‹ Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècleChapitre 30 sur 53 · C0 LA FARCE · texte numérisé non relu

C0 LA FARCE

Sur ce poinct, mectez-vons icy, Et me veuillez tost confesser?

LE CURé.

Dictes?

LE MUNYER.

Vous devez commencer, Me disant mon cas en substance.

LE CURÉ

Et comment? Je ne puis penser L'effect de vostre conscience?

LE MUNYER.

Ha ! curé, je pers patience !

LE CURÉ

Commencez toujours, ne vous chaille, Et ayez en Dieu contiance.

LE MUNTER.

Or ça, doneques, vaille que vaille, Quoy que la mort fort je travaille, Mon cas vous sera relaté.

Jamais je ne fus en bataille, Mais, pourboire en une boutaiUe*, J'ay tousjours le meslier hanté.

Aussi, fust d'iver, fust d'esté, J'ay bons champions fréquenté, Et gourmets de fine vinée * :

Tant que rabattu et conté'.

Quelque chose qu'il m'ait cousté, J*ay bien ma face enluminée.

Après tout, le long de Tannée, J*ay ma volunté ordonnée,

Pour : bouteille.

* Bons connaisseurs en vins, amateurs de vins déiicats.

* Expression proverbiale signifiant . toutbien comptéet calculé.

nu 1IIJ5TER. 261

Gomme sçayei, à mon moulin , Où, plus que nul de mère née^ J'ay souvent la trousse donnée ' Â Gaultier, Guillaume et Colin.

Et ne sçay, de chanvre ou de lin, De bled râlant plus d*ung carlin, Pour ladoubte des adventures*, Ostatit ung petit picotin.

Je pris, de soir et de matin, Tousjours d^un sac doubles inousturcs.

De cela fis mes nourritures.

Et rabatis mes grands coustures', Quoy qu'il soit, faisant bonne myue.

Somme, de toutes créatures ^, Pour su porter mes forfaiclures, Tout m'estoit bon : bran et faryne'.

LE CURÉ

Celuy qui es haults lieux domine.

Et qui les mondains enlumpe*, Vous en doint pardon par sa grâce !

LB HONYER.

Mon ventre trop se détermine^....

Helas! je ne sçay que je face.... Ostez-vous !

* Donner la trous^e^ location proverliiale signifiant : abuser, tromper.

* C'ebt-à-iiire : dans la crainte de ce qui pourrait arriver.

' Locution proverbiale signifiant : Je me surs donné du plaisir, j'ai fait grande chère. On dit encore dans le sens trivial : Ae donner une bosne.

* Cest-à-dire : en somme, exploitant tout le monde à mon profit.

* De tous temps, les meuniers ont eu fort mauvai^^e réputation i Tendroit de la probité ; de là le proverlie : « Il n'y a rien de si liardiquela chemise -d'un meunier. » Le commentateur ajoute : « parce qu'elle prend tous les matins un voleur à la gorge. •

* Pour : Ulnmine.

' Se lâche, se vide.

%i LA FAIIGE

LE tDRÉ.

Ha! sauf voslre gr:icfî

LE MUNYEB.

Ostez-vouft, car je me concbye^....

LE GORB*

Par sainct Jehan ! sire, preu * vmis face ! Py!

LÉ iicnrsR.

C'est merde reffreschie.

Apportez tost une brechie' Ou une tasse, sans plus braire, Pour fî«ire ce qu'est nécessaire.

I^as ! à la mort je suis esHs *.

Pensez, si vous voulez, de lraii*e*, Pour mieux prendre vostre délit <^, Vostre cul au dehors du lit :

Par là s* en peut vostre ame aller.

LE MORYER.

Helas ! regardez, si voiler

La verrez point par Tair du temps?

Il m^l le cul dehors du licl , ti le Dcablc tend son sac , ce> pendant qu'il chie dedans : puis, s'en va crpnt et hurlant.

ki la scène esl en eufci*.

BERITH

J^ay beau gauldir, j'ay beau galler!

Roy LucifTer, à moy entensl

* C'est-à-<Iire : j'évacue sous moi.

* Profil, grîtnd bion.

* Sorte de cruche. On disait plutôt brcckel.

* Pour : éht,

* Tirer, extraire ; de Irahere»

" C'e»t-à-H]ire : pour faire vos affuires plus à Tai^e; délit ^ignifinit un acte quelconque et souvent une action agréaUlo.

nu IIUXYI.R. M

r&i ay fait i\e si inaulconiens S Que proye nouvelle j'apporte.

