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L'année 4 74 2 commença sous les auspices les plus fâcheux :lo père, la mère, un enfant enlevés en huit jours par une rougeole très-maligne, et enfermés dans le même cercueil*. Le roi supporta ces malheurs avec un courage héroïque, donnant lui-même les ordres et réglant le cérémonial ; mais la première fois que j'eus l'honneur de le voir à Marly *, après ces fâcheux événements, la fermeté du monarque fit place à la sensibilité de l'homme : il laissa échapper des larmes, et me dit d'un ton pénétré qui m'attendrit: « Vous voyez mon état, M. le maréchal. Il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive,et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite belle-fille et leur fils, tous de très-grande espérance et très-tendrement aimés. Dieu me punit : je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs pour les malheurs domestiques, et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux du royaume.
« La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle, et la valeur de mes troupes; mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre
1. Tnrenne fat enterré dans TégUa» de Suint- Denis, consacrée aux ■épultnres des rois ie France. En 1 800, son tombeau fut transporte anx Invalides.
3. Le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, sa femme, la duchesse de ïîonrgogne, et le duc de Bretagne, leur fils aîné, flgé de cinq ans. Leur second W«, le duc d'Anjou, qui devait être Louis XV, fut atteint aussi, encore k la maïnelle, et faUlit être omporté.
8. Cest le maréchal de Villars qui raconte dans «es Mémoires Tentrevue qu*U «ut avec Louis XIV. — Jfor/y. ViUage du département de Selne-et-Oise oli m trouvait, avant la Bévolution, un magakque ch&teau rosral.
pour ma personne? » A une question aussi grave, je demeurai quelques moments dans le silence ; sur quoi le roi reprit la parole, et dit : <( Je ne suis pas étonné que vous ne répondiez pas bien promptement; mais, en attendant que vous me disiez votre pensée, je vous apprendrai la mienne. » — « Voire Majesté, répond is-je, me soulagera beaucoup. La matière mérite de la délibération, et il n*est pas étonnant que l'on demande permission d'y rêver. » — « Eh bienl reprit le roi, voici ce que je pense; vous me direz après cela votre sentiment.
a Je sais les raisonnements des courtisans : presque tous veulent que je me retire à BloisS et que je n'attende pas que Tarmée ennemie s'approche de Paris, ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi, je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites pour que la plus grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme'. Je connais cette rivière : elle est très-difficile à passer ; il y a des places qu'on peut rendre bonnes. Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble, ou sauver l'État, car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne : dites-moi présentement votre avis. »
« Certainement, répondis-je. Votre Majesté m'a bien soulagé; car un bon serviteur a quelque peine à conseiller au plus grand roi du monde de venir exposer sa personne. Cependant, j'avoue, Sire, que, connaissant l'ardeur de Votre Majesté pour la gloire, et ayant déjà été dépositaire de ses résolutions héroïqu:>s dans des moments moins critiquas, j'aurais pris le parti de lui dire que les partis les plus glorieux sont aussi souvent les plus sages, et que je n'en vois pas de plus noble pour un roi, que celui auquel Votre Majesté est disposée : mais j'espère que Dieu nous fera la grâce de n'avoir pas à craindre de telles extrémités, et qu'il bénira enfin la justice , la piété et les autres vertus qui régnent dans vos actions. » Sans doute, ce qui faisait prendre d'avance au roi cette résolution, pour ainsi dire désespérée, c'était l'incertitude du succès des négociations entamées au congrès d'Utrecht>^.
VlLLÀBS.
1. Blols. Ville située sur la Loire, par conséquent au centre du royaume.
2. La Somme. Riviëre du nord de la France, qui couvre les villes fortes ât Saint-Quentin et de Péronne.
8. Le nuuréchal de Villars, par la yictoire de Denain (1712) sur les Autrichiens et les Hollandais, commandés par le Cuneux prince Eugène, sauva U France de r invasion, et détermina la condution de la paix d'Utrecht (1718).