‹ Recueil de Monuments antiques la plupart inédits et découverts dans l'ancienne GauleChapitre 60 sur 65 · PLANCHE XXXVII · texte numérisé non relu

PLANCHE XXXVII

L'ÉTUDE des pierres gravées noua paroît, de toutes les parties de l'archaéologie, celle qui présente aux.savans la mine la plus féconde à exploiter, et à ceux qui les possèdent des jouissances multipliées , et qui ne sont pas interrompues ni troublées par des privations qu'il est difficile d'éviter en faisant quelques autres collections. Les sculptures ne peuvent trouver place que dans les Musées , ou chez des particuliers très-opulens ; les bronzes antiques sont rares ; les Médailles Romaines ^ qui n'offrent guère aujourd'hui que le plaisir de la possession , et qui présentent rarement quelques observations nouvelles , ont encore l'inconvénient pour les collecteurs , de leur laisser désirer souvent pendant toute leur vie des pièces d'une extrême rareté ; et ces lacunes troublent leurs jouissances. Les médailles Grecques sont rares et chères , et sont aussi une source de désirs , qui ne sont presque jamais satisfaits. Chaque pierre gravée , au contraire , est un monument isolé, dont on peut à son gré augmenter ou. réduire le nombre; on y trouve aussi plusieurs genres d'attraits; la beauté , la pureté, le volume des matières , la perfection du travail , le choix , la richesse et l'intérêt des sujets. On peut aussi s'en parer , et çe sont des tableaux et des sculptures en miniature qui retracent les chefs-d'œuvres des meilleurs artistes de l'antiquité; on y voit les images et les attributs des divinités , les traits et les noms des perso unages célèbres ; on y trouve des détails sur le culte,

les mœurs et les usages des anciens , enfin des allégories ingénieuses et des sujets d une grande variété.

La Glyptographie ou l'art de graver sur des pierres dures paroît remonter aux temps les plus reculés. On a dû commencer par tracer des traits sur des substances molles, et on est arrivé par degrés à employer ces procédés sur des matières dures. Les empreintes que Ton tira de ces gravures en creux conduisirent au monnoyage. Avec le temps, la gravure se perfectionna, et les ouvrages quelle produisit devinrent des objets d'utilité et d ornement; les lithoglyphes ou dactylioglyphes anciens ont porté cet art à un degré de perfection que les modernes n'ont pas encore pu atteindre , et le nombre de nos bons graveurs sur pierres dures est toujours très-limité ; la quantité considérable de pierres gravées antiques , principalement des intailles , que l'on a découvert dans tous les temps , prouve que leur usage a été général , et qu'on les a toujours très-multipliées chez tous les peuples de l'antiquité.

Celles qui remplissent cette planche , excepté le N° VII , nous appartiennent (i), et sont toutes gravées en creux et inédites.

Calcédoine à deux couches , lit bleu sur fond noir opaque , appelée Nicolo , et sur laquelle on a gravé dans le plus petit espace un sujet intéressant de l'histoire héroïque.

Les Romains attachoient une grande importance à leur

(i) Nous aron* cédé" aux «ollicitations de M. le marquis de Drée , en loi donnant le jade graTé sous le N.° V , et dont il a parlé dans le catalogue de son

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origine , qu'ils faisoient remonter à Enée. Ce héros étoit , dit-on , fils de Vénus et d'Anchise ; il se distingua dans la guerre de Troyes , et la dernière nuit où cette ville exista, protégé par les dieux, il sauva sa famille de son embrasement ; conduit par Mercure , il rassembla ses compagnons , se réunit sur le rivage aux Troyens qui fuyoient , et tous s'embarquèrent pour se rendre en Italie où les appeloient les ordres du destin. En passant dans laThrace, Enée y fonda une ville ; il vint de là en. Sicile , et, passa dans La Crète , où les dieux lui ordonnèrent de se rendre en. Italie. Poursuivi par la colère de J unon , il fut jeté, sur la côte de Carthage \ mais , voulant accomplir sa destinée , il quitta secrètement cette ville , et sa fuite causa la mort de Didon. Enfin il aborda en Italie , débarqua à Laurente , et alla camper à quatre stades de la mer. Les dieux, pour lui ôter tout espoir de retour , changèrent ses vaisseaux en nymphes. Enée ordonna cependant des sacrifices pour les remercier de son arrivée; mais une truie, prête à mettre bas , ayant échappé au couteau sacré , ce héros se souvint d'un oracle qui lui ordonnoit de prendre un animal pour guide et de bâtir une ville à l'endroit où il s'arréteroit. Enée suivit la laye pendant vingt huit stades , et jusque sur une colline où elle s'arrêta de lassitude , mais qui lui parut peu convenable à l'accomplissement de ses projets. Cependant ses Pénates lui apparurent pendant son sommeil , et lui ordonnèrent de se conformer à l'oracle , en ajoutant que le nombre des petits que la laye mettroit bas , indiquerait celui des années après lesquelles la fondation d'une seconde ville seroit le commencement de la puissance et de la gloire annoncée à ses descendans.