LVCIFFBft.

Actens, ung bien petit actens ! Je te voys faire ouvrir la porte.

Une chauldicre, en ce lieu-cy ?

Et saichez comment se comporte Le butin qu'il admeyne icy I llz Iny apportent une chanldiere; puis, il ?uyde son sac qui el

plain de bran meuUé.

SÂTHAN.

Qu'esse là ?

PROSERPl^E.

Que deable esse cy ?

Ce semble merde toute pure.

LUCIFFER.

C'est mon « ! Je le sens bien d'i* y. Fy, fy î ostez-moy telle ordun ?

BERITH

D'un munyer remply de froidure,.

Voy-en cy Tame toute entière.

LDCIFFER. *

D'un munyer ?

SATHAN

Fy ! quelle matière l

LUCIFFER.

Par où la pris-tu?

BERITH

Par derrière, Voyant le cul au descouvert.

* Pour : mécontent».

* C'en est.

SC4 l.A iAi;ci:

LUClFFKft.

Or, qu'il n'y ait coing ne carrière D'enfer , que tout ne soit ouvert !

Un tour nous a baillé trop vert !

Brou ! je suis tout enpuanty.

Tu as mal ton cas recouvert * ?

SATHAN

Oncques tel chose ne scnty !

LDGIFFER.

Sus, à coup, qu'il soit asserty * Et batu Irès-villaynement.

SATHAN

Je luy feray mauWais party.

Ht le baUcnt.

BERITH

A lu mort!

LUCIFFER.

Frappez liardiment !

BERITH

A deux genoulx très-humblement, LuciiTer, je te cry' mercy.

Te promectant cerlaynement, Puisque cognois mon cas ainsi Que jamais n'apporteray cy Ame de munycr ni niunyero.

LDCIPFER.

Or te souvicngiie de cccy.

Puisque tu as grâce planyere, Et garde d'y tourner arrière ï^, D'autant que tu aymes ta vie.

• Équivoque, c'est-à-dire : tu ai mal recouvré Ion l»icn.

• GarroUé, lié de cordes.

• Derechef, dorénavant.

DU HUNVER. un

Aussi, devant ne de costiere<, Sur payne de haynne assouvye ', Dedans que nully, par enyie, • Désormais Famé ne procure De munyer estre icy ravie.

Car ce nVst que bran et ordure/

CT FINE I.A FARCE DO MUHTEIl

* De côté.

* C'est-à-dire : de représailles. «

LA

COMDAMNACION DE BANCQUET

MCOLE DE LA CUESNAYE

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

CETTE singulière moralité, qu'on peut regorder comme un des chefs-d'œuvre du genre, se trouve dans un recueil fort rare, dont la première édition est intitulée : ÎM I^ef de santés avec le Gouvernail du corps humain et la Con~ danmacion des bancquetz à la louenge de diepte et so- Irieté, et le Traictié des Passions de rame. On lit à la fin du volume, in-4« gothique de 98 ff. à 2 colonnes : Cy fine la Nef de santé et la Condampnaciott des bancquetz avec le Traictédes Passions de l'ame. Imprimé à Paris pour Ânthoine Verard, marchant libraire, demeurant à Paris. Au-dessous de la marque de Verard : Ce présent livre a esté achevé d^ imprimer par ledit Verard le XVUl* Jour de janvier mil cinq cent et sept. Ce recueil contient quatre ourages différents : la Nef de santé et le Gouvernail du corps humainj en prose ; la Condamnacion de Bancquet , et le Traicté des passions de l'ame, en vers.

On compte au moins quatre éditions, non moins rares que la précédente; l'une, imprimée à Paris, le XVIPjour d'avril iôi\, par Michel Lenoir, libraire, pet.in-4* de96ff.à 2 colonnes, avecfig. en bois; l'autre, imprimée également àPâris, vers 1520, parla veufve feu Jean Trepperel et Jehan Je/iannot, pet. in-4* goth. à 2 colonnes, avec fig; en bois; l'édition de Philippe Lenoir, sans date, que cite Du Yerdier, n'a pas été décrite par M. Brunet, qui s'étonne avec raison de ne l'avoir jamais rencontrée; en revanche, M. Brunet cite une autre édition , avec cette adresse :

270 l'isKTACi;

A PariSj en la rue nenf've Sostre Damé», à V enseigne sainct Jehan Baptiste prèssaincte Geneviève des Ardens.

