REGLES POUR PRESIDER UN BANQUET
Le succès d'un banquet ou d'un diner dépend en grande partie de la façon dont il est présidé.
Si le dîner est offert par une société, par un comité ou par une institution, c'est au président que reviendra naturellement la place d'honneur et la présidence du -dîner ; quand une personne oft're un dîner de politesse ou de politique, c'est elle qui prendra la présidence.
Lorsqu'il s'agit d'un dîner offert par une personne aux membres d'une corporation ou d'une profession, comme par exemple dans un dîner offert à la presse sans qu'il y ait d'amphytrion présents, s'il n'y a personne de désigné par sa position pour présider, il est de mise d'inviter un
personnage en vue à présider ou même de laisser aux convives le soin de choisir celui d'entre eux auquel ils désireraient voir confier la présidence.
Le président reste debout jusqu'à ce que tous les convives se soient assis; quand il prend son siège, c'est signe que Ton peut commencer à servir et que la fête commence.
Le président est servi le dernier et, au cours du dîner, il doit veiller soigneusement mais sans affectation, qu'aucun des convives ne soit négligé par les serviteurs.
Si le président est obligé de faire des observations aux serveurs, il ne doit pas le faire à haute voix de façon à être entendu de toute la table, mais il doit appeler le garçon auprès de lui et lui donner ses instructions à voix basse.
C'est lorsque commencent les toasts et les discours que les devoirs du président deviennent plus sérieux. Son rôle est celui d'un modérateur. Il exige le silence lorsque les santés sont proposées et veille que le calme soit observé au cours de la réponse.
Bien que le vin délie considérablement la langue, l'homme bien élevé devra s'abstenir de parler à haute voix ou de chuchotter à l'oreille de son voisin lorsqu'une personne parle. D'ailleurs ce sera le devoir du président de veiller que cette règle soit scrupuleusement observée.
Un président habile devra laisser un certain espace de temps entre les toasts, afin de permettre aux convives de rire et de causer entre eux. Il doit veiller que les santés et les réponses ne soient pas trop longues et ne se succèdent pas trop rapidement.
Pour l'ordre des santés et leur proposition, diverses coutumes sont en vigueur.
Le plus généralement, la liste des santés est préparée d'avance avec les noms de ceux qui les proposent et de ceux qui y répondent.
Les santés officielles sont généralement portées par le président, sans discours : ce sont les santés du Souverain et des chefs d'Etat.
Les autres santés sont attribuées à des convives que le président invite à tour de rôle, suivant l'ordre fixé.
Dans certains banquets américains donnés par de grands clubs ou des associations, un des membres anciens et autorisés, est désigné comme " Toast-Master " ou Maître de cérémonies. C'est lui qui a la direction des santés ; armé du maillet traditionnel, il impose silence et désigne le convive qui doit parler ou répondre à une santé, et son appel sert de présentation.
Mais c'est surtout lorsqu'il n'y a pas de programme établi que les fonctions de président nécessitent du tact et de l'à-propos.
Dans ce cas, chaque convive qui veut proposer une santé, en informe le président par une carte qu'il lui fait parvenir ou en fait la demande directement en ces termes: " Monsieur le président, avec votre gracieuse permission, je proposerai telle santé? "
Le président consent d'un signe de tête, se lève et dit :
'* Messieurs, veuillez, je vous prie, écouter M . . . qui va proposer une santé."
Le président doit veiller que les convives soient servis des vins qu'ils préfèrent et qu'au-
cun ne soit oublié lorsque les bouteilles circulent.
Si une personne est invitée à répondre à une santé, le président doit faire tous ses efforts pour obtenir d'elle quelques mots en échange de l'honneur qu'elle reçoit. Mais s'il est évident pour le président que le convive ainsi désigné est mal à l'aise et souffre réellement d'être appelé à répondre, il est de son devoir de le tirer d'embarras au moyen d'une diversion heureuse et spirituelle qui dégagera la victime sans lui infliger de discours et aussi sans froisser sa vanité. TJn homme intelligent ne manquera pas d'imaginer un subterfuge de ce genre.
