IV AVERTISSEMENT
manque absolument de critique et laisse beaucoup à désirer sous le rapport du style et de l'érudition. En un mot, cette édition n'a pus tenu ce qu'elle promettait.
Nous nous sommes donc bien gardé de suivre les mêmes errements, pour réimprimer la farce de Uaùtre Pierre PatheUn. Notre édition reproduit le texte des premières éditions; nous avons toutefois adopté de préférence dans ce texte la meilleure leçon, la plus logique, la plus claire, en rejetant les variantes dans les notes : la plupart de ces variantes sont celles que Génin avait choisies comme les plus remarquables parmi une multitude d'autres insigniiiantes, qui résultent de la corruption <iu texte original et de l'ignorance des éditeurs. Nous avons rectifié arbitrairement certains vers, dont l'altération nous semblait évidente et facile à corriger; nous avons aussi ajouté, à l'exemple de Génin, l'indication des jeux de scène, qui sont fort rarement signalés dans les éditions gothiques et qui peuvent souvent cclaircir le sens du dialogue. On trouvera cependant mentionnés -tous les jeux de scène que nous fournissait le texte de l'auteur et que l'ancienne orthographe distinguera seule deceux qui nous appartiennent.
Dans la. préface dont chaque farce est précédée, nouK avons cherché a découvrir le nom du véritable auteur et la date de la composition de son œuvre. Aurons -nous mieux réussi que .nos devanciers à résoudre ces. deux problèmes littéraires? Notre travail était fait et imprimé, quand on nous a conseillé de lire plusieurs excellents articles que M. Charles Magnin, de T Académie des inscriptions et belles-lettres, a consacrés à l'examen des mêmes questions, dans \e Journal des SavatUs. L'opinion du^ savant Académicien aurait certainement influé sur la nôtre, si nous avions eu connaissance de ses articles avant de chercher à établir, dans la prélace de la fiirce de Maistre Pierre Patkelin, que PierreBlanchetest réellement l'auteur de cette farce et quelle a été écrite et représentée à Paris entre les années 1465 et 1470. Mais, notre travail achevé, nous aurions à faire trop de chemin pour changer d'avis et pour revenir nu système de M. Charles Magnin, qui nous pardonnera de nous arrêter à celui que nous avons soutenu, sans dire notre dernier mot sur cette farce célèbre et sur son auteur anonyme.
DB L'éorTBUB. V
Aux trois farces de Pathelin qui appartiennent ineontestablementà la seconde moitié du quinzième siècle, nous avons jugé convenable de réunir la farce du Munifer de qui le Diable emporte rame en enfer et la moralité de l'Aveugle et du Boiteux, qui furent jouées publiquement en 1496. Cette moralité et cette farce sont d'André de La Vigne, qui fut acteur comme Pierre Blanchet et François Villon, peut-être avec eux, vrani de devenir poëte secrétaire de la reine Anne de Bretagne Enfin, à côté d'André de La Vigne, secrétaire d'Anne de Bretagne, on trouvera le médecin de Louis XII, Nicole de La Chesnaye, qui avait composé aussi, pour l'ébattement du roi et de la reine, une moralité très-singulière intitulée : IjO Comdamnadon de Bancquety que l'on vit sans doute représenter à la même époque sur les mêmes théâtres et par les mêmes acteurs. Cette pièce, peu connue et bien digne de l'être, est un des plus rares et des plus curieux monuments de la poésie dramatique de ce tempslà ; elle eut certainement une grande vogue et devint trèspopulaire, puisqu'on avait reproduit alors, dans une suite de belles tapisseries de haute lisse, les principales scènes du drame, qui se recommande par l'originalité du sujet, par la vivacité du dialogue et par les détails de la mise en scène. C'est à coup sûr la plus intéressante de toutes les moralités allégoriques qui soient venues jusqu'à nous.
On a donc ainsi dans le même volume les plus anciens compositeurs de farces et de moralités, les plu.s anciennes pièces de la Basoche et des Enfants-sans-Souri.
L'ANCrEN THÉ\TRE EN FRANCE
DÈS son origine, le théâlrc a exercé sur les mœurs publiques une influence pernicieuse, qui prit même, à certaines époques de déprayation sociale , le'carnctère d'une véritable excitation à la débauche. Dans les premiers siècles de l'Église, les jeux de la scène avaient atteint les dernières limites de Tindécence, et nous trouvons h chaque page, dans les écrits des Pères, une protestation de la pudeur indignée contre les abominables excès de cette école de scandale. Nous sommes donc forcé de reconnaître que l'horreur inspirée aux philosophes chrétiens par le théâtre profane n'était que trop justifiée par le détestable abus qu'on faisait autrefois de J'art scénique.