La truie eut trente petits , qu'Enée immola aux dieux

avec leur mère; il jeta aussitôt les fondemens d une ville qu'il nomma d'abord Jiiwn , et à laquelle il donna ensuite le nomdeLavinie, fille de Latinus, roi des Aborigènes , à laquelle il s'unit. Trente ans après , Ascagnc , son premier fils, fonda la ville d'Albe, qui devint la mère de Rome. Telle est en abrégé Tbistoire du héros que Virgile a , dans l'un des plus beaux poèmes latins qui nous soient parvenus, rendu aussi célèbre que celui dont Homère a retracé les courses aventureuses dans son Odyssée» *

Des savans ont douté de l'arrivée d'Enée en Italie , et ont prétendu que l'importance, attachée par les Romains à cette origine, prit sa source dans la vanité de Jules- César , qui se vantoit de descendre par Enée de YénUs d'Anchise. En effet, la famille Julia se disoit issue de Julus , fils ou petit-fils d'Enée , comme les autres familles Romaines les plus considérables , qui cherchoient aussi leur illustration dans des traditions vraies ou fabuleuses ; le premier auteur qui a parlé de cette origine est Fabius Victor, qui florissoit vers l'an de Rome 54o, et d'après lequel Denys d'Halicarnasse et Tite-Live ont écrit «ur le même sujet.

Quoi qu'il en soit , nous croyons reponnoitre dans le sujet de notre pierre N.° I cette origine , vraie ou préten- -due des Romains. Vénus, assisé sur un nuage t présente à Enée une palme, et la truie qui est accroupie fcux pieds du héros , annonce que cette déesse promet à son fils la conquête du Latium. Le cabinet du Roi possède deux beaux médaillons en bronze d'Antonin-le-Pieux ,sur les» quels on voit le même sujet, traité à une autre époque. Dans l'un , Enée descend sur le rivage Latin , tenant son fils par la main ; il est dans la même attitude de surprise ,

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et vêtu comme sur notre pierre ; dans l'autre , on voit sur les murs de Lavinium Enée portant son père Anchise ; la truie et les petits ne sont point oubliés dans ces deux médaillons (i).

Le dessinateur n'a point embelli cette téte gravée d'un beau creux sur un Nicolo de la plus belle qualité ; nous croyons y reconnoitre l'empereur Commode qui , après avoir pris le titre d'Hercule Romain , eut la ridicule fantaisie de parcourir les rues de Rome sous la forme du fils d'Alcmène , frappant de sa massue ceux qui lui déplaisoient. Nous regrettons que notre belle pierre n'ait pas été employée à conserver les traits d'un meilleur prince.

On reconnoit aisément sur ce Nicolo , Hector qui vient d'incendier la flotte des Grecs ; c'est l'instant que le divin Homère a raconté dans son Iliade de la manière suivante : « Hector, qui tenoit embrassés les ornemens de la poupe, « ne lâche point prise et crie aux Troyens : Apportez des « torches allumées , et secondez mes efforts , etc. En même « temps les Troyens mettent le feu au vaisseau ( de Proté- « silas); dans un moment la flamme se répand de tous « côtés, et gagne la poupe». (Livre XV, vers. 716 et Livre XVI , vers. 132. Trad. de M"'. Dacier.)

(i)On peut consulter «or ce ux\e\Aiirel. Vict. c. i3er 14 j Diom't. Halte. I I; Tit. Liv. 1. 1. — Mémoires de l'Àcad. des in script T. XXV. (in-ia) — L'antiquité expliq. Suppl. Tom.l , pag. 181.

