NOTICE SUR LE BADAK'CHAN
Desctnption générale.
Le Badak'chan est au sud-est de la partie centrale des Ts'ong ling; ses frontières sont à six cents li environ au sud -ouest de Kachgar et de Yarkand. H s'y trouve des villes et des cités; la population en est très florissante : elle compte plus de cent mille familles. Son chef ou roi s'appelle Sultan cha. La force de ce pays, situé sur le flanc droit de la chaîne des Ts'ong ling, consiste dans les précipices qui l'entourent de toutes parts. L'aspect en est très redoutable.
U s'y trouve une rivière qui coule vers le nord, passe entre les deux pays de Bolor et de Badak'chan et arrive à Yéchi dérak où elle se partage en deux branches : l'une se jette au nord dans le lac Tous; l'autre se dirige d'abord vers le sud-ouest, puis ensuite vers le nord où elle se jette dans le lac Yéchi.
^ Divers noms du Badak'chan : sous les 'Hann, j^ ^ B| Ou tcha kouo; sous les Oueï septentrionaux, fâ| -J^ JÈ^ Tçuann yu mo; sous les T'ang, 1^ JH ^ :Hb K'o pann t'o ti, territoire dépendant de K'o pann t'o (K'avand'a). Depuis les Ming jusqu'à nos jours : ;W j^ "^ ijj Pa ta
k'o chann, Badak'chan. (Ancienne transcription A. ^^ SB ^S Pa ta
'heï chang.)
La ville qui est située sur la frontière septentrionale du Badak'chan s'appelle Oua k'ann^
Le Badak'chan est par le 30® 23' latitude nord; par le 43® 50' longitude ouest de la capitale (Péking). H correspond à l'ancien royaume d'Outcha.
Histoire contemporaine.
Lorsque, le huitième mois de la vingt-quatrième année Tç'ienn long (septembre 1759), les deux rebelles Boronidou et K'odzidchan eurent été battus sur les bords du lac Yéchi, ils s'cnfiiirent dans le Badak'chan, poursuivis de près par les troupes du sous-maréchal Fou To. En arrivant sur la frontière de ce pays. Fou To envoya l'un de ses officiers porter une lettre au K'an Sultan cha. U y enjoignait à celui-ci de faire prisonniers et de lui livrer Boronidou et K'odzidchan, qui, pleins d'ingratitude pour la bonté et la faveur spéciale avec laquelle l'empereur les avait toujours traités, avaient osé lever l'étendard de la révolte contre lui.
En ce temps les deux chefs rebelles s'étaient enfui dans le bourg de Sik'nam, qui dépendait du beg Chamour, vassal du K'an de Badak'chan. Ils alléguèrent faussement qu'ils voulaient passer par ce pays pour se rendre à la Mecque. Les deux rebelles profitèrent de ce que le beg Chamour se trouvait à cette époque à la capitale de Sultan cha pour piller et sauvager à leur
^ «ITie district of Wakhan embraces tho main valley of tho Oxus.» Lieutenant J. Wood, A personal nai-rative of a joumey to the source of the river Oxus by the route of the Indus ^ Kabulj and Badakhshan. London 1841.
aise bourgs et hameaux. Chamour (qui accourait sur les lieux) rencontra en chemin l'officier envoyé par Fou To et le conduisit à Sultan cha : celui-ci, se conformant aux instructions contenues dans la dépêche de Fou To, s'empara de Boronidou et le mit aux fers. Puis il cerna les troupes que K'odzidchan avait pu réunir sur la montagne Ar'houndjouk : celles-ci purent cependant se retirer au-delà de la rivière de Baotsinar où il les attaqua. Les rebelles ne purent soutenir le choc de ses troupes : K'odzidchan, qu'une blessure et sa corpulence empêchaient de fuir aisément, fut pris et jeté dans la prison du Badak'chan qui porte le nom de Djaïdjab\
Sultan cha se hâta d'envoyer un émissaire à Fou To pour lui annoncer qu'il faisait sa soumission et qu'il avait pris les deux chefs rebelles. Fou To vit que sa soumission était réelle et lui dépêcha un de ses officiers pour lui ordonner de livrer sur le champ les prisonniers.
' On verra plus loin ce qn'il advint des deux K'odjas. «About a century back, khan Khoja, a Mohamedan ruler of Kashgar, and Yarkand, eminent for bis sanctity, having been driven from bis dominions by the Chinese, took sholter in Badakhshan, bringing with him 40,000 followers. He was wealthy, which circumstance, added to the beauty of bis harem, excited the cupidity of Sultan Shah, who, at the time of the Khoja's arrivai, niled in Badakhshan. This coming to the knowledge of the exruler of Kashgar, he, with bis people, fled down the valley towards Kunduz; but were overtaken by Sultan Shah, at Keishkhan. The Khoja's adhérents were defeated, and he himself made prisoncr. He sued for life, but in vain; on which the holy man cursed Badakhshan, and prayed that it might be three times depopulated — that not even a dog might be left in it alive. Already bas the country been twice bereft of its inhabitants: first by Kokan beg of Kunduz, about forty years back, and again by Murad beg in 1829.» Wood, Â Personal narrative etc., p. 249.