Quand le christlinisme eut remplacé lo culte des faux dieux, le théâtre ne survécut pas longtemps à leurs temples et à leurs idoles, et pendant plusieurs siècles il n'y eut pas d'antres vestiges de la comédie antique que les mascarades du Mardi gras, le festin du Roi boit et de la Fève, les saturnales de la fêle des Fous, des Innocents et des Diacres, le^ mystères et les montres des processions religieuses ei des entrées de rois, reines, princes, princesses, évoques, abbés, etc., les danses et les chansons des bateleurs, les récitations des troubadours et des trouvères. Si quelques représentations dramatiques, imitées de Tércnce et de Plante, avaient lieu de loin en loin dans les convenu et dans les
TIII L^AMCIEN THÉÂTRE
universitéiS, elles n'échappaient siux anatbèmes ecclésiasliques qu'en se couvrant d'un prétexte littéraire et en s*entourant d'une extrême réserve ; mais ces rares réminiscences de la comédie latine ne constituaient pas des habitudes théâtrales dans la nation même, qui ne savait peut-être pas que le théâtre eût existé avant les grossières et naïves ébauches des confrères de la Passion à la lin du quatorzième siècle. La doctrine de l'Église contre les spectacles était invariablement établie parles Pères et les conciles ; on peut dire qu'elle avait été autorisée par les odieuses orgies qui signalèrent la décadence du théâtre païen. Les capitulaires et les ordonnances des rois de France étaient conformes au sentimentdes docteurs catholiques à l'égard du théâtre et dos bis» irions. Ceux-ci se trouvaient notés d'infamie, par le fait seul de leur vil métier [omnes infamise maculiê aspersi, id est histriones ut viles personsey non habeant potestatem accusandi, capitul. de 789); les honnêles gens étaient invites à se tenir éloignés de ces infâmes , et les ecclésiastiques ne devaient jamais souiller leurs yeux et leurs oreilles, en écoutant des paroles obscènes et en voyant des gestes impudiques [histrionum quoque turpium et obscenorum insolentias jocorum et ipsi animo effugere cœterisque effugienda prxdicare debent *. Tl y avait toujours néanmoins des histrions qui bravaient les excommunications du clergé et qui acceptaient la note d'infamie* attachée à leur profession ; car il y avait aussi des voluptueux et des débauchés, pour payer à tout prix un plaisir défendu. Vhistrionat^ ou l'état de cc^ médien, était considéré comme une espèce de prostitution, et saint Thomas n'hésite pas à mettre sur la même ligne la courtisane qui trafique de son corps à tout venant et le comédien qui se prostitue en public, pour ainsi dire, en vendant ses grimaces et ses postures licencieuses. Les biens acquis de la sorte semblaient au docte casuiste des bi^ns mal acifuis et déshonnêtes qu'il fallait restituer aux pauvres
* Voy. Cap'ttularia regum Fraticorum, 1. 1, p. 1170.
EN FRAHCB. IX
(qusedam vero dieuiUur mole acquimta, quia acquiruntur ex turpi causai sicut de meretriào et histrionatu ') . Voilà pourquoi Philippe Auguste, pénétré de celte idée c que donner aux histrions, c'était donner au diuble, » les chassa de sa cour, leur fit défense d'y reparaître, et nppliqua spécialement à des œuvres de dévotion et de charité l'argent qu'il aurait dépensé à entretenir les scandaleuses dissolutions du théâtre.
Le théâtre ne reçut une existence légale en France qu'à la faveur du pieux déguisement sous lequel il se présenta devant Charles Vf. Les mœurs de cette époque-ià étaient déjà bien relâchées, et l'amour du luxe avait prédisposé les esprits à se passionner pour toutes les nouveautés sensuelles. Les JefiX des confrères de la Passion furent donc accueillis avec une sorte de fureur, quand ils se produisirent pour la première fois aux portes de Paris, dans le village de Saint-Maur.
Ce fut vers 1598, qu'une troupe de comédiens ambulants, qui s'intitulaient Confrères de la Passion, parce qu'ils représentaient ce mystère en scènes dialoguées, commencèrent à donner des représenlaiions auxquelles on accourut de toutes parts. Ces représentations, entremêlées de prières et de cantiques, étaient sans doute fort édifiantes, à ne considérer que leur objet, mais le prévôt de Paris eut peur qu'elles ne dégénérassent en graves désordres, et, par une ordonnance du 3 juin 1398, il défendit à tous les habitants de Paris, comme à ceux de Saint-Maur et des autres lieux soumis à sa juridiction, « de représenter aucuns jeux de personnages, soit de la vie de Jésus -Christ, soit des vies des saints ou autrement, sans le congé du roi, à peine d'encourir son indignation et de for&ire envers lui. » Ces défenses rigoureuses prouvent que les repr<jsenlations données à Saint-Maur ne s'étaient point passées sans quelque
* Voy. le Tra'ié de i jeux de théâ'.re^ par le P. Lebrcn. Paris, veuve nelaulne, i751, in-12, p. 193.