Ce recueil, malgré ees cinq éditions bien constatées, est ai peu connu, que La Croix du Maine ne Ta pas conc-pris dans ta Bibliothèque françùise^ et qu'Antoine Du Verdier, dans la sienne, ne fait que le mentionner incomplètement parmi les ouvrages anonymes. De Beauchamps, dans ses Recherches sur les théâtres de la France, et le duc de la Yallière, dans sa Bibliothèque du Tfiéàtre fi'ttnçois, ne l'ont pas oublié cependant : ils le citent avec exactitude, en nommant l'auteur Nicole de la Chesnaye. C'est le nom, en effet, qui figure en acrostiche dans les dix-huit derniers vers du prologue de la Nef de santé.

Cet auteur, poète, savant et moraliste, qui était médecin de Louis XÏT, serait absolument ignoré, si l'abbé Merciv r de Saint-Léger n'avait pas écrit cette note sur l'exemplaire qui appartenait à Guyon de Sardière et que nous avons vu dans la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne : a Ce Nicolas de la Chesnaye doit être le mc^me que Nicolaus de Qu^quete, àoniîin Verdier (t. IV, p. 181 de redit. în-4<*J cite le lÂber auctoritatum^ imprimé à Paris aux dépens d'Antoine Verard, en 1512, in-8*. A la fin de cette compilation' latine de Querqucto, on trouve un acrostiche latin qui donne Nicolaus de la Chesnaye^ e'. à la fin du prologue de la Nef de santé, imprimée dès 1507, ^aussi aux dépens de Verard, il y a un acrostiche qui donne les mêmes noms : Nicole de la Che^nnje. » On ne sait rien de plus sur Nicole ou Nicolas de la Chesnaye.

Le prologue en prose, que nous croyons devoir réimprimer ici, nous apprend seulement que \ acteur avaH été requis et sollicité par plus grand que soy de mettre la main à la plume et de rédiger en forme de moralité son ouvrage diététique autant que poétique. On peut supposer que Nicole de la Chesnaye, qui a dédié son recueil à Louis XII, désigne ce roi et la reine Anne de Bretagne, en disant qu'il a été contraint de se faire poète, nor-seulemcnt*pour complaire à aucuns esprouvez awys, mais pour obéir à autres desquelz les requestes luy tiennent lieu de commandevient. Voici ce prologue, où l'on voit que, si celte moralité avait été faite pour la représentation, elle

DE L^ÉblTËlR. ^71

n'était pas encore représentée sur Teschaffautt c'est-, à -dire en public, lorsqu'elle fut publiée en 1507 et peut-être nuparavant.

Comment r Acteur ensuyt en la Ne^ de Santé la Coud a mnacian des Bancquetz, à ta louenge de diette et sobriété, pour le protiffU du corps humain, faisant prologue sur ceste matière,

« Combien que Orace en sa Poeterie ait cscripl : Su m ''le materiam vestris qui soribitis aptam viribus. C'est-ù-dire : «c 0 TOUS qui escrimez ou qui vous meslez de copier les a Jinciennes œuvres, élisez matière qui ne soijt trop haulte a ne trop difficile, mais soit seullement convenable à la <r puissance et capacité d# voslre entendement, d Ce neantmoins, l'acteur ou compositeur de telles œu\res peut souventesfois estre si fort requis et sollicité par plus grcmd que soy, ou par aucuns esprouvez amys, ou par autres desquels les requesles luy tiennent lieu de commandement/ qu'il est contraint (en obeyssant] mettre la main et la plume a matière si dégante ou peregrine que elle transcede la summité de son intelligence. Et à telle occasion, moy, le plus igno> rant, indoct et inutille de tous autres qui se meslent de composer, ay prins la cure, charge et hardiesse, à l'ayde de Geluy qui linguas infantium facit disertas, de mettre par ryme en langue vulgaire et rédiger par personnages en forme de moralité ce petit ouvrage qu'on peut appdler la Condampnacian de Banquet : à Tintencion de villipender, détester et aucunement extirper le vice de gloutonnerie, crapule, ebrieté, et, voracité, et, par opposite, louer, exalter et magnifier la ver tu de sobriété, frugalité, abstinence, temperence et bonne diette,en ensuyvant ce livre nommé la Nef de santé et gouvernail du corps humain» Sur lequel ouvrage est à. noter qu'il y. a plusieurs noms et personnages des diverses maladies, comme AppopVexie, Epilencie, Ydro • pisie, Jaunisse, Goutte et les autres, desquels je n'ay pas tousjours gardé le genre et ^exe selon l'intencion ou reigles de grammaire. C'est à dire que en plusieurs endrois on parle à iceux ou d'iceux par sexe aucunesfois masculin et aucunesfois féminin, sans avoir la consideracion de leur denominacion ou habit, car aussi j'entcns, eu regaril à