En même temps il fit entrer son armée à Ouak'ann et s'y établit pour attendre les événements.
A ce moment les troupes de Flndoustan^ s'approchèrent du Badak'chan dans le dessein de ravir Boronîdou et K'odzidchan; elles étaient sur le point de traverser le royaume de Tarbas, ennemi du Badak'chan, pour attaquer ce dernier pays.
Cependant, Sultan cha, qui, dans l'origine, voulait livrer à Fou To les deux chefs rebelles, craignait que les tribus voisines n'y consentissent pas et ne l'en empêchassent, parce qu'ils descendaient, de même d'ailleurs que lui, de la famille du Paigambar^ Apprenant que Fou To savait la cause de son hésitation, il se hâta de lui écrire une lettre ainsi conçue:
«Mes sujets sont également ceux de l'empereur de la Chine; ils doivent haïr ceux que celui-ci hait. De plus peuton souffrir que des milliers d'hommes périssent à cause de ces deux criminels?» et il fit massacrer Borgnidou et K'odzidchan. Le cadavre du premier fut dérobé et Sultan cha ne put que livrer la tête de K'odzidchan. Sultan cha fit sa soumission avec les cent mille familles de sa propre tribu et les trente mille familles de la tribu de Bolor.
Durant la vingt-cinquième année (1760) Sultan cha envoya son ministre le beg Emir à la cour, offrir huit magnifiques chevaux : l'empereur fit à cet ambassadeur Thonneur de l'inviter à dîner à Yng t'aï, et rendit un décret très louangeur pour lui.
^ Voyez plus loin la notice sur ce pays, page 219. 2 Le prophète Mahomet.
A cette époque, Sultan cha et son neveu Dach Mahmoud étaient en guerre : Dach Mahmoud, apprenant que l'empereur venait d'ordonner à un ambassadeur d'aller s'enquérir des causes de la guerre et la faire cesser, se hâta de mettre bas les armes et de faire sa soumission.
La vingt-sixième année (1761) Sultan cha offrit en tribut des épées et des haches; la vingt-huitième année (1763) il livra le cadavre de Boronidou (qui avait été retrouvé) ainsi que la femme et les enfants de ce descendant des K'odjas. Il envoya en même temps un ambassadeur présenter ses hommages à l'empereur.
Cette même année les troupes de Sultan cha ravagèrent le pays de Bolor^ : le gouverneur de Yarkand leur ordonna de rendre les habitants et les bestiaux qu'ils avaient enlevés. Sultan cha, prétextant que le territoire de Dsitolar, qui fait partie du pays de Bolor, était les anciens pâturages du Badak'chan, supplia l'empereur de le lui laisser. L'empereur rendit un édit pour le blâmer. Peu après Sultan cha adressa à l'empereur un mémoire dans lequel il reconnaissait ses torts et protestait de sa fidélité la plus sincère.
Extrait des Annales sur le Badak*chan.
I. Extrait des Annales des ' Hann, Description du Si yu. Le roi du pays d'Outcha réside dans la ville d'Outçha^.
* Voyez plus loin la notice sur ce pays.
' Selon un commentateur, le caractère i-^ tcha, de Cht tcha, est une faute pour ^ 'hao qui en diffère peu.
Cette contrée est à neuf mille neuf cent cinquante lî de Tch'ang ann, à quatre mille huit cent quatre-vingt-douze li de la résidence du gouverneur du Si yu, qui s'en trouve au nord-est. Elle est limitrophe, au nord, des pays de Tseu 'ho, P'ou li; à l'ouest, de celui de Nann téou.
La population habite dans les montagnes, au milieu des champs et des rochers. Il y pousse de l'herbe blanclie\ Les maisons sont construites de pierres accumulées. Les habitants boivent en unissant leurs mains-.
Dans l'ouest de la contrée il y a des passages suspendus^ : ils sont à cinq mille huit cent quatre-vingthuit li de la forteresse de Yang\ à cinq mille deux cents li de la résidence du gouverneur du Si yu. Ces passages sont des montagnes de rochers. Comme les montagnes sont séparées par des vallées profondes, on passe de l'une à l'autre à l'aide de cordes et de chaînes ^
II. Extrait des Annales des Oueï, Description du Si yu. Le royaume de Tçuann yu mo est l'ancien pays d'Outcha : le roi réside dans la ville d'Outcha qui est
2 «Pour boire dans les ruisseaux qui découlent des montagnes, dit un commentateur, on unit ses mains à la manière des 3S guenons.»