Parmi les bons vivants anglais qui font autorité en cette matière presque inconnue en France, où la conversation de table est générale, sans recourir à la solennité des toasts, sir Walter Scott à laissé quelques principes fondamentaux qu'un maître de maison ou un président de banquet devrait savoir par cœur. D'ailleurs, ils sont courts et originaux :
" 1° Faire passer le vin quatre ou cinq fois
avant de prendre ou de laisser prendre la parole. Un léger filet de vin dispose favorablement les convives et fait disparaître la timidité de ceux qui ont à parler. En somme, préparez-les à être amusants et amusés;
"2° Allez, marchez. Ne songez pas à dire de belles choses, personne n'y tient, pas plus qu'à écouter la belle musique dont on fait un gaspillage dans tant de repas. Parlez à l'aventure et tâchez de trouver le mot pour rire. Vous trouverez des gens qui se contentent des plaisanteries les plus extraordinairement indifférentes, pourvu que vous puissiez saisir le goût de la compagnie. Même une compagnie de haut ton, composée de convives très collet-monté, peut-être charmée par un président jovial, un peu sans gêne, mais avec de l'à-propos et de la bonhomie. Choisissez avec soin votre sujet; le discours pourra être ensuite ce qu'il vous plaira. Si un ivrogne ou un imbécile commet quelqu'impair, tâchez de vous en tirer par une farce ou un bon mot, mais n'invoquez jamais votre position de président, à moins que le cas ne soit grave.
L'autorité qu président doit s'exercer avec précaution. La patience vous assurera l'appui de tout le monde;
" 3° Lorsque vous aurez bu quelques verres pour faire l'aimable et bannir la modestie, si vous en êtes atteint ; prenez garde au verre ! Il n'y a rien de plus ridicule pour un président que de perdre la tête dans les chopines.
'' Finalement, soyez toujours bref et coupez de temps en temps votre discours par une bonne lampée."
Les coutumes françaises, comme nous l'avons dit, sont beaucoup moins cérémonieuses et alambiquées. On a tenté de faire renaître l'antique mode de choquer les verres, en buvant à la santé les uns des autres, l'usage de trinquer aimé des vieux Gaulois. Cette habitude n'est pas encore revenue. On toaste comme en Angleterre, ou mieux on porte des santés individuelles, ce qui est encore une vieille coutume française.
Le toast, en dehors du monde officiel, dans un milieu français, doit être simple et court.
Si l'amphitryon compte au nombre de ses invités un convive d'un mérite reconnu ou d'un rang élevé, il porte sa santé avant celle d'aucune autre personne; car, en général (et c'est l'hospitalité française) l'hôte doit proposer les toasts; l'initiative n'appartient aux invités que si l'on se trouve réunis pour fêter l'anniversaire de l'amphitryon, un succès qu'il a obtenu, un bonheur qui lui est survenu. La santé de la maîtresse de maison n'est jamais oubliée, non plus, en France. Comme toutes les autres dames auxquelles on porte fréquemment des toasts dans l'usage français, la dame du logis se borne à s'incliner et laisse son mari ou son fils ou son père répondre en son nom.
Un convive ne se permettra pas de proposer la santé des hôtes que s'il y est autorisé par l'âge ou par une certaine position. En conséquence, c'est l'invité placé à droite de la maîtresse de la maison qui est investi de ce privilège; c'est d'ailleurs presque toujours le personnage le plus important de la table. (Quant à l'hôte, si jeune qu'il soit, il peut toujours porter la santé de ses invités.)
Celui qui propose un toast, se lève en tenant son verre à la hauteur de son visage et s'inclinant vers celui dont il doit porter la santé, dit: '' Je lève mon verre, ou je bois (cette dernière formule est plus simple et, par suite, plus élégante) à la santé de M. . . ou de Mme. . ." Les autres convives se soulèvent de leurs sièges et tous les verres s'approchant les uns des autres, on répète le nom proposé : ''A M . . . " Les hommes vident leurs verres et les femmes peuvent y mouiller seulement leurs lèvres.
L'hôte à la santé duquel on vient de boire riposte toujours. Il se lève également et peut répondre ceci: " x-\ mon tour, je bois à tous ceux qui ont bien voulu s'asseoir autour de ma table." Tout le monde vide son verre de nouveau.
A un mariage, on boit aux jeunes époux. Ils sont dispensés de répondre. Les deux, pères remercient à leur place. '' Je bois au bonheur de la charmante épousée et de l'heureux mari, à leur prospérité, etc."