^2 PBÊFACE

la propriété de leurs noms, que leur tîgure soit autant monstrueuse que humaine. Semblablement tous les personnages qui servent à danse Expérience, comme Sobriété, Diette, Seignée, Pillule et les autres seront en habit d'homme et parleront par sexe masculin, pour ce qu'ilz ont l'office de commissaires, sergens et exécuteurs de justice, et s'entremettent de plusieurs choses qui at'fierent plus convenablement à hommes que à femmes. Et pour ce que telles œuvres que nous appelions jeux oumoralîtez ne sont tousjours facilles à jouer ou publiquement représenter au simple peuple, et aussi que plusieurs ayment autant en avoir ou ouyr la lecture comme vcoir la reprcsentacion, j'ay voulu ordonner cest opuscule en telle façon qu'il soit propre à demonstrer à tous visiblement par personnages,' gestes et parolles sur eschauffaut ou aultrment, et pareillement qu'il se puisse lyre particulièrement ou solitairement par manière d'estude, de passe-temps ou bonne doctrine. A oeste cause, je l'ay fulcy de petites gloses, cf)mnientacions .ou canons, tant pour élucider ladicte matière comme aussi adverlir le lecteur, des acteurs, livres et passaiges, desquels j'ay extratct les alegations, histoires et auctoritez insérées en ceste présente compilacion. Suisse tant seulement <iux joueurs prendre la ryme tant vulgaire que latine et noter les reigles pour en faire à plain demonstracion quant bon semblera. Et ne soit peine ou moleste au lisant ou estudiant, pour informacion plus patente vcoir et per^cruterla totalUté tant de prose que de ryme, en supportant tousjours et pardonnant à l'imbecilité, simplicité, ou iuscience du petit Acteur. »

Cette moralité, dont nous attribuons l'idée première â Louis XII lui-même, fut certainement réprésentée par la troupe des Enfants Sans-Souci et de la Mère Sotte, car le sujet allégorique qu'elle met en scène devint assez populaire pour être reproduit en tapisseries de haute lice, tissées dans les manvfactures de Flandre et destinées à orner les châteaux et hôtels des seigneurs. Voyez, dans le grand ouvrage de M. Achille Jubinnl et Sansonnetti : î.£s anciennes tajMsseries historiées, le dessin et la description d'une tapisserie qui représente en six pièces la mordlilé de la Condamnation de

DE L^éDITEUR. 275

Banquet ; mais cette tapisserie , que M. Sansonnetti a découverte à Nancy, ne provient pas des dépouilles de Charles le Téméraire, mort en 1475, comme M. Jubinal a essayé de le démontrer dans une notice savante et ingénieuse.

Si la moralité de Nicole de la Ghesnaye est plus courte et moins embrouillée que la plupart des moralités de la même époque, le sujet n'en est pas moins compliqué. On en jugera par ce simple aperçu : Trois méchants garnements, Diner, Souper et Banquet forment le complot de mettre à mal quelques hoimêtes gens qui ont l'imprudence d'accepter leur invitation d'allerboire et manger chez eux. Ce sont Banne compagnie j Accoutumance, Friandise, Gourmandise, Je-botê^àrvous, et Je-pleige-d' autant. Au milieu du festin, une bande de scélérats, nommés Esquinande, Apoplexie, Epilenàe, Goutte,. GraveUe, etc., se précipitent sur lea convives et les accablent de coups, si bien que les uns sont tués, les autres blessés. Bonne compagnie, Accoutumance et Passe-Temps, écbaijp^s du carnage, vont se plaindre à dame Expérience et demandent justice contre Diner, Souper et Banquet, Dame Easpérience ordonne à ses domestiques, Remède, Secoun, Sobresss, Diète, et Pilule, d'appréhender au corps les trois auteurs du guet a pens.

