XII L ANCIEN THÉÂTRE
de l'imagination du public . Les rideaux étaienl-ils ouverts, on guettait l'instant où ils se fermeraient ; étaient-ils fer~ mes, on se demandait tout bas quancb^ viendrait l'instant de les rouvrir. Le spectateur ne manquait pas de deviner tout ce qu'on lui cachait par décence, et il suivait par la pensée les péripéties les plus scabreuses de Tactien; de là cette lo> cution proverbiale, qui, pour exprimer qu'une chose scandaleuse ne doit pas être exposée aux regards qu'elle blesserait, dit qu'elle reste « derrière le rideau. »
Des documents précis nous manquent pour constater les indécences et les immoralités qui, dès les premiers temps, avaient accompagné la renaissance du théâtre ; mais il est certain que ces représentations pieuses étaient l'occasion et la cause de bien des dangers pour les bonnes mœurs. Le Mystère de la Passion et les autres compositions dramatiques du même genre, qu'on représentait, les dimanches et les jours de fête, au théâtre de la Trinité , n'avaient pas, sans doute, d'autre but que d'émouvoir des sentiments religieux, et Ton peut présumer que l'auteur de cet immense drame qui embrasse la naissance, la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, avait accompli une œuvre de dévotion sous la forme d'une œuvre littéraire où l'on est forcé de reconnaître de grandes beautés. Cetie œuvre, en effet, mérita d'être retouchée et refaite en partie par les soins de Jean Michel, évêque du Mans, qui vivait au quinzième siècle. Mais toutefois, selon le géuiè du théâtre de ce temps-là, un grand nombre de scènes du Mystère d&la Passion et des mystères analogues se traînent dans les lieux communs de l'obscénité, et le dialogue des personnages subalternes emprunte au langage populaire une quantité d'images licencieuses et de mois orduriers. Souvent aussi, les apôtres, les saints, et les saintes elles-mêmes semblent avoir vécu dans la société des femmes perdues et des plus ignobles débauchés. Entre une multitude d'exemples, nous choisirons une scène du Mystère de sainte Geneviève, où l'on voyait une uonnain, de Bourges qui, sur le bruit des miracles de k
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sainte, était venue lui rendre visite. Sainte Geneviève lui demande quel est son étal; la nonnain répond bravement qu'elle est vierge. « Vous ! s'écrie la sainte avec mépris :
Kon pas vierge, nou, mais ribaude, Qui fuies en avril si baude {débauchée), Le tiers jour entre chien et loup, Qu'au jardin Gaultier Chantelou, Vous souffrîtes que son bercbier ,
Vous deOorast sous ung peschier i »
Mais la poétique des mystères dédaignait ordinairenient les timides restrictions du récit ; elle n'écarlnit des veux du public, que certains jeux de scène qui eussent été trop vifs et trop nus pour s'exécuter hors de la niche fermée de rideaux. Elle poussait l'action jusqu*au point extrême où l'intelligence du spectateur se chargeait d'achever un épisode dont les préludes avaient de quoi offenser la pudeur la moins craintive. Lors même que les rideaux étaient tirés, l'acteur, par ses gestes et ses grimaces, avait soin d'interpréter ce que le poëte- avait laissé sous un voile transp.-]rcnt. Dans la Vie et histoire de madame sainte Barbe ^ qui fut représentée et imprimée vers 1520 *, quoique le mystère commence par un sermon sur un texte de l'Évangile, la première scène s'ouvre dans un mauvais lieu, où une femme folle de sou corps {meretrix, dit l'imprimé) chante une chanson et fait des gestes obscènes [signa amoris illicUii dit Tédileur en manière de glose). L'Empereur (on ne le nomme pas autrement] ordonne à cette femme d'engager la sainte à faire fornication, et voici comment la conseillère de débauche s'efforce de séduire madame Barbe , qui se recommande à Dieu :
« Je gajgne chascune journée :
l'oint je ne me suis sejournée [reposa'), Du jeu d'amour syay bieu jouer...
A tous gallans fais bonne chère,
' Yoy* le Cal. de \a Bibliothèque drawaliq ne de M. deSoler.ine, par P. L. Jacob, bibliophile, t. l, p. 107.