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Cornaline trouvée près de Marseille , sur laquelle on voit Jupiter Axur assis, tenant une couronne et appuyé sur un long sceptre j la chlamyde est étendue sur ses genoux en signe de repos. Près de lui sont une aigle , un paon , et une chouette , perchés sur des arcades ou niches , dans lesquelles sont trois caractères que nous avons jugés Grecs et formant le mot H. A. U. ou plutôt H* AT.

On a adoré dans quelques contrées de l'Italie le soleil , sous le nom de Jupiter Axur, ou Jupiter jeune et imberbe. On a pensé aussi que le nom à' Axur venoit de celui dUAnxur porté anciennement par la ville de Terracine. Pausanias parle (in Aïliac, lib. F. ) d'une statue de Jupiter imberbe qui existoit à Olympie. On a pris ce Dieu pour Bacchus , et ses images sont très-rares. Winckelmann en a rapporté une dans ses monumens inédits sur une belle pierre gravée par iVwi/j. On voit aussi Jupiter Aacur sur les deniers d'argent de la famille Yibia ; il y est représenté comme sur notre pierre , mais avec la téte radiée.

On trouve souvent réunis sur les monumens , Jupiter , Junon et Minerve , parce qu'on adoroit à Rome , sur le Capitole ces trois Divinités ; on célébroit chaque année en leur honneur une pompe religieuse suivie des grands jeux institués par Tarquin l'ancien. Ce triple culte étoit venu à Rome de lEtrurie , où les villes n etoient pas régulières , si elles n'avoient trois portes consacrées à ces trois Divinités. Denys d'Halicarnasse dit (Lift. III.), en parlant du temple de Jupiter-Capilolin ; Très in eo JEdes, média quidem Jovisy hinc et indè Junonis et Minervœ, sub eodem fastigio et tecto. Selon Macrobe (Saturn.),

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les Pénates nous font respirer sans peine , et nous donnent

I âme , le corps et la raison , représentés par Junon dans la basse région et la terre , Jupiter dans la moyenne région de l'air , et Minerve dans la partie la plus élevée. Il n'est pas facile d'expliquer les caractères Grecs de notre pierre , dans lesquels nous pourrions peut-être trouver le commencement du mot U'AIOs , le Soleil. Nous verrions alors sur notre cornaline , et rien ne semble s'opposer à cette explication, une allégorie représentant la Nature, indiquée par les trois oiseaux des Divinités du ("apitoie , et fécondée par la douce influence du Soleil, ou Jupiter imberbe. Virgile appelle Jupiter Fecundis Imbribus jEther. Montfaucon a rapporté (Tom. V , Part. II , Pag. ai 3.) une belle lampe sur laquelle cette allégorie est exprimée et bien développée.

Ce jade vert a été porté en amulette*, il est percé, et a conservé la belière d'or qui servoit à le suspendre au cou.

II a été trouvé , il y a environ douze ans , dans les environs de Lorient.

L*usage des amulettes et des talismans est très-ancien et a été adopté , en général, par les peuples de tous les pays. La fourberie, toujours prête à mettre à contribution l'ignorance et la crédulité , a donné partout un grand crédit aux pratiques superstitieuses. Les vertus attribuées aux talismans par les anciens étoient sans nombre , car ils les considéroient comme la source de tous les biens, et le préservatif de tous les maux. Les représentations allégoriques et symboliques qui y étoient gravées , ne cornposoient pas seules la doctrine de ces superstitions , les substances qu'on employoit avoient aussi leurs vertus , par

des rapporta sympathiques avec les constellations et les signes célestes.

On divisoit les talismans en astronomiques , auxquels on employoit les pierres et les métaux , et qui portoient les horoscopes ; en gnostiques gravés sur les pierres , et qui n'étoient que des signes de reconnoissance entre les chefs et les partisans de quelques sectes d'hérétiques , formées dans l'Orient vers les 3.® ou 4*e siècles de l'église; et en cabalistiques , gravés sur des métaux seulement , couverts de figures bizarres et de caractères souvent inexplicables , et qui servoient aux opérations de la magie et de l'astrologie judiciaire.