C'est alors que commence le procès des trois accusé» pardevant les conseillers de dame Expérience, savoir : Galien, Hypocras, Avicenne et Averroys. Laissons Mercier de Saint-Léger continuer l'analyse de la moralité, dans la Bibliothèque du Théâtre français, publiée sous les auspices du duc delaVallière : « Expérience condamne Banquet k être pendu; c'est Uielte qui est chargé de l'officedu bourreau. Banquet ^mande à se confesser : on lui amène un beau père confesseur; il fait sa confession publiquement, il marque le plus grand repentir de sa vie passée et dit son Confiteor. Le beau père' confesseur Tabsout, et Diette, après lui avoir mis la corde au cou, le jette de l'échelle et l'étrangle. Souper n'est condamné qu'à porter des poignets de plomb, pour Tempêcher de pouvoir mettre trop de plats sur la table; il lui est défendu aussi d'approcher de Dtfier plus près de six lieues, sous peine d'être pendu s'il contrevient à cet arrêt. »

Il résulte de ce jeu par personnages, qui justifie parlai-

$71 PRÉFACE DE L*ÉD1TëVR.

iement son titre de mornlité, que le banquet ou festin d'apparat, où Ton mange et boit avec excès, est coupable de tous Icn maux qui affligent le corps humain : it doit donc être condamne et mis hor.> la loi. Quant au souper, on lui permet de sul)sistcr, à condition qu'il viendra toujours six heures après le dtner. C'esf. là le régime diététique qui fut suivi par Louis XII jusqu'à son mariage en troisièmes noces avec Marie d'Angleterre :« Le bon roy, à cause de sa femme, dit la Chronique de Bayard , avoit changé du tout sa manière de vivre, car où il souloit^isner à huit heures, il convenoit qu'il disnast à midy; où il souloit se coucher à huit heures du soir, souvent se couchoit à minuit . » Trois mois «près avoir changé ainsi son genre de vie, fxniis XII mourut, en regrettant sans doute de n'avoir pas mieux profité des leçons de la moralité, rimée naguère par son médecin.

Cette moralité est très- curieuse pour l'histoire des mœurs du tem|)$ aussi bien que pour l'histoire du théâtre; on y voit indiqués une foule de détails sur les jeux de scène, les co> tûmes et les caractères des personnages. Elle est écrite souvent avec vivacité, et Von y remarque des vers qui étaient devenus proverbes. Les défauts du style, souvent verbeux, obscur et lourd, sont ceux que Ton reproche également aux contemporains de Nicole de la Ghesnaye. Quant à la pièce elle-même, elle ne manque pas d'originalité et elle- offre une action plus dramatique, plus pittoresque, plus variée, que la plupart des moralités contemporaines; c'est bien une moralité, mais on y trouve au moins le mot pour rire, et Ton peut en augurer que le médecin de Louis XII était meilleur compagnon et plus joyeux compère que Simon Bourgoing, valet de chambre du nyème roi et .luteur de la moralité intitulée : VHomme juste êi Vhomme mondain, avec le jugement de F Ame dévote et VexeeuiUm âe la sentence.

COMDAMNACION DE BANCQUET

LE DOCTEUR PBOLOGUTEUR COmmaoco.

Nop oeulus saturatur visu, Sed nec auris impletur auditu.

EcGLESiASTEs, piimo capitttlo :

Non saturatur oeulus visu, etc.

Salomon dit que Poeil de rbomine huinnin. Soit de Romain ou d'auti*e iincion, fî'est assufyS en Toyant soir etinaiii^, Pays loingtain, ediflicc ceiUin»

Palays haultain, poui* récréation ; Uaffection, pour occuppacion, Ou action de joye et de plaisance :

Dessoubz le ciel n'a jamais suffisance '.

Tousjoui's voulons veoir Blanches ou yermeilles, Ouyr et sçavoir

' Pour : astouvi.

* Pour : mattH, pai* ellipse.

' Il y a, dans celle moialité, beaucoup de passages en vers de dii syllabes, dans lesquels lu rime esl redoublée à la césure du premier hémistiche; c'était là un de ces jeux de prosodie, que Molinet, Crétin, Lemaire de Belges, et leurs imi aleurs avaient mis à la mode. On nommait rimes batelées ce redoublement de rimes ou d*assonnaiices, qui produisonl l'efRH de petits vers de quatre et do six syllabes.

376 LA COMDAMNACION

Cboses nompareiUeâ ; Les yealx, les oreilles, Selon que j'entens, Ne sont pas conteDs.

Ce nonobstant, pour leur donner Quelque briefve réfection, Atôus bien voulu ordonner Aucune compilacion, Dont la clere narracion, Les signes, les motz, la sentence, Bailleront bonne instruction A ceux qui nous font assistence.

Pour TOUS plus à plain informer, De ce qui sera recité :

Nous desirons de reformer Excès et superfluité.

