IV.
Nous publions, dans cette planche et dans la suivante,
deux figures de bronze trouvées entre Abbeville et Montreuil , et qui sont passées du cabinet de M. Beaucousin l'aîné, d'Amiens, dans celui de M,E. Durand de Paris. Celle qui est gravée sous ce numéro est d'un bon travail ; le nu en est étudié et bien senti ; le casque qui caractérise une figure militaire est de style Grec. On en voit à-peu-près de la même forme , sur les médailles de Syracuse et de Corinthe ; le trou placé à la partie supérieure et que Ton voit mieux dans la plancbe XVIII, étoitsans doute destiné à recevoir la crête ou l'aigrette qui en faisoit l'ornement* JLa belle statue en marbre dite du Phocion (i), étok coiffée d'un casque semblable etavoit d'autres rapports 9 dans la figure et dans la pose , avec notre bronze. La seule mutilation qu'il ait éprouvée, est une partie des doigt? de la main gauche qui tenoit une haste, comme l'indique la position du bras. Nous croyons y reconnoître sous les traits de Mars, le tyran Postume le père , qui régna sept ans dans les Gaujes, et qui, prit sur ses monnoyes le titre de Hestftutor GaUiarum. Quoique d'une basse extraction , la nature sembloit avoir formé Postume pour commander , en le douant de talens supérieurs et d'un courage à toute épreuve. Lorsque les circonstances lui permirent de mettre en éyidence ses grandes qualités , il devint bientôt généra} (^abil? et politique consommé. Gallicn lui avoif confi? l'éducation de son 61s Salonin, et lui avoit donné le gouvernement des Gaules ; mais, en l'an 261, dominé par une ambition sans bornes, il revêtit la pourpre, se fit proclamer Empereur, et souilla l'éclat de ses belles actions par le meurtre de son pupille. Le succès constant
( 1) Galerie de» antiques. ( Legrand , Paru , i8o3 ) P»g. 1 1 , pL a3*
de ses armes le fit surnommer l'Hercule Gaulois ; il réunît sous sa domination les Gaules, l'Espagne et l'Angleterre, et se fit aimer et respecter des peuples dont il avoit usurpé la souveraineté. Ayant refusé le pillage de la ville de Mayence à ses soldats , ils l'assassinèrent avec son fils en l'an 367. Victorin, son collègue et son successeur, lui fit décerner les honneurs de l'apothéose. Il n'est pas étonnant, d'après ce court exposé et d'après la grande réputation militaire que Postume s'étoit acquise , qu'on Fait représenté sous les traits du Dieu de la guerre et avec l'idéal qui lui appartient ; il y a d'ailleurs plusieurs exemples de statues d'Empereurs dans le style grec , et sous la forme des divinités auxquelles on s'étoit plu à les comparer.
Nous retrouvons avec plus de vraisemblance encore dans cette seconde figure , le même Empereur avec le costume militaire et dans l'attitude du commandement. Elle offre même une particularité remarquable dans le mélange du style grée avec lë costume romain , et dont nous allons examiner les détails avec attention.
* 1 Tarquin premier du nom , étoit originaire de Corinthe; lorsqu'il fut devenu Roi de Rome , il y introduisit les arts et les usages de la Grèce. Lorsqu'énsuhe les Romains eurent vaincù douze peuples de la Toscane , ils prirent d'eux entr autres choses , les faisceaux portés devant les Consuls, les chaises Curules, les bagues , les colliers, les Vétemens appelés tràbta et prétexta ; ils adoptèrent aussi la manière de triompher des Toscans dans un quadrige doré , ainsi que beaucoup d'autres coutumes que ceux-ci
tenoient eux-mêmes delà Grèce (i). Enfin les Romains prirent des Grecs leur habillement militaire , du moins eu grande partie.
La figure que nous publions > sous ce numéro et dans la planche qui suit , a la tête couverte d'un casque peu profond y la crête en ?st basse et retombe par derrière jusqu'au bas de 1 épaule j de chaque côté de cette crête est une espèce d'aigrette placée comme celles en forme de palme , que l'on voit sur le casque de la Déesse Rome dans les médailles consulaires. Selon Virgile, le casqtfe de Turnus avoit une triple aigrette (a) ,
Cui triplici crinîta juba Gauea âaa chimeerum
La cuirasse paroît être de métal, et juste sur le corps, dont elle laisse apercevoir toutes les formes musculaires } une tête de Méduse ou deVictoire est sculptée sur la poitrine : on retrouve fréquemment cet ornement sur les cuir rasses antiques. Un double rang de bandelettes couvre les bras 9 d'autres plus longues retombent sur les cuisses , et laissent apercevoir la tunique courte que Ton portoit sous la cuirasse. La chlamyde , manteau héroïque y est posée sur l'épaule gauche j un baudrier très-étroit , et qui ne paroît composé que d'une bande de cuir, soutient leparazonium , petite épée ou poignard dont les figures militaires sont souvent armées dans les revers des médailles Impériales. Romaines. Mais ce qui caractérise principalement le style Grec dans ceUe figurine , ce sont les Cnémides
( i ) Florin. Lih, I , c. 5 .
(a) JEncid. II.
qui couvrent les jambes, et retombent jusqu'à l'articulation des pieds qui sont nus.
Les cnémides appartiennent spécialement aux Héros Grecs d'Homère , que ce prince des poètes nomme toujours Evxrifjuféç À'xaie», les Grecs aux belles cnémides (i). Cette partie de l'armure désigne souvent Achille sur les monumens j on voit sur les pierres gravées des guerriers qui attachent leurs cnémides ce qui indique leur départ ou leur retour de la guerre , selon le coté de la jambe j car nous n'avons pas besoin de répéter ici qu'il est aujourd'hui reconnu par des antiquaires , dont le sentiment passe presque pour une loi , que le pied droit étoit le symbole du départ, itus ; et le gauche celui du retour , reditus. Le magnifique disque d'argent trouvé dans le Rhône près d'Avignon , et dont nous avons déjà parlé , vient à l'appui de notre sentiment sur le mélange des usages de Rome avec ceux de la Grèce qu'offrent un grand nombre de monumens , surtout vers le moyen Empire où l'art avoit commencé à dégénérer. On voit sur ce disque des armes Romaines, et entr'autres le parazonium à côté des cnémides Grecques. M. Millin a pensé que ce disque votif étoit un ouvrage Romain , du temps de Septime Sévère , et il étaye son opinion de raisonuemens qui nous paroissent sans réplique (a). La nudité des pieds de notre figurine est une particularité remarquable , qui appartient au style héroïque Grec , mais qui pourroit être , dans cette circonstance , un défaut de goût , à raison de tous les vétemens dont le reste du corps est couvert. Montfaucon rapporte une figure de bronze du
(t) M. Millin. Monom. iûéd. T. I, p. qi, (a) Ibid. P»g. 77.
cabinet de M, Morcau de Mautour, qui a le plus grand rapport avec la notre (i) ; l'attitude est la même ; on y retrouve le mélange du style Grec avec les usages Romains : mais la chlamyde est mieux ajustée que dans la nôtre , et indique avec plus de précision Faction et le mouvement du guerrier. Il est sans armes , les pieds sont nus et les jambes couvertes des cnémides , que le savant Bénédictin a pris pour des bas ; erreur que nous relevons sans renoncer aurespect que nous professons pour ce célèbre antiquaire.