes verroient aussi la fin de leurs tourmens. Comme M. Thayer connoissoit en Amérique plusieurs parens de ce ministre , il alla le voir en qualité de compatriote ; et après les complimens ordinaires , il lui témoigna le désir qu'il

( 85 ) sivoitde rentendre raisonner sur Topinion qu'il enseîgnoit , touchant les âmes condamnées au supplice de Tenfer. Un des plus forts argumens du ministre fut l'autorité du grand Origène ( c'étoit son expression ) , qui Tavoit soutenue dans le second siècle. Cette doctrine , observa-t-il , a été long-temps obscurcie ; et depuis Tépoque fatale de la nuit papistique , elle est demeurée comme ensevelie dans les plus épaisses ténèbres ; mais la nouvelle ré* forme a commencé enfiA à la faire reluire , et peu à peu vous la verrez reprendre son premier ^lat. M. Thayer , laissant toujours ignorer qu*il étoit catholique , après l'avoir laissé parler , sans témoigner ni mécontentement ni surprise , parla à son tour , et discuta la matière avec beaucoup de tranquillité; car , d'après l'expérience que j'en ai faite pendant les quatre années que j'ai vécu avec lui , je dois remarquer en passant que personne n'est plus mattre de soi-même , lorsqu'il s'agit de traiter quelque point de controverse , et qu'il est difficile de mieux se posséder que lui dans toute espèce de discussion. Le ministre l'écouta avec intérêt et dans le plus grand calme : loin de marquer du mépris pour les raisonnemens qu'il venoit d'entendre , il parut estimer le controversîste qui venoit de conférer avec lui ; et quoiqu'il eût avancé son sentiment avec un grand air de confiance y il

ii*cn eut pas assez pour entreprendre de réfuter M. Thayer. L'entretien se termina donc par une promesse de se revoir. Les visites furent fréquentes, et Wincheiter temoignoit toujours beaucoup d*amitié à notre missionnaire , dont il ne paroissoit pas soupçonner la religion. Chaque fois c'étoit de nouvelles déclamations contre les papistes. Le préjugé alla jusqu'à lui faire dire que jamais il n'auroit le courage d'habiter , et ne pourroit pas même dormir dans une maison habitée par des catholiques, ce Pour moi , lui repartit alors » M. Thayer , toujours avec la même dou- » ceur , je ne vous dissimulerai point que » je n'en ai pas une opinion tout-à-fait si » désavantageuse. J'en ai fréquenté beaucoup , » j'ai lu beaucoup de leurs auteurs , je m'at- » tendois à trouver chez eux mille absur- » dites ; leur doctrine , au contraire , m'a » paru fort raisonnable. » Le ministre allégua tout ce qu'il put lui venir à l'esprit de plus favorable à la sienne , prit avec chaleur la défense de la réforme , et n'épargna pas les injures contre l'Eglise romaine. Après lui avoir donné tout le temps de s'expliquer , M. Thayer/ ne voulut pas garder plus longtemps le silence sur sa foi , et lui dit en souriant : Eh bien ! c'est à un prêtre catholique que cous parlez. Le ministre , frappé et presque déconcerté à cette parole , n'ose plus

( 8? ) ouvrir la bouche. Ce qui lui ût tout à coup la plus vive impression , ce fut le contraste de ce torrent d'injures qui étoit sorti de sa bouche contre les papes et les papistes , avec la douceur inaltérable qu'avoit montrée son adversaire toutes les fois qu'ils avoient conféré ensemble. Cette considération Tébranla plus elle seule que tous les argumens ; et du moment où il la fit y ce ne fut plus le même homme. M. Thayer sut profiter de la bonne disposition où il le laissa ; il lui procura , et lui mit luir même entre les mains beaucoup d'excellens livres où il pût étudier et reconnoitre par ses propres yeux la véritable doctrine dont les catholiques font profession. Entre ces di0erens ouvrages , celui qui Ta touché le plus , c'est la lecture des vies des Saints. Lorsque M. Thayer lui dit adieu , il lui avoua que depuis qu'il l'avoit commencée , il croyoit aux miracles qui y sont rapportés , ajoutant qu'il ne pouvoit se défendre d'un grand sentiment de respect pour la Religion catholique. Il en a déjà donné une preuve éclatante. Peu de jours avant son départ , M. Thayer lui proposa d'aller assister à une confirmation. Il s'y rendit avec lui , accompagné de sa femme ; et après la cérémonie , il se jeta aux pieds de Tévêque catholique qui venoit de la faire , en lui demandant sa bénédiction.

