Le grand Confié ft Roeroy
Dieu avait choisi le duc d'Enghien * pour défendre le roi dans son enfance'. Aussi, vers les premiers jours de son règne, àTâge de 22 ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre; mais la victoire le justifia devant Roeroy. L'armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes wallonnes', italiennes et espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspiraient à nos troupes le l)esoin pressant de l'État, les avantages passés, et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux ! Dom Francisco de Mellos l'attend de pied ferme; et, sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme des braves, en champ clos. Alors, que ne vit-on pas I Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d'un si digne objet, sa grande &me se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur.
A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier ; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès fa première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre ^ Le voyezvous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort ? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en môme temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner' de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups.
1. Le grand Condé porta le nom de due d'Enghien Jasqa*U la mort de son p^re, en 1646. Il était premier prince du sang, la maison de Condé étant une branche de la maison de Bonrbon.
3. Loais XIV, alors figé de quatre ans. Lonis Xm était mort le 44 mal 1643 , le 19 mai, le Jour mâme de ses ftinéraUles, fat livrée la bataille de Roeroy. — Roerofff ville forte da département des Ârdennes.
8. Les pays wallons^ correspondant k la Belgique actnrîle, fournissaient d'excellents foldata. — L'infiiaterie espagnole avait été Jusqu'alors la première de TEurope; Vinfanterle française conquit k Bocroy et garda le premier rang.
4. Il avait &Ua réveiUer Alexandre de Macédoine le matin de la bataille d*ArbeUes.
fi. ÊUmner de tet regard». On disait alors itoutier comme nous disons fou-
S22 RECUEIL D« MORCBAUX CHOISIS.
Restait cette redoutable infanterie de Farinée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche , Bek précipite sa marche pouf tomber sur nos soldats épuisés : le prince l'a prévenu; les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Ënghien que le combat.
Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle att'ique ; leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage : le sang enivre le soldat, jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur I De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ejoutait de nouvelles grâces! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines 1 mais il se trouva par terre, parmi des milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pcs que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroy en devait achever les restes dans les plaines de Lens< 4insi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres*. Le prince fléchit le genou, et, dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là on célébra Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence afi'ermie*, la France en repos, et un règne qui devait être si beau,
droyer. étonner, dërirë de tonnerre, ilirnlflalt « ftftpper comme le toonene; » tl n'a guire plus que le sens de surprendre.
1. AUnsion ans victoires de Fribottrg et de NordUngen, qui prennent place entre eellea de Roorojr et de Lens. Grftee h, oee Tlctolret dn grand Condé, U France dicta la paix )i rAntriche an traité do Woit^halio (1648 ), et pins tard li l'Espagne au traité des Pyrénées (1659).