‹ Recueil de farces, soties et moralités du quinzième siècleChapitre 6 sur 53 · EN FRANCE. XV · texte numérisé non relu

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tût que par un calcul de perversilé personnelle , se cliargeaient trop souvent d'ajouter à leur rôle une pantomime licencieuse, que le poète n'avait pas prévue et que le public encourageait de ses éclats de rire et de ses applaudissements. Ainsi, la bande des diables, qu'on nommait la dia^ tlerie» ne se distinguait pas moins par ses masques hideux et ses accoutrements étranges, que par ses postures indécentes et ses gestes malhonnêtes. Ces diables, dont les miniature;} dés manuscrits, les anciennes peintures murales et les vieilles estampes gravées en bois, nous représentant les portraits moins effrayants que ridicules, avaient parfois des tôles de marmousets ou de satyres tirant la langue , à la place des parties naturelles ou bien en guise de mamelles. Satan ou Lucifer offrait même un corps tout composé de ces tôtcs grotesques, qui roulaient des yeux provoquants et semblaient se servir de leur langue comme d'un emblème d'impureté ; en outre, la queue de certains démons affectait des formes et des proportions obscènes. On tolérait sans doute, de la part de la Diablerie, ces excentricités libidineuses, par cette raison que, suivant les croyances de l'Église catholique, l'esprit du mal est surtout l'agent de limpudicité. Chaque représentation avait lieu cependant sous hi surveillance d'un sergent de la douzaine ou d'un sergent à verge, ayant mission expresse de surveiller, au nom du prévôt de Paris, la police de la salle et la conduite des jeux,- pourvu' il ne s'y passât rien de déshonnête et qu'il ne s'y fit aucun désordre*.

Cette surveillance avait sans doute de quoi s'exercer parmi les acteurs et les spectateurs. Les premiers, par exemple, ne suivaient aucune règle d'art, et se livraient à toutes les fantaisies de leur invention; chacun s'habillait a sa guise, chacun imaginait ce qui pouvait le faire remarquer an milieu de ses confrères et lui mériter la faveur de

* Voy. la Requête adressée au lieutenant du prévôt de Paris par les mattres de la confrérie, en 1405, dans les Yariilés histor., fh^8. ei lUtér.y pnbl. par Bodcber D*ARnis, eo 175i, t. I, p. 461.

XVI l'ancien THEATRE

l'au Htoire. De là, de celte envie de briller, de cette émulation d'artiste, résultaient les plus incroyables polissonneries et les plus bizarres créations. La diablerie, comme nous l'avons dit, se permettait de sérieux outrages à la pudeur, et l*on mettait tout cela sur le compte du démon. Mais le chœur angélique n'était pas plus réservé, et les anges en venaient parfois à de singuliers oublis de leur rôle muet-. Anges et diables , c'étaient des comparses qui chantaient des cantiques, récitaient des oraisons, jetaient des cris ou des hurlements, au signal qu'on leur donnait : leurs évolutions, leurs danses, leurs grimaces, leurs bouffonneries ne dépendaient que du caprice et de Vençin (ingenium) de chaque joueur. Tantôt un chérubin, en regagnant sa stalle, retroussait sa longue robe blanche et laissait voû* qu'il avait ôté ses grêgues , pour qu'on ne reconnût pas che» lui le naître bonnetier ou l'ouvrier baudroyeur de la rue Saint- Denis: tantôt un autre bienheureux, vêtu d'une chasuble de prêtre, en tombant dans une trappe, restait suspendu la tête en bas, jusqu'à ce qu'on vînt le délivrer* et remettre un peu d'ordre dans sa toilette. Ces épisodes - burlesques nous sont indiqués dans les relations de quelques-uns de ces jeux. Du reste, pas de femme au nombre des joueurs : les rôles féminins étaient confiés aux jeunes garçons qui se rapprochaient le plus du physique de l'emploi, et qui en ntlectaient les allures. C'était là un {ittrait particulier pour de vils débauchés, qui ne manquaient pas de s'intéresser a ces beaux garçonnets, et qui, à force de les admirer sur le théâtre, cherchaient probablement à les retrouver hors de In scène.