Il ne me reste plus qu'à vous parler de

( 88) Tadieu que fit M. Tliayer à son cher troupeau de Londres, lorsqu'il eut reçu d'Amérique la lettre qu*il attendoit depuis si long— temps. Le lieu ordinaire de rassemblée , qui étoît toujours rempli autant de fois qu'il parloit , ne put contenir la moitié de ceux qui vinrent entendre son dernier discours. Il avoit autant d'auditeurs au-dehors qu'au-dedans.

Il eut à peine ouvert la bouche pour leur annoncer la nécessité où il étoit de prendre congé d*eux , et leur témoigner la douleur que lui causoit cette séparation , que tous fondirent en larmes. H leur rapporta en peu de mots les leçons les plus importantes qu'il leur avoit données pendant sa mission , et insista particulièrement sur les desseins de la miséricorde divine , dans l'ouvrage de sa propre conversion. « Qui sait , leur dit-il en subs~ » tance , si ce n'est pas pour votre salut que » la bonté divine a daigné m'éclairer , et que » la main du Seigneur m'a conduit au milieu » de vous ? Peut-être la Providence ne m'a- » t-elle daigné retirer de l'erreur que pour » m'ordonner de venir porter ici le flambeau » de la foi à plusieurs ^ travailler à vaincre ^> l'endurcissement de quelques-uns, ranimer » la piété toute languissante des autres. Peut- » être les instructions que je vous ai faites » sont-elles le dernier rayon de grâce que le » Ciel vous a réservé ; hé ! qu'il sera terrible

(89) » le compte que Jésus-Christ vous en deman- » dera au dernier jour ! car nous paroitrons » vous çt moi au tribunal de ce grand Juge ; » moi , pour répondre de Tusage que j'ai fait ^y de la grâce du saint ministère , en vous en- » seignant , en vous exhortant en son nom ; » et vous , pour répondre sur les fruits que ^i vous^ en aurez retirés , etc, »

Il termina sa prédication en leur recommandant , avec beaucoup d'instance et de zèle , l'invocation des Saints , la prière pour leurs frères et sœurs défunts , une tendre piété pour les saints Anges (i) , et une fervente dévotion à la Mère de Dieu. Ce dernier discours fit beaucoup de fruit. On marquoit le plus grand empressement à le voir encore une fois , à lui demander sa bénédiction , à se

(i) «( Une des dévotioos les plus solides et les plas rai^ sonnables , ëcriyoit à quelqu'un M. Thayer , est celle qo'on a pour les saints Anges , puisqu'elle a pour fondement les bienfaits sans nombre que nous en recevons. Mais elle doit être bien tendre , surtout envers nos Anges gardiens > à qui nous sommes redevables d'une infinité de gr&ces temporelles et spirituelles. Je me reproche beaucoup d'avoir si souvent manqué de respect à mon Ange gardien , et je suis bien résolu d'éviter avec le plus grand soin , à l'avenir, tout ce qui pourroit lui déplaire. Après la dévotion à Jésus et à Marie , c'est celle-ci que je tAche le plus d'inspirer , particulièrement aux jeunes gens , comme un excellent préser* vatif contre le péché , et un dts plus sârs moyens d'avancer dans la vertu )»

confesser à lui. Plusieurs auroient voulu le retenir encore , et venoient lui demander quelques jours de délai pour se mettre entre ses mains et exécuter enfin le projet de conversion qu'ils formoient bien sincèrement.