A un baptême, on boit au nouveau-né (il est
également dispensé de répondre, laissant ce soin et bien d'autres, à son père). " Je bois à la longue vie, au bonheur et à la prospérité de l'enfant qui vient d'entrer dans ce monde et qui, dès à présent, peut nous compter pour des amis. Je bois à ses heureux parents."
A un anniversaire de mariage : " Je bois à la continuation du bonheur de nos aimables hôtes; qu'ils célèbrent bien longtemps cet anniversaire heureux." A des noces d'argent: "Je bois à ce long bonheur, souhaitant à nos hôtes des noces d'or et de diamant."
Pour un succès: '' Je bois à l'avancement ou à la promotion que notre hôte a si bien mérité (ou à l'événement heureux, en le nommant) et dont nous nous réjouissons tous sincèrement."
A une suspension de crémaillère, l'hôte dit: '' Je bois à la santé de tous ceux qui ont bien voulu se réunir autour de moi, et je souhaite qu'ils reviennent souvent dans ma nouvelle demeure. . ."
Ce n'est plus la mode en France, bien qu'elle ait été en grande vogue parmi nos aïeux, de
chanter au dessert. Pourtant, dans une maison parisienne où l'on s'occupe d'art, on a tenté cette gaie résurrection pour les dîners, d'où l'extrême cérémonie est bannie. On a apporté à chacun des invités, une assiette à dessert sur laquelle était peinte avec l'air noté, une des vieilles et charmantes chansons de France. Un convive chantait c-ette chanson dont tout le monde reprenait le refrain en chœur; ce sont des fantaisies que l'on ne peut s'offrir que dans certains milieux spéciaux.
Toast au Commerce-
Messieurs,
Je ne crois pas qu'il y ait de sujet qui offre à l'éloquence un champ plus vaste que le commerce, et je ne connais pas de classe d'individus qui méritent plus de jouir des douces choses de ce monde que les marchands. L'homme a l'instinct mercantile: quand il est jeune il échange
des couteaux de poche contre des cigarettes; rendu à un certain âge il spécule sur les connaissements, il trafique à la bourse, il signe des billets et se livre à tout ce qui constitue le commerce. Le principe de la vente et de l'échange est vieux comme le monde et procède des civilisations antérieures; le chrétien civilisé et le sauvage emplumé le pratiquent avec une égale aisance. Naturellement, on en abuse quelquefois comme d'une foule d'autres bonnes choses, par exemple on a été l'implanter jusque dans les mœurs politiques, ce qui était, sûrement, dépasser le but. Mais tant qu'on ne le prostitue pas à cette fin ou à d'autres du même genre, le commerce est un grand outil de civilisation. Sans le commerce nous n'aurions pas pu dîner comme nous avons dîné ce soir et nous n'aurions pas dégusté les vins excellents qui ont égayé notre banquet. A mon avis, du moment que les marchands garnissent les marchés du monde, ils ont bien le droit de goûter aux excellentes choses qu'ils mettent à notre portée. Le commerce, en tout cas, est un instrument d'éducation admirable. Il provoque les découver-
tes les plus utiles de la science, il réunit les extrémités de la terre, il suscite l'amitié parmi les différents groupes et les diverses races en les unissant par un lien d'intérêt commun. Il exerce une salutaire influence en empêchant ou en atténuant les querelles nationales et se prête au développement de la philanthropie sous toutes ses formes. Ainsi, sans le commerce il n'y aurait pas de missionnaires chez les sauvages; le missionnaire suit le commerce, il est vrai qu'il est suivi lui aussi par le rhum, la poudre à canon et autres produits délétères, mais il contrecarre tout cela avec des bibles et des livres de prières qui doivent siàrement être un antidote suffisant, de telle façon que le dernier mot reste à la civilisation et cela, grâce au commerce.
Si j'avais le don de la parole, je pourrais encore m'étendre là-dessus, mais je ne veux pas abuser et je vous quitte en vous demandant de remplir vos verres et de boire " Au succès des entreprises commerciales, source de la prospérité nationale et instrument de la civilisation."
A un dîner de marehands de nouveautés.