X l'ancien théâtre
scandale, ou, suivant une opinion qai ne contredit pas la précédente, qii une ancienne loi de Philippe Auguste ou de saint Louis avait aboli i jamais le théâtre et interdit Texercicc de In profession de comédien.
Quoi qu'il en soit, les représentations ne se renouvelèrent pns jusqu'en 1402, où Charles YI voulut y assister et en fut tellement édifié, qu'il accorda aux confrères de la Passion des lettres patentes qui les autorisaient à jouer leurs mystères a toutes et quantes fois qu'il leur plaira. j> En vertu de ces lettres patentes, les confrères établirent leur théâtre près de la porte Saint-Denis, an rez-de-chaus«ée de l'hôpital de la Trinité, dans lequel les pèlerins et les pauvres voyageurs trouvaient un asile pour la nuit, quand tls arrivaient après la fermeture des portes de la ville. Les confrères avaient déjà fondé dans l'église de cet hôpital leur Confrérie de la Passion et de la -Résurrection de Notre-Seigneor. ?^ous croyons pouvoir induire de la fondation de celte confrérie, que les premiers /(Hieur^ ou acteurs qui avaient paru au bourg de Saint-Maur s'étaient faits les maîtres du jeu et recrutaient leurs confrères parmi les bourgeois et les gens de métier de la capitale. Dès ce moment, le goût du théâtre se répandit avec frénésie parmi la population, qui se portait en foule, les dimanches et fêtes , aux représentations des mystères et des miracles^ et qui fournissait abondamment aux nrais de la confrérie dramatique.
Cette curiosité, cet empressement, cet enthousiasme, n'étaient déjà plus de la dévotion, quoique l'objet apparent de ces spectacles fût d'élever les âmes à la contemplation des choses saintes et de les disposer à la prière. Il est per> mis d'assurer que, malgré le caractère édifiant des pièces qu'on représentait et nonobstant les encouragements que le clergé accordait à cesjpieux divertissements, le théâtre servait dès lors à corrompre les mœurs. Qu'on se figure, par exemple, ce que devait être une de ces représentations, dans une salle étroite et mal éclairée , où les spectateurs .s'entas<(aient pêle-mêle, la plupart debout , quelques-uns
Blf FBANGB. II
assis, mais serrés et agglomérés, sans disCinclion d'â«rc, ni de sexe, ni de condition.
La salle avait 21 toiees et demie de long sut* 6 toiso de large; sa hauteur ne dépassait pas certainement 15 ou 20 pieds ; elle était soutenue par des arcades qui supportaient l'étage supérieur. Sur la longueur totale, il faut prendre au moins 45 pieds pour le développement de la scène; car, outre le plancher sur lequel se juuait le drame, il y avait au fond du théâtre plusieurs ^ita^/}« ou écbafaudsqui offraient l'image des diftérenls lieux oii se passait la scène et (|ui communiquaient entre eux par des escaliers ou des échelles. En haut, le paradis, renfermé dans une sphère de nuagei, ouvrait son pavillon bleu céleste tout parsemé d'étoiles ; en bas, une gueule de dragon, se mouvant sans cesse, indiquait la bouche de l'enfer d'où sortaient les diables à travers des jets de fumée et de flammes; au centre, plusieurs plans de dé* coralions peintes, dans lesquelles on transportait le lieu de la scène quand l'action se passait chez Uérode ou chez Pilate. On avait ainsi sous les yeux en même temps toute la physionomie locale de la pièce qui se déroulait alternativement dans le ciel, sur la terre et dans l'enfer.
Ce n'est pas tout : il fallait avoir encore devant la vue, pendant la durée duspeclaclcy tous les acteurs qui y jouaient des rôles ; car ces acteurs, revêtus de ieius costumes, étaient rangés sur des gradins, de chaque côté du théâtre, et là ils attendaient le moment d'entrer en scène, en regardant jouer la pièce comme de simples spectateurs; ils descendaient, chacun à son tour, sur le théâtre, et ils remontaient ensuite à leur place après avoir rempli leurs rôles. Ils ne cessaient donc jamais d'être en évidence, à moins que leur rôle ne leur ordonnât de disparaître dans une petite log;c fermée de rideaux, figurant une chambre secrète, qui servait à cacher aux regards du spectateur certaines circonstances délicates de la pièce, telles que l'accout-hement de sainte Anne, celui de sainte Elisabeth, celui delà Vierge, etc. Cette loge ou niche exerçait au plus haut degré les taeullés