En détestant gulosité ', Qui consume vin, chair et pain, Recommandant sobriété, Qui rend rhomme legier et sain.

Médecine consent assez, Qu*on doit disner compclemment*; Car Testomac point ne cassez, Pour disner raisonnablement.

Or faut-il soupper sobrement, Tant les druz ^, que les indigens.

Sans bancqueter aucunement.

Car bancquet fait tuer les gens.

Saichez que manger à oultrance Destruit les gens et moult peut nuyre ;

* Gourmandise, goinfrerie; en \aûn, gulosit^s.

* SulTisamment, convenablement.

' i>iches, bien pourvus, bon^ comp«'tgnons.

DE BAUCQVET. HT

Mais la Tertu de tempérance, Paît rbomme priser et reluyre.

Tous ces propos orrez deduyre.

En cscoiitânt et parlant bas :

Et pourtant veuillez tous conduyre Paisiblement sans nulz debas.

Après ces moti, se retirera le Docteur et se yra seoir jasqnes à ce qu'il Tiendra faire sou sermon. Et Disner vient eu place, qui dit:

DISNER

Quant Polemo venoit de son solas, De divers mestz tout replet et tout las. Il faisoit lors bon veoir sa contenance *.

SOUPPEB.

XenocratèSy qui ne Tespargna pas,

Discrettement refréna ses repas,

Par ung sermon de doulce consonnance.

BANGQUET.

Bien peut gaudir, qui a foison chevance *.

DISNER

Le gent gaudisseur ^, Devoit, de lieu seur.

Prendre sa doulceur, Sa joye et son bien.

SOtJPPER.

Mais le bon Docteur, Parfait orateur, Sans estre flateur, Luy remonstra bien.

* L'hystoire de Polemo, gaudisseur de Athènes, est escripte au \v livre de Valere, au chapitre : De mufacione morumaut fortmiK,

(Note de l'auteur.)

* Obt-à-dire : qui a de l'argent à foison.

' Le gentil ami de la joie, un Roger fk>nlemps.

47S LA COHDAHNACIO.N

BAMCQUET.

Doctrine vault, mais on ne sçait combien

DISNER

Quant Luculus, pour festoyer Pompée, Rendit si fort su famille entrapée.

Le cuysinier devoit bien estre habille '

SOUPPER

Par Plutarcus, la chose est designée ; Car il escript que, pour une disnée»

Il exposa jusqu'à cinquante mille.

BANCQUBT.

Pecune doit tousjours estre mobile.

DISNRR.

Plusieurs oilt esté, Y ver et este, Qui ont fort gousté Des fruitz de la terre.

SOUPPER

S'il en est planté *, C'est grant lascheté, Blasrae ou chicheté, Les tenir en serre '.

BANCQDET.

Où les biens sont, illec il les Êiult querre.

DISNER

Laissons les acquerans acquerre,

' Luculus, comme dit Plutarque en son livre De Ttrï» illuà-' /r/^tfSi estoit excessif caconvis, et quant il vouloit soupper en ung lieu nommé Appolin, le repas coustoit cinquante mil.

{Sote de Fauteur.)

' Beaucoup, aliondanoe de biens.

^ Kn réserve.

DE 6AKCQVET. . 279-

Laissons monter les bauUz montans :

Puisqu'il n'est plus discord ne guerre, Bien ne devons estre doubtans.

SOUPPER

Mais que nous fault-il ?

DISNER

Passetemps.

SOOPPER.

Gomme quoy ?

DISICER.

Entretenement^, Fréquenter les gens esbatans^ Pour vivre plus joyeusement.

BANGQUET.

Qui pr.sse temps Joyeusement, Ne commet point de villennie ; Mais Passetemps présentement, Est avec Bomie Compagnie.

Hz mainent très-joyeuse vie, Soir et matin^ sans repos prendre.

• DISHER.

De les trouver j'ay grant envie.

Pour leurs condicions apprendre.

BiNCQUET.

Le cueur bumain doit tousjours tendre A veoir quelque nouvelleté.

SOUPPER

A subtilles choses entendre,

Le cueur humain doit tousjours Icndre.

LE FOL

Ces trois folz ont grant volonté

De chercher leur malle mescbance*.

* Ordinairemcot, de t«mps à aïKre.

* Pour : mesehiance, mauvaise chaiieê.

280 LÀ COMDAMNACION

Quant on a lûen ris ou chanté, A la fin fault tourner la chance.

Ha ! TOUS voulez avoir plaisance ^ ?