Messieurs,
Les nouveautés, les '' marchandises sèches " qui sont votre commerce, sont traitées quelquefois comme une chose bien peu poétique. J'avoue que le nom usuel manque de charme; néanmoins qui niera tout ce que contient de poésie l'occupation à laquelle vous vous livrez? Lorsqu'un pédant s'est écrié : " la beauté sans atours est la plus chatoyante ", il proférait à la fois une bêtise et une calomnie. Va-t-on dire que la beauté ne tire pas un charme plus exquis du choix d'étoffes seyantes et que la laideur même ne peut pas fasciner quand elle est élégamment drapée? Notre grand mépris pour les tribus barbares provient surtout de ce que le nu est de rigueur dans leur cérémonial. Le vêtement est à l'humanité ce que la monture est au diamant ; nous savons tous que la pierre la plus précieuse n'a aucun attrait sans une monture convenable. Les dames, que le ciel les bénisse, ne pourraient pas vivre dans un monde où les étoffes précieu-
ses seraient ignorées et l'homme aurait une drôle de tête si on le dépouillait de son linge blanc et de son drap fin. Platon, pour montrer à ses élèves combien l'être humain aurait l'air ridicule sans les secours de l'art, plumait un poulet et l'exhibait à son école, en disant : '' Voici l'homme à l'état nature, un bipède sans plumes." Votre tâche consiste à fournir les plumes que la nature nous a refusées.
Le désintéressement le plus complet est d'ailleurs votre apanage dans la distribution de vos faveurs. C'est à vous que s'adresse la fiancée rougissante et timide, pleine de joie et d'espérance, et vous l'ornez pour le moment suprême. C'est encore à vous que la veuve s'adresse au comble de la douleur, et vous la promenez tendrement par toutes les teintes funéraires, du noir jais du grand deuil, au violet du demi-deuil. Vos grands magasins sont les parlements où pérorent ces dames, puisque la loi leur refuse accès dr:ns les enceintes délibérantes. Le droit de magasiner est leur droit le plus sacré, comme le nôtre est de payer le compte. Laissons encore longtemps les choses dans le statu quo. . Lais-
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sons pour de longues années à venir le beau sexe se livrer à son petit exercice et aceptons-en la responsabilité d'un cœur léger.
Et maintenant, messieurs, comme le sujet est sec, mouillons-le gaiement et vidons nos verres aux bons maris qui aiment encore à voir leurs femmes bien habillées.
• Réponse.
Aux marchands, avez-vous dit. messieurs.
Nous acceptons ce toast avec gloire. C'est le marchand qui fait la valeur de toutes les productions du monde. C'est réchangé qui procure le plus haut prix pour les produits de l'industrie. Le cultivateur, le fabricant, l'artisan doivent au marchand la richesse et le luxe que leur procurent leurs œuvres. Le marchand prend les récoltes du cultivateur, les articles innombrables du fabricant et il leur donne, en échange, de l'argent, de la soie, du sucre, du thé et des fruits de
tous les climats. C'est par l'échange que les prix grossissent ; l'échange est le ressort de la richesse universelle. Le trafic et le commerce assurent au Canada, sa grandeur et sa liberté. Si le pays est plus riche aujourd'hui qu'il n'était, il y a quelques années, c'est à ses marchands qu'il le doit. A eux nous devons les chemins de fer, les lignes de navigation, les télégraphes, les téléphones, le nerf de la guerre et la joie de la paix. C'est le marchand qui permet au cultivateur de vivre en roi et à la femme et la fille de l'artisan de se parer de soie et de velours. C'est devant le marchand que recule la vie sauvage, c'est derrière lui que s'avance la civilisation. Le '' Roi Négoce " est la seule expression qui rende avec justesse toute la grandeur, l'utilité et l'importance de la profession commerciale; sans fausse fierté, nous acceptons tout ce que vous avez dit d'aimable sur une occupation qui nous est chère, et nous vous en remercions du fond du cœur.
Toast pour un diner d'avocats, par un étranger.
M. hn PRÉSIDENT, MESSIEURS,
Vous êtes tellement accoutumés à l'éloquence que c'est vraiment de la déloyauté d'appeler un profane comme moi à faire un discours. J'aperçois autour de moi tant de visages déjà célèbres, que vous me voyez absolument transi. Si je me fusse douté de votre appel, j'aurais sûrement fait défaut et pour le moment je soumets immédiatement pour ma protection un plaidoyer de suspension de sentence.