Notre jade étoit un talisman astronomique , gravé sur ses deux faces. Sur l'une on voit l'avant-main d'un cheval , ayant sur le poitrail une figure de Pan, et tenant un épi de froment, sur lequel est une fourmi. A côté est un croissant; sur l'autre face on a mis le caducée de Mercure et la téte du bélier qui lui étoit consacré ; le buste du Soleil radié et portant le boisseau ; au-dessus est le signe céleste de Vénus , et de l'autre côté une palme. Cet horoscope présageoit à celui qui le portoit toutes sortes de prospérités ; Pan est le symbole de la nature qui produit les choses nécessaires à la vie , par le principe humide , source de la végétation mise en. activité par la chaleur du Soleil. La Lune promettoit des succès dans les voyages , le Soleil la confiance et l'amitié des grands ; Mercure donnoit la sagesse , l'adresse et l'éloquence ; Vénus assuroit le bonheur en amour , et la palme étoit le signe de la -réussite dans toutes ses entreprises.

M. Petrée , dont nous avon* cifié le nom et le goût pour

les arts , a recueilli cette cornaline brûlée et taillée en cabochon , à Cherbourg ; elle a été trouvée dans les environs, il y a quelques années. On y voit gravé en creux un cavalier monté sur un cheval au galop , et étendant la main droite, comme s'il chargeoit l'ennemi à la tète d'un corps de troupes qu'il anime par son exemple. Sa téte est nue et rasée, ou couverte d'un casque bas, et qui a la forme d'une calotte ; un manteau léger et une cuirasse trèssimple composent tout son vêtement; il est armé d'une épée courte qui pend sur le côté gauche , et il tient deux javelots, du genre de ceux qu'on nommoit Gœsurn, et dont se serv oient les Gaulois. Duo quisque Coruscat Alpina Gœsa manu ( Virgil. dEneid.). Iiérodien , dans le panégyrique d'Honorius , dit aussi : Gallia crine ferox , evinctaque torque decoro , Binaque Gœsaque Tenens. Nous pensons que cette gravure représente un chef Gaulois; le travail, sans être très-fin, annonce un artiste exercé ; le raccourci du cheval est juste , et son mouvement parfait.

VIII a XIII.

Les cinq pierres et la pâte antique des N.°* VIII à XIII de cette planche font partie de notre Dactyliothèque , qui est nombreuse et choisie. On lit sur la cornaline N.° VIII, kÇfofuutçyPlaisir d'amour, Fêtes de Vénus; sur celle N.° IX on voit une main qui serre avec le pouce et l'index le bout d'une oreille , efcautour Mm/rira t M* , Souvenez-vous de moi. Ficoroni , Spon et d'autres auteurs ont rapporté des pierres gravées du même genre ; on sait que les anciens étoient dans l'usage de toucher ainsi le bout de l'oreille de leurs amis pour se recommander à leur souvenir. Est in aure imâ

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memoriœ locus , quem tangentes attestantur, idquefiebat ab actore , cum verbo 9 mémento. (Plin. Lib. I , Chap. V). Plaute , Horace et Virgile font aussi mention de cet usage. Ces deux cornalines ont été apportées du Levant.

La Sardoine , N.° X , sur laquelle on lit : Severa Vitalis Prima, a été trouvée aux environs de Lyon. Gruter cite (pag. 811 , N.°X) 1 inscription suivante qui a un grand rapport avec notre pierre : M. Numisio Primo , Severa Vitalis Conjugi, Ce qui augmente l'intérêt de ce rapprochement , c'est que cette inscription a été découverte à Die , Dea Vocontiorum , ancienne capitale des Vocorices.

La pâte antique, N.° XI, est peut-être le seul monument de glyptique, sur lequel on trouve le titre de Navarchide que quelques villes Grecques ont pris sur leurs monnoyes. De ce nombre étoientTyr, Sidon , Dore , Egée et Nicopolis ; ce titre leur donnoit le droit d exercer une surveillance d'inspection et de visite sur les vaisseaux , et même sur les flottes qui passoient dans leurs mers, ou qui abordoientdans leurs ports. On lit sur notre pâte SIAONOC NATAPCIKOC, pour Sidonos Navarkidos. Sidon , ville maritime de la Phénicie , reçut le nom de Navarchide sous Trajan ; elle fit frapper, en mémoire de cette faveur, des monnoyes qui portent la date aa5 de l'ère des Séleucides, correspondant à l'an de Rome 867 , et à celle de Jésus- Christ 1 14.

Les noms des familles Pomponia et Valeria qui se lisent sur les deux cornalines, N.M XII et XIII', sont trèsconnus ; on les trouve fréquemment sur les deniers consulaires et dans les inscriptions.

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