Bien vous Faurez pour ung tandis* ; Mais gens qui prennent leur aisance ^ Se retrouvent les [^us mauldis.

BONNE GOMPAIGNIE, gorriere' damoyselle, se tire avjnt, avec tous ses gens en boa ordre, et dit :

Arrière, chagrins et marris * !

G»r je ne quiers que plaisans ris.

Et de tous esbatz abondance.

GOURMAflDlSB, femme.

Et, moy, le gras beuf et le riz, Chappons et pouHetz bien nourris, Car de la pance vient la dance,

FRIANDISE, femme.

Bon fait, attendant le disner, jynng petit pasté desjeuner, Pourveu qu'il soit chault et friant.

PASSETËHPS, homme.

Riens, riens ^! tousjours solas^ mener; Jouer, chanter, dancer, tourner, En babillant et en riant.

4E-B0Y-A-V00S, homme.

Cela ne vauU pas ung neret ", Mais vin vermeil et vin cleret.

Pour arrouser la conscience.

' Salisfactlon, plaisir.

* Pour un moment.

^ De bonne mine, bien parée.

* Gens moroses.

^ Cette exclamation é(|uivaul à celle-ci : fi/«M, bien! ® Joyeuse vie; aolat ou soulaa vient de solaLUm. ^ Liard, petite monnaie de billon noi^ ou neret.

Ui: BAHCQULT. HH

JË-PLEIGE~D*AUTàM'', liommc.

•Je prise mietiix le muscadet* :

Quant on en verse plain godet.

Je le prens bien en pascience.

AC0U8TU]IA»C&, femme.

Quicinque ung train encoinmeiice.

Soit de inestier ou de science.

D'exercice ou de nourriture.

Laisser n*en peut Texperience, Car nous avons clere apparence Que coustume est autre jiature, Non pas nature proprement Touchant nature naturée, Mais ung train tenu longuement, C^est quasi nature altérée.

BONNE COMrAIGNiË.

Il fault commencer la journée.

Sus, je vous ordonne qu'on fine D'une tostée enluminée'?

JE-BOY-A-VOUS

Et de bon vin,

BONNE CONPAIGMIE.

Quarte ou chopine.

je-plbige-d'auta.nt.

Tantost vous en feray Tamas.

bonne COMPAIGNIE.

Et, au surplus, qu'on nous prapine ^ Deux platz de prunes de Damas.

* Ce surnom signifie : /accepte tous les lousU.

* Vin muscat cuit et épicé.

' Grillade dorée |>ar le feu.

** GVst-Mire : qu'on nous apporte, qu'on nous serve; du lalia propinare.

4$j LA COHDAMNACIOII

Ce premier r»îpas se Terasur Une table ronde ou carrée, el .«e (a saison est qu*0D ne puisse tiner ' de prwnea, il faul prendre prunes seicbes ou en faire de eire (|ui auront foi me et couleur de Damas*

(^ODR]IANI>ISB.

Il fault remplir no2 estomacz Soit de trippes ou de jamboo.

FKIANDISK.

Fy ! fy ! C'est pour Jehan ou Thomas :. Il me suffist de pou* et bon.

Voicy belle provision :

PasteZy prunes, pain, vin et tasse.

BONNE eOMPAIGKIR.

Ghascun preigne sa porcioo, Puisqu'il y a viande en placé.

»-PBE1GB-d' AUTAN f.

Et comment Gourmandise amasse .

Ces prune», pour les enfourner !

^E-BOY-A-VOUS

Elle a mangé une lyraace^

BONNE COMPAIGNIB.

Paix! paix ! il nVn (auU mot sonm^r.

FASSETEMPS.

Gente dame, pour vous donner Ung peu de re^ouyssement, Quelque dance veulx ordonner S'il vous plaist ?

' Avoir, trouver.

* Tour : peu, avec U prononciation italîei.ne. ^ Gourmandise mange si gloutonnement, qu'elle avale une limace qui se trouvait sur les prunes.

DE BAHCQUET. 285

BORNE CO MPI If. NIE.

Tost, legierem«it.

PASâETBMPS.

Pour commencer Tesbat^nent, Ça, Friandise, ma mignonnet Je vous Tueil mener gentement, S'il ne tient à vostrc personne?

FRIANDISE

A vostre gré je m'abandonne,

En tout honneur, sans mal penser.

PASSETEMPS

Qui à villennie s'adonne, Jamais pas ne puist-il passer.

11 la preat par la main.