On doit donc supposer que , malgré la surveillance du sergent à la douzaine ou du sergent à verge ^ la police des mœurs n'était pas et ne pouvait pas être bien faite à l'intérieur de la salle : dans le parterre {parquet), où personne n'était assis, où les spectateurs formaient une masse corn-' pacte et impénétrable ; dans les couloirs et les escaliers, qui n'étaient pas toujours déserts et silencieux pendant les ru-

BN FRANCE. XVII

pri^scntaiiotis, et qui ne furent éclairés qu'à la tin du seizième siècle. Un règlement du lieutenant civil, concernant ie théâtre de KHôtel de Bourgogne, en date du 12 novembre 1609' ordonne que < seront tenus* lesdits comédiens avoir de la lumière en lanterne ou autrement, tant iiu parterre, montées et galleries, que dessous les portes ft la sortie^ le tout à peine de cent livres d'amende et de punition exemplaire. Mandons au commissaire de police d'y tenir la main et de nous faire rapport des contraventions à la police. » En dépit de ce règlement et de ceux de même nature qui avaient pu le précéder, nous savons, pour l'avoir lu dans un livre imprimé du temps de Louis XIV, que l'éclairage dea montées et des corridors était si négligé à cette époque, que ces endroits obscurs servaient aux rendez-vous et aux rencontres galantes durant le spectacle ; car l'auteur que nous citons, sans nous rappeler le titre de son ouvrage, se plaignait de ce qu'en arrivant tard à la comédie, une fois le spectacle commencé, une femme honnête ^e trouvait exposée à heurter dans les ténèbres un couple amoureux qui lui barrait le passage Quant à l'intérieur de la salle, il n'était éclairé que par deux ou trois lanternes enfumées, suspendues par des cordes au-dessus du parterre et par une rangée de grosses chandelles de suif allumées devant la scène, qui devenait obscure, quand le ntoU" aheur ne remplissait ^las activement son emploi.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les actes de débauche qui se commettaient, surtout au parterre , pendant les représentations : il suffit de dire que ce scandale journalier, qui ne contribuait pas peu à donner des arme« aux ennemis du théâtre, a duré jusqu'à ce que Voltaire lA* -parvenu à faire asseoir les spectateurs du parterre. L'abbc de Latour, dans ses Réflexions morales^ politiquesy historiques et littéraires sur le théâtre* se plaignait encore en 1772, de la débauche du parterre I

* Voy. le Traité de la Police^ par Delamare, t. I, p. 472.

* Voy. Uv. IX, t. V, p. 6, (Ifi ce recueil rare et curieux.

XVIII l'ANCIBN THéATRE

Cependant, le théâtre aurait échappé aux excommunica* lions de l'Église , aux remontrances des parlements » aux vindictes des imagislrats de police, s'il eût conservé le ca« ractère ci^clusivement religieux qui avait favorisé son rétablissement sous la protection de Gliarles VI; mais, quand des confréries dramatiques, semblables à celle de lu Passion, se furent établies dans les provinces et eurent aussi représenté des mystères et des nnracleSf avec le cmicours des maîtres et des apprentis de corporations, les jeunes gens se lassèrent bientôt d'un spectacle édifiant qui ressemblait à un sermon mis en action ; la vieille gaieté gauloise ne se contenta plus de ces représentations pieuses où il y avait pourtant matière à rire, et la comédie naquit en France.

Des confréries joyeuses, qui s'intitulaient les Enfantssans-Souci et les Clercs de la Basoche, se fondèrent à Paris et jouèrent des farces ou des soties j qui ne demandaient pas la pompe théâtrale des mystères et qui n'avaient besoin que d'un petit nombre de bons acteurs comiques. Ce nouveau théâtre facétieux s'ouvrit ll'abord en plein air, sur les champs de foire, dans les halles, au milieu des carrefours de la ville. Deux ou trois bateleurs, montes sur des tréteaux, affublés d'oripeaux, le visage noirci ou enfariné, dialoguaient avec une verve graveleuse quelques scènes de mœurs populaires, qui avaient pour sujet presque invariablement l'amour et le mariage. Ces' canevas, peu décents par eux-mêmes, prêtaient merveilleusement a des improvisations plus indécentes encore. Plus tard, aux improvisations succédèrent des pièces écrites en vers ou plutôt en lignes rimées, qui n'empêchaient pas l'acteur d'improviser encAre et qui donnaient de la marge a sa pantomime licencieuse. Il n'en fallut pas davantage pour enlever aux confrères de la Passion la plupart de leurs spectateurs et pour renore leurs représentations moins productives.

Ce fut en vain que les confrères de la Passion essayèrent de faire concurrence à leurs redoutables rivaux, soit en intercalant dans les mystères certains épisodes burlesques,

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