Le texte ajoute que «ce pays renfonue des chevaux qui font de petits pas», sans doute des poneys.
3 j^ ^S Chouann ton. ISE est ici pour |^.
4 1^ gg
* Ce sont des ^* ^J ïK Tié so tç'iao, ponts de chaînes de fer, ou ponts suspendus, comme il y en a encore dans le l'ibet, surtout dans les provinces de Oueï et de Tsang. On les appelle en tibétain Uchagg zam (zam = pont; Uchaga = fer).
située au sud-ouest de Si tçiu pann, à douze mille neuf ceut soixante-dix li de Taï (tchéou).
Le royaume d'Akéou tçiang est au sud-ouest du Cha tçiu, à treize mille li de Taï (tchéou). Dans le sud il y a des montagnes où se trouvent des passages suspendus. Dans ces montagnes, sur l'espace de quatre cents li, on rencontre constamment des routes faites de planches \ On voit sous ses pieds des abîmes insondables; les voyageurs sont obligés de se tenir à des cordes ou des chaînes pour passer : de là vient le nom de passages suspendus.
in. Extrait des Annales des T'ang, Description du Si yu. Le royaume de K'o pann t'o^ porte aussi les noms de 'Hann t'o, de K'o kouann t'ann et de K'o lo t'o^ En passant au sud-ouest de Sou lo (Kachgar), on entre dans la vallée de Tçienn mo, on traverse la montagne Pou jenn, et, au bout de six cents lieues de marche, on arrive enfin à ce royaume.
H est à quatre mille cinq cents li de Koua tchéou, juste à l'ouest du Tchou tçiu po. Au sud se trouvent les montagnes aux passages suspendus ; au nord il touche au pays de Sou lo; à l'ouest à celui de 'Hou mi; au nord-ouest à celui de Pann 'hann.
Ce royaume commande la partie centrale des Ts'ong
' ^8 M* ^r^ann tao. Il y a encore de nos jours des routes de ce genre dans la province du Yunn nann : il y en a qui sont placées le long du flanc des montagnes et sont soutenues par des madriers.
2 K'avand'a.
ling : sa capitale est adossée à plusieurs rivières. Son prince descend d'une famille de Sou lo : le trône se transmet de générations en générations dans sa famille. Au sud-ouest se trouve la montagne T'éou t'ong (du mal de tête). Les Ts'ong ling environnent cet état de
tous côtés.
Le royaume de K'o pann t'o ne commença à avoir des relations avec la Chine que durant les années T'aï yenn des Oueï (435 à 440). H envoya un ambassadeur à la cour la neuvième année Tchenn kouann des Tang (635). Durant les années K'aï yuann (713 — 742) ce pays fut entièrement soumis : on y établit un gouvernement général des Ts^ong ling, pour former la garnison de l'extrême frontière de l'Ann si.
IV. Extrait des Annales des Yuann (Mongols), Section géographique. Supplément aux pays du nord-ouest : il y a encore Pa ta 'ha chang (Badak'chan).
V. Extrait des Aimales des Ming, Description du Si yu^ «Le Pa ta 'heï chang (Badak'chan) est au nordest d'Ann tou 'houeï (Andk'oui); la capitale a dix li environ de circonférence. La contrée est large et ne présente pas d'obstacles; les montagnes et les cours d'eau y ont un joli aspect; les habitants en sont honnêtes : tout y est florissant.»
* L*extrait donné par le Si yu Cou tché ne comprend que la première phrase : nous avons cru utile de recourir aux Annales des Ming elles-mêmes et de traduire in extenso la notice qu'elles donnent sur le Badak'chan. Cette notice est au livre 332.
Les stupas^ qui y sont bâtis en divers endroits sont aussi beaux que la demeure du roi. La plupart des marchands du Si yang^ et de TAsie centrale viennent dans ce pays pour y commercer : aussi la population en est-elle riche.
Ce pays tomba autrefois aux mains de Loutché, fils de Cha 'ha (Cha rok'), chef ou roi de 'Ha lié (Hérat). La sixième année de son règne (1408), Yong lo ordonna à l'eunuque Pa t'aï li de se rendre dans ce royaume pour porter au roi une lettre écrite de sa main, ainsi que des pièces de satin; et, en même temps, de transmettre un décret ordonnant aux pays de 'Ha ché 'ha eul (Kachgar) et de Ko to lang (Kotlan) d'avoir des relations commerciales avec l'empire du Milieu. Les ordres de l'empereur furent partout exécutés : il en résulta que les voyageurs ne rencontrèrent plus aucun obstacle sur une étendue de terrain de dix mille li, de l'est à l'ouest.