C*étoit un spectacle qui retraçoit celui des fidèles de Milet et d'Ephèse se jetant au cou de saint Paul , et l'embrassant, les larmes aux yeux , lorsqu'il les quitta pour se rendre à Jérusalem. Magnus fieius facius est omnium , et procumbenies super collum ejus deosculabantur eum (i). Mais Dieu appeloit son mi~ nistre dans une autre terre , et quoiqu'il lui en coûtât infiniment pour s'arracher à ses néophytes et à tous ceux de son cher troupeau qu'il chérissoit comme une mère chérit ses enfans , il leur dit le dernier adieu. Jamais séparation ne fut plus pénible de part et d'autre. Il ne s'en consola que dans la confiance où il étoit que le digne ouvrier au zèle de qui Dieu les abandonnoit leur donneroit tous ses soins. ^

Comme l'équipage d'un missionnaire est toujours prêt , l'empressement qu'avoît M. Tliayer de courir à sa nouvelle mission l'eut bientôt conduit dans le vaisseau qui devoit le ramener en France. Il partit de Londres le 14 septembre. Dans son premier voyage

(1) Act. ao , 37.

(91 ) d'Angleterre , du port de nier où il avoît débarqué en France , il ne s etoit pas rendu à Paris par la voie la plus courte ; il a voit cherché , au contraire , toutes les occasions que pouvoit lui offrir une route détournée , de satisfaire ou sa dévotion , en faisant quelque pèlerinage , ou son zèle , en visitant quelques nK)nastères pour y porter quelques paroles d'édification ; mais pour cette fois rien ne le retarda , et je fus fort surpris de le voir arriver avant même qu'il eût pu me donner avis de son retour.

Ce fut le i8 juin 1789. Dès le lendemain il prit ses mesures pour aller au plus tôt s'embarquer à Nantes , oh. Ton équipoit plusieurs bâtimens , soit pour Boston , soit pour quelques autres villes des Etats-Unis. Il se mit en route le 8 juillet suivant, et y arriva peu de jours après. C'est au séminaire qu'il a attendu le moment de s'embarquer. Il avoit pris le chemin d'Orléans et de Tours , pour avoir la consolation de visiter le tombeau de saint Martin , et de recommander sa mission à ce Thaumaturge des Gaules. Toutes les personnes pieuses de ces deux villes , qui en avoîent entendu parler , se sont empressées de le voir et de s'entretenir avec lui. Plusieurs même ont contribué généreusement aux frais de sa mission , en lui fournissant des ornemens , des vases sacrés , etc. Il a trouvé le même zèle

(90 à Nantes , et personne n'en a plus témoigné que M. l'Evêque de cette ville. Partout où il passoit , on ne pouvoit considérer sans émotion le changement qu'avoit opéré la grâce dans ce vertueux missionnaire , et la confiance avec laquelle on le voyoit partir seul pour un pays tout habité par des protestans , plus joyeux qu'un homme qui va prendre possession d'un riche héritage. N'est-ce pas ici le lieu de lui appliquer à la lettre ces paroles qui ont été dites autrefois de l'Apôtre des Gentils , et qu'il rapporte lui-même dans son épître aux Galates. <f Après avoir blasphémé » contre la sainte Eglise , le voilà qui annonce » hautement la foi qu'il combattoit , et qui » va publier la vérité où il avoit appris et » enseigné l'erreur : » Qui persequebaiur nos nunc Evangelizai fidem- quam aliquandà ejcpugnabat (i).

Depuis l'époque de son départ , j'ai reçu de lui deux lettres. Voici la première en substance , datée du 12 février dernier. « Me voici enfin arrivé à Baltimore , après onze semaines de nav^ation. La traversée a été fort pénible. Nous avons eu des vents affreux et essuyé les plus terribles tempêtes. Au vingtième jour nous étions encore dans la baie de Biscaye.

Je n'ai presque pas éprouvé le mal de mer.

(1) Gai. 1, a3.

(93) A trois >jours près , où le mouvement da vaisseau étoit trop violent , Dieu m*a fait la grâce de n*en pas laisser passer un seul sans célébrer la sainte Messe : ce qui m*a consolé beaucoup des longueurs et des difficultés du voyage. J*ai été on ne peut plus satisfait du capitaine et du lieutenant. Je n'ai pas entendu sortir une seule parole licencieuse de leur bouche. Nous nous sommes entretenus souvent de la religion. Us étoient protestans. Le premier n*est pas décidé , comme le second , à embrasser la nôtre ; mais il pense très-sérieusement au parti qu'il doit prendre. Pour les matelots , ils m'ont écouté ; c'est tout ce que j'en ai pu obtenir : ce sont des hommes trop livrés à leurs sens pour goûter les maximes de l'Evangile. Je vais partir avec M. CaroU , élu évêque des nouveaux états , qui réside à Baltimore , pour me rendre à Philadelphie , d'où j'irai au plus tôt à Boston : de là je vous informerai , dans son temps , de ce qui pourra le plus vous intéresser. »