Je vous félicite, messieurs, de la bonne harmonie et de la parfaite amitié qui semblent régner autour de cette table. En écoutant les répliques acerbes, les railleries sarcastiques des gens de robe, on ne se douterait jamais qu'en particulier ils puissent être animés d'un amour fraternel aussi prononcé, avec autant de bonne volonté commune. Vous cessez de vous taquiner, je vois, quand vous taquinez la bouteille. Vous ne mêlez ni bitter ni absinthe dans vos verres. Vos flacons d'amertume extérieure font
place aux carafons d'ambroisie. Si j'en juge par ce que nous voyons ici ce soir, messieurs, les altercations dont je parlais sont toutes superficielles, ce sont des questions d'affaires, et les mots un peu raides que le devoir professionnel vous oblige à échanger ne vous empêchent pas de vous aimer les uns les autres. Je vous assure qu'il est bon de pouvoir quelquefois passer derrière le rideau et de juger qu'il n'existe pas tant de liaine entre de bons citoyens, que ces grandes colères sont de la fiction légaile et que la réalité est une bonne et solide amitié. Croyez-moi, messieurs, j'éprouve toujours un vrai plaisir de vous rencontrer dans des occasions comme celle-ci. mais j'avoue que le plaisir est l^eaucoup moins grand lorsqu'en qualité de demandeur ou de défendeur je vous rencontre dans la plus coûteuse de toutes les places d'amusement, au Palais de Justice.
J'espère que cette dernière remarque ne m'exposera pas à être traduit pour mépris de cour, et je me permets de porter le toast suivant qui résume le plaisir que j'ai éprouvé en votre compagnie: " Aux avocats distrayants."
A un diner militaire.
Messie:urs,
Après le maniement des armes, il n'y a rien, je crois, qui puisse autant exciter l'âme d'un so'ldat qu'un duel au couteau avec mêlée de fourchettes, accompagné de l'explosion des bouchons de Champagne et du pétillement des vins mousseux. D'ailleurs, mes amis, je n'ai aucun doute que c'est une manœuvre dans laquelle nous savons tous tenir dignement notre place et le pays ne peut sûrement pas nous demander plus que nous ne sommes capables de faire à cet égard: ce n'est jamais l'enthousiasme qui fait défaut. D'ailleurs pourquoi manquerions-nous d'empressement aujourd'hui? Nous fêtons un anniversaire qui nous est cher, nous nous réunissons pour rappeler fièrement les services que nous avons rendus et pour proclamer joyeusement les services que nous sommes prêts à rendre à nos concitoyens si le besoin s'en fait sentir. Mais il est inutile d'attrister cette réunion par de longs discours, je ne veux pas jeter de
l'eau froide, pas plus dans vos verres, que sur vos esprits et je bats prudemment en retraite en buvant: avec vous pour vous souhaiter d'avoir toujours, à votre côté, une bonne épée et à la main, un grand verre.
Réponse.
Messieurs,
Vous venez de boire lestement la santé bien guerrière qui nous a été portée par notre excellent camarade et ami. Les paroles aimables dont il a bien voulu accompagner ses souhaits, nous ont touchés profondément. Nous sommes également sensibles à la délicate attention dont il a fait preuve en maintenant dans de brèves limites ses compliments et ses remarques. Je suis d'autant plus heureux de sa discrétion que je compte bien le surpasser à cet égard.
La parole n'est pas l'apanage des guerriers habituellement, et ceux que j'ai vu parler beaucoup n'étaient pas les plus batailleurs. Com-
ment, on cite même couramment le cas d'un colonel québecquois dont le bataillon fut appelé pour combattre les Féniens. Les miliciens une fois rassemblés, il commença à leur faire un discours pour leur inculquer la grandeur de leur mission ; quand il eut fini de parler, les Féniens avaient repassé la frontière et il ne restait plus qu'à débander le bataillon.
Mais je ne veux pas qu'il en soit de même ici ce soir et comme je vois plusieurs d'entre vous qui s'agitent désespérément sur leurs sièges, je prends le parti de conclure en exprimant une fois pour toutes la satisfaction que nous cause le bon accueil fait à notre santé, proposée par le camarade qui m'a précédé.
Soyez sûrs que la milice canadienne tiendra à honneur de toujours être à la hauteur de sa tâche, qu'elle suivra constamment le front haut la voie qui lui est tracée par son patriotisme et son dévouement.
Encore une fois, messieurs, merci.