Quant ainsi vous tiens par la main Et Toy Tosfre visage humain Plus doulx que d'une fifagdalebe; Il me souvient du joyeux train De Paris, qui ronge son.frain.

Tant est surpris de dame Helaine*.

FftIANDiSB*

Et quand je voy le doulx ymaige

De vostre gracieux visaige

Où il y a beaulté foison,

11 m'est adVis, en mon coiiraige*,

Que je face le personnage

De Medée, et, vous, de Jason^?

* Paris, filï du roy Prîam, raYil Helaine, femme île Menelaus, roy de Ijicedemonnie. [J^ole fie rauteur.)

* For intérieur, esprit, cœilr.

' Jason se acointa de Medée, et, par le conseil dVlle, ronque>ta ^ la Toison, «les matières sont traictées en YHysto'.re de Troye, que a escript Guido de Coitlmna\ et au parafant, Ohiere, N irgille, etc. ' [yole de l'auteur*)

iK4 LA C0MDANKAG103I

BONKB COMPAIGKIE.

Sus, SUS, smmez une chanson ; Si verrez quelque sault gaillart !

PASSETBMPS.

Tantost monstreray la façon De dancer sur le nouvel art.

Est à noter que, sur rescliaCfauU on en quelque lieu plus hauk, seront les instnimens de diverses façons, (lour en jouer et dU versiffier, quant temps sera. Et sur ce présent passaige pour> ront jouer une basse dance assez briefve, puis dira Disner :

DISNEIU

Il nous Êiult tyrer ceste part, Où sont toutes joyeuS( tez :

Bonne Gompaignie y départ * Ses jeux et gracieusetez.

SOUPPEB.

Tous troys avons les voulentez De la suyvir * à toute instance*

BANCQUET.

Ung beau salut luy présentez, • Pour impetrer son acointance.

DISNER

Je prie k la divine Essence, Qu'elle tienne en convalesceace * * La dame et son ostit notable.

BONNE GOMPAÎCNIE.

Dieu gard les seigneurs d^excellcnce !

Venez gousler de Topulence Des biens qui sont h ceste fable?

' Four : suivre,

* Prospérité, lionne santé.

DE BANCQUET. 285

800PPBR.

Pardoniiez»iiou8, dame louable, Se à vosti'e logis faonnorable Sommes Tenus sans inviter ?

BONNE COMPAIGNIE

Cela, ce m'est chose aggreuble.

Toutesfois, il est raisonnable Que je oye voz noms reciter.

DISNBR.

J'ay nom Disner.

SOUPPER

Et, moy, Soupper.

BANCQUET.

Et, moy, Bancquet, gent et Jegier,

DISNER

Pour gens à table occuper, J*ay nom Disner.

SOUPPER

Et, moy, Soupper.

BANCQUET.

Je fays plusieurs biens dissiper Et hors heure boire et manger.

DISNBR.

J^ay nom Disner.

SOUPPER

Et, moy, Soupper.

BANCQUET.

Et, moy, Bancquet, gent et legier.

BONNE COMPAIGNIE

Telz hostes doit-on bien loger :

266 LA COHDAMNACrOR

Ilz sont de prix et de Talleur.

Or,, sus, mes gens, sans plus songier*.

Faictcs-leur boire du meilleur?

DISNBR prenl la lasse.

Yostre vin a belle couleur.

Passetcmps, Jc-Iioy-à-TOus et Je-pleige-d'aulaiU leur baillent Its • tasses.

»OUPP£R.

La saTeur vault encores micnls.

BAHeQUETl

CVst vin pMir guérir de dolileur Et pour enluminer les ^euli.

' DISNER

Dame de maintien gracieux^ Dictes, sans penser à nul vice-.

Qui sont ces cueurs solacieux Qui TOUS font honneur et service?

BONNE COMPAIGME.

Tantost en aurez la notice :

Yeez cy Passetemps, au plus prè»; Je-l)oy-à-vouSr homme propice, Et Je*pleige-(l'autant »prè».

Elle les monstre.

Veez cy la frisque Friandise,. Qui au plat gentement ^'avance ^ Ycex cy la gloute Gourmandise, Et puis vcez cy A<»nstumancc.

DISNER

Pour Dieu ! n'ayez à desplaisauce Se de leur estât enquerons?

' 6Vst-a-dtrc : sans lié^itrr^

DE BA.'tGQUET. SS7

80UPPBR.

Ce sont gens de resjouyssance. '

BAHCQUET.

Hz sont telz que nous les querons..

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