La seconde lettre , datée de Boston , le 17 juillet , m'est parvenue à la fin de septembre. Je me bornerai à vous en transcrire les traits les plus remarquables. « Je suis arrivé , m'écrit-il , à Boston , le 4 janvier. J'y ai été reçu partout de la manière la plus flatteuse. Ma famille m'a témoigné la plus grande joie de mon retour. Le gouverneur de la ville ,

(94) dont j*ai été autrefois aumônier 9 m'a promis de faire tout ce qui dépendroit de lui pour seconder mes vues , et favoriser l'œuvre qui m'avoit appelé à Boston. Je n'ai reçu que des honnêtetés de tous les ministres de la ville : plusieurs m*ont visité , et ils l'ont fait avec un ton de cordialité auquel je ne devois pas m'attendre. Les officiers de la douane ont porté la politesse à mon égard jusqu'à ne vouloir rien prendre pour les caisses, quoique grandes et en assez grand nombre , que j'ai fait venir de France et d'Angleterre ; parce qu'ils ont considéré tout ce qu'elles renfermoient comme choses destinées à des usages sacrés.

» Dès le premier dimanche après mon arrivée , j'ai prêché la parole de Dieu. On est venu en foule pour m'entendre. On est fort curieux de savoir quelle est notre croyance. La tolérance entière accordée ici à toutes les sectes , m'a donné toute liberté de la faire connoître ; mais je n'ai pu satisfaire longtemps la curiosité et l'empressement du peuple de Boston. Il n'y avoit pas quinze jours que je demeurois dans cette ville , et il plut à Dieu de m'envoyer une maladie qui me retint au lit pendant plus d'un mois. C'étoit un rhumatisme dont les douleurs étoient fort aiguës. Le mal me parut si grave un jour , que je crus devoir demander le saint Viatique à un

(95) Prêtre français avec qui je travaille ici à rœuvre du Seigneur et de son Eglise. Je ne tardai pas à me rétablir ; et dès que j'en eus la force , j'usai de la permission qui m'avoit été accordée de dire la Messe dans ma chambre. Dès que ma santé me Ta permis , j'ai repris mes fonctions , prêchant , confessant , et visitant le peu de brebis qui composent notre troupeau naissant. C'est toujours le même empressement à venir m'entendre de la part des protestans ; mais le grand nombre s'en tient là. L'indifférence et la philosophie, qui régnent ici autant que partout ailleurs , sont un obstacle au fruit de la prédication , qu'il est bien difficile de détruire ; obstacle toutefois qui ne me décourage pas. J'ai eu la joie de recevoir quelques abjurations ; et nos chers néophytes me remplissent de consolation par la sainteté de leur vie. Environ une centaine de catholiques français , irlandais et américains , voilà de quoi est formée jusqu'à présent notre Eglise ; j'en vois à peu près une douzaine entendre la Messe tous les jours. J'instruis quelques protestans que j'espère rendre à notre mère commune. Si Dieu daigne multiplier ici le nombre de ses enfans , j'aurai le soin de vous en informer. Je recommande instamment notre mission à vos prières. Il faut des ouvriers pour la culture du vaste champ qui se trouve abandonné depuis si long-temps dans les Etats*

( 96 ) Unis. Exhortez MM. vos séminaristes à venir y exercer leur zèle , et inspirez-leur la généreuse ambition de conquérir à Notre-Sei~ gneur les âmes qui vivent éloignées de son royaume. »

C'est ici , Monsieur , que je terminerai l'histoire de M. Thayer , jusqu'à ce qu'il se présente de nouveaux événemens propres à intéresser votre piété et celle des âmes saintement confédérées pour demander au Seigneur l'heureux succès de ses travaux.

J'ai l'honneur d'être , etc.

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