DISCOUIl<= 91
A un diner d'ouvriers.
Compagnons,
S'il y a quelqu'un qui mérite un peu de récréation, qui doit quelquefois jouir de quelques heures de repos en société, c'est bien l'homme qui gagne sa vie à la sueur de son front. Le travail est honorable, c'est vrai, mais on oublie d'ajouter qu'il épuise le travailleur. La marche incessante de la machine humaine en fatigue le mécanisme absolument comme s'usent les volants et les leviers, et il n'est pas mauvais quelquefois de la lubréfîer avec de l'huile de bonne camaraderie. Le travail est le géant sur lequel repose le monde, et si fort qu'il soit, le géant sucomberait à la tâche, si on refusait à son esprit et à ses muscles une quantité légitime d'allégement et de relâchement. Notre intérêt d'ailleurs exige que nous nous réunissions souvent de cette façon amicale pour échanger des idées sur les questions qui nous intéressent en commun et pour nous suggérer mutuellement les mesures que nous croyons propres à amélio-
rer notre condition. Je ne suis certainement pas de ceux qui veulent à tort, considérer comme des ennemis le Capital et le Travail. Au contraire, je considère que la bonne entente et Tharmonie entre ces deux forces est la garantie la plus certaine de leur heureux développement. D'ailleurs, je suis heureux de dire que cette idée se propage sans cesse parmi les hommes d'argent comme parmi les hommes de muscles. Naturellement, il est toujours bien nécessaire que nous veillions à nos affaires. Le capital ne manque pas de dispositions à empiéter hors de son domaine et ce n'est qu'en affirmant conjointement leurs droits que les ouvriers les feront respecter. Ne demandons rien de plus que la justice pure et simple, mais aussi entendonsnous bien pour ne rien accepter de moins ! Mon toast sera donc:
" Le Capital et le Travail, puissent-ils toujours progresser la main dans la main pour l'avantage du plus grand nombre."
Réponse.
IMessieurs,
Vous avez entendu la santé qui était portée et l'empressement que vous avez mis à boire aux nobles et grandes idées qu'elle comportait est un indice bien certain de l'état d'esprit qui anime les ouvriers canadiens.
Nulle part on ne peut trouver une classe d'hommes plus probe, plus loyale et plus honorable que celle à laquelle nous appartenons. C'est une justice que nous pouvons et que nous devons nous rendre parce que personne n'a jamais pu mettre en doute la vérité que je proclame ici.
Si notre pays a été remarquablement indemne des troubles et des difficultés qui ont désorganisé et quelquefois ensanglanté les autres contrées du globe, c'est dû à la sagesse, au patriotisme et à l'esprit de sacrifice qui nous animent. Je ne prétends pas pour cela, que nous n'ayons pas eu des déboires à subir, que nous ayons toujours et en tout lieu été traités comme
nous devions l'être. Nous avons eu certes des heures cruelles à passer; beaucoup d'entre-nous ont quelquefois souffert dans leur famille et dans leur dignité d'hommes, mais ils ont noblement refoulé dans leur cœur tout sentiment de révolte, tout ressentiment des insultes, pour suivre le principe chrétien qui leur conseille de rendre le bien pour le mal et pour attendre du temps, le grand redresseur de tous les torts, la réparation de ce qu'ils enduraient en silence.
Le grand exemple donné par les classes laborieuses du Canada a-t-il été compris et a-t-il eu toute sa portée? Nous l'espérons; car ce serait mal nous connaître que d'attribuer à un autre esprit que celui du dévouement au pays la mansuétude dont nous faisons preuve.
L'ouvrier vit ici en paix à côté du capitaliste et, faisons le vœu qu'il en soit ainsi pour de longues années à venir! Tant que l'état de choses ne se modifiera pas, que notre contrée sera affranchie de ces absorbantes combinaisons où l'or et l'argent s'appliquent à donner le maximum de leur force brutale, il n'y a pas lieu de
croire qu'aucun changement se produise dans l'heureuse situation présente.
Plus tard? Mais, quoi? A chaque jour suffit sa peine. Ne cherchons pas à percer l'avenir et pour le moment contentons-nous de jouir du temps tel qu'il vient, de nous amuser entre camarades et de nous souhaiter à tous bonne chance et bonne vie.
■® * •© -S Diner d'un club nautique.