La douzième année (1402), Tch'enn tch'eng fut envoyé en ambassade dans ce pays. La dix-huitième année (1420) le roi du Badak'chan envoya un ambassadeur offrir tribut, et l'eunuqne Kouo Tçing fut chargé de se rendre près de lui pour lui remettre une lettre et des présents. La cinquième année T'ienn chounn (1461), le roi Ma 'ha ma (Mohammed) envoya un ambassadeur pour
* Stûpa ou D'âtougôpa, eu chinois w ^* pao ta, ou ^I ta. Ce sont les édifices que nous appelons pagodes.
2 L'expression ^ y3Ê Si yarig (litt. Océan occidental) désigne ordinairement TEuropc, d'où Si yaïuj jenn, européen ; mais il s'agit ici des commerçants de rinde où Ton savait sans doute que les Européens s'étaient établis.
offrir tribut. L'année suivante (1462), il en fut de même, et l'ambassadeur A pou tou la (Abdallah) succéda à son père dans la charge de Tclié 'houaï t'ong tché (gouverneur) .
Observations.
Nous voyons que du royaume de P'i chann, situé à l'ouest du royaume de Yu tienn, dont parlent les Annales des 'Hann, au royaume d'Outcha, il y a, dans la direction du sud-ouest, mille trois cent quarante li. Or, actuellement, de la ville 'Ho tienn (K'oten), en allant vers l'ouest, jusqu'à la capitale du Badak'chan, il y a également mille trois cents li environ : on voit que les deux chemins ont la même longueur. Ce royaume est situé sur le versant méridional des Ts'ong ling, et est entouré de montagnes de tous côtés. Cela s'accorde parfaitement avec ce que dit l'historien Pann Kou, à savoir que «les habitants demeurent dans les montagnes, au milieu des champs et des rochers». Il est donc évident que ce royaume est le Badak'chan de nos jours.
A l'époque de la dynastie des 'Hann le Badak'chan a porté le nom d'Outcha; sous les Oueï celui de Tçuann yu mo. Quant au royaume d'Akéou tçiang, dont parlent les Annales des Oueï, qui était situé au sud-ouest du Cha tçiu, et dans la partie occidentale duquel se trouvaient des montagnes à passages suspendus, la description que l'on en donne est la même que celle que l'on fait du royaume d'Outcha, dans l'ouest duquel il y a des passages suspendus. Le Cha tçiu est le Yarkand actuel, situé
au nord-est du Badak'chan : description qui s'accorde avec celle du royaume d'Akéou tçiang, situé au sud-ouest du Cha tçiu.
De plus il est dit que le royaume de Tçuann yn mo est à douze mille neuf cent soixante-dix lî de Taï (tcbéou), et que celui d'Akéou tçiang en est à treize mille : il n'y avait donc seulement que trente li de distance entre les deux états. Leurs frontières devaient par suite être contigues. Nous soupçonnons que le pays qui, sous les ' Hann, portait le nom d'Outcha, s'est divisé en deux royaumes sous les Oueï : l'un, à l'est, portait le nom de Tçuann yu mo (voilà pourquoi il était plus proche de Taï [tchéou]); l'autre, à l'ouest, portait celui d'Akéou tçiang; aussi était-ce celui qui était le plus voisin des passages suspendus.
Dans les Annales des T'ang il n'est point fait mention des royaumes d'Outclia, de Tçuann yu mo, d'Akéou tçiang, mais il est parlé de celui de K'o pann t'o, dont le territoire sud-est de Sou lo est éloigné de six cents li. L'actuel Kachgar est le Sou lo d'autrefois : en eflfet du sud-est de Kachgar au Badak'chan il y a six cents li. Les distances concordent parfaitement. La capitale est située au milieu des montagnes, et une rivière en embrasse la partie orientale; c'est ce que veut dire la phrase : «Elle commande les Ts'ong ling et est adossée à plusieurs rivières». Ce que l'on peut vérifier d'après l'aspect des lieux.
Les anciennes éditions des Annales des Yuann renferment le nom de Pa ta 'ha chang^ celles des Annales
des Mîng, le nom de Pa 'ta 'héi chang : ce sont là des erreurs de transcription pour Pa ta k'o chann (Badak'chan). Toutes les éditions actuelles des Annales des Yuann et des Ming ont été corrigées sous ce rapport. Ces erreurs sont semblables à celles que Ton commet en écrivant 'Ha ché 'ha eul pour K'a ché ko eiil (Kachgar), et Ta ché kanit pour Ta ché 'hann (Tachk'end). Lorsqu'on se trouve en présence d'erreurs semblables, il faut examiner les distances et les situations respectives des pays, et ce n'est que si celles-ci concordent en tous points que l'on peut identifier sûrement les noms des états.