LIVRE III
70. — Une Joamée d€ Louis XVI et de m famille dans U tonr dn Temple >.
Le roi se levait avec le jour et priait longtemps à genoux au pied de scn lit. Après sa prière, il s'approchait de la fenêtre ou de la réverbération de son foyer ; il lisait avec recueillement les psaumes dans le Bréviaire, recueil de prières et de cantiques indiqués pour chaque jour de l'année aux fidèles par la liturgie catholique. La reine et sa sœur se livraient aux mêmes pratiques. On les surprenait souvent les mains jointes, leurs livres do dévotion mouillés de larmes, priant auprès de leur lit. Après ses prières, le roi lisait, dans sa tourelle, tantôt des ouvrages latins, tantôt Montesquieu, tantôt Buffon, tantôt Thistoire, tantôt des récits de voyages autour du monde. Ces pages semblaient absorber complètement son esprit, soit que ce fût pour lui un moyen d'échapper à l'importune attention des commissaires toujours présents, soit qu'il cherchât en effet, dans la nature, dans la politique, dans les mœurs des peuples et dans leur histoire, des diversions à ses peines, des instructions pour son rang, ou des analogies avec sa situation. A neuf heures, sa famille descendait auprès de lui pour le déjeuner. Le roi embrassait sa femme, sa sœur, ses enfants sur le front. Après le déjeuner, les princesses, dénuées de femmes de toilette, faisaient peigner leurs cheveux dans la chambre du roi, par Çléry '. Pendant ce temps, le roi donnait à son fils les premières leçons de grammaire, d'hisloire, de géographie, de latinité, évitant avec soin, dans ces leçons, tout ce qui pouvait rappeler à l'enfant qu'il était né dans un rang au-dessus des autres citoyens, et ne lui donnant que les connaissances applicables à la destinée du dernier de ses sujets. On eût dit que ce père se hâtait de profiler de l'adversité et de Téloignement des cours pour élever son fils, non en prince, mais en homme , et pour lui faire une âme adaptée à toutes les fortunes.
A midi, on venait chercher la famille royale pour qu'elle respirât l'air du jardin. Quel que fût le froid, le soleil ou la pluie, les
1. Une rérolntion, devenno do Jour en Jonr plus violente et pins terrible, ayaifc felaté depuis trois ans (1789-1792 ) et menaçait d'emporter la monarchie. Déponillë de son aatorité, abrenvd dlnsnltes, le roi Louis XVI pressentant le sort Que les révolutionnaires préparaient h la royanté, avait tenté de lenr échapper et de se mettre, lai et sa famille^, sous la sauvegarde de Tarmée réunie sur les frontières de TEst. Arrêté h Varcnne, avant qu'il oût pu la rejoindre, 11 fut ramené k Paris, et, nzL an après, enfermé dans la tour du Temple, qu'il ne quitta que pour monter i récbafaud. (21 Janvier 1798.)
2. Valet de chambre de Louis XVI. Il eut le courage do tout braver pour rester fidèle k son maître et à la famille royale.
t30 RECUEIL DE MORCEAUX CHOISIS.
prisonniers descendaient. Ils accomplissaient cette promenade, sous les regards et sous les outrages, comme un des plus rigoureux devoirs de leur captivité. L'exercice violent dans ces cours, les jeux de Tenfant avec sa sœur dans Tintérieur de Tappartement, la vie régulière et sobre, les études familières et douces entre les genoux de son père, les tendres soins de ces trois femmes lui conservaient Tardeur de vie et la fraîcheur de teint de Tenfance. L'air de la prison le caressait jusque-là autant que l'air des forêts de Saint-Cloud. Les regards de la reine et du roi se rencontraient et se consolaient sur celte tête, où la rigueur des hommes n'empêchait pas la nature de croître et de s'embellir tous les jours.
 deux heures la famille rentrait pour dîner. Les joies intimes et les épanchements familiers, dont ces repas sont le signal dans la maison du pauvre, lui étaient refusés. Le roi lui-même ne pouvait se livrer impunément à l'appétit de sa forte nature. Des yeux comptaient ses morceaux ; des ricanements las lui reprochaient. Vers quatre heures, îe roi s'endormait quelques moments dans son fauteuil. Les jeunes enfants cessaient, au signe de leur mère, leurs jeux bruyants. Les prmcesses reprenaient leurs travaux d'aiguille. Le plus profond silence régnait dans la chambre pendant ce sommeil du roi. On n'entendait que le léger froissement des étoffes travaillées par la reine et sa sœur, la respiration du roi et le pas régulier des sentinelles à la porto de l'appartement et au pied de la tour. On eût dit que les persécuteurs et la prison elle-même tout entière se taisaient pour ne pas enlever au roi prisonnier la seule heure qui rendît la liberté à ses pensées et I illusion des rêves à son âme. A six heures le roi reprenait ses leçons à son fils, et s'amusait avec lui jusqu'au souper. La reino alors déshabillait elle-même l'enfant, lui faisait réciter ses prières et le portait dans son lit.
Quand il était couché, elle se penchait, comme pour l'embrasser une dernière fois, et lui soufflait k l'oreillo une courte prière, que l'enfant répétait tout bas pour que les commissaires'' ne pussent l'entendre. Cette prière, composée par la reine, a été retenue et révélée par sa fille : «r Dieu tout- puissant qui m'avez créé et racheté, je vous aime ! Conservez les jours de mon père et do ma famille! Protégez-nous contre nos ennemis I Donnez à ma mère, à ma tante, à ma sœur, les forces dont elles ont besoin pour supporter leurs peines I » Cette simple prière des lèvres d'un enfant
1. Envoyés par la mnnlcipalittf de Parla et par la Convcnfion pour stUTeîllCT le» angastct captlft. Cët^ent d'ordinaire des gecs exaltés, grossiers et m6xne ciuch, qui prenaient plaisir à insulter et à fkire soiiflHr les prisonniers.
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demandant la vîê pour son père et la ptttietiice pour sa mère était un crinDe dont il fallait se cacher.
L'enfant endormi, la reine faisait une lecture à haute voix pour rinstroction de sa fille et pour le délassement du roi et des princesses. C'était ordinairement dans un livre d'histoire qui reportail la pensée sur les grandes catastrophes des peuples et des souverains. Lorsque de trop fréquentes allusions à leur propre situation venaient à se présenter dafts le cours du récit, la voix de la reine se voilait ou se trempait de larmes intérieures, et les prisonniers échangeaient entre eux un regard, comme si le livre, d'intelligence avec eux, leur eût révélé îa crainte ou l'espérance cachée dans le cœur de tous. Le roi, à la fin de la journée, remontait un instant dans la chambre de sa femme, lui prenait la main en îa regardant tendrement, et lui disait adieu. Il embrassait ensuite sa sœur et sa fille, et redescendait s'enfermer dans la tourelle à côté de sa chambre où il lisait, méditait et priait jusqu'à minuit.