Une naît A la belle étoile
Je me souviens d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux '. Des jardins élevés en ter* nisae bordaient le chemin du côté opposé. 11 avait fait trèe^chaud t» jo«r-là, la soirée était charmante, la rosée humectait l'herbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être froid ; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le del des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols, qui se répondaient l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte
1. Assattts. « Attaques, » de assaillir. Formes de la racine : 8au$f sauter, sautiller; sait, saillir, tressaillir, assaillir ; 5u/^ insulter.
i. Rapprocher ce morceau do la belle fable d'Arnault Intitulée : td chêne et let htUsons, page 66.
8. La tradition locale désigne le chemin des Étroits, sur le bord de la Saône. Z<e ■ite répond asses bien 1» la description de Rousseau.
i'extase S Hvrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade sans m*aperceyoir que j*étais las ; je m'en aperçus enCn. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou d'arcade enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par les tètes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi ; je m'endormis à son chant : mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour ; mes yeux en s'ouvrant virent le soleil, l'eau, la verdure^ un paysage admirable. Je me levai, me secouaii la faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville.
J.-J. BODSSIAU.
9S. — Uà viêiie an loU paternel.
Quand j'aperçus les bois où j'avais passé les seuls moments heureux de ma vie, je ne pus retenir mes larmes, et il me fut impossible de résister à la tentation de leur dire un dernier adieu.
Mon frère aîné avait vendu l'héritage paternel, et le nouveau propriétaire ne l'habitait pas. J'arrivai au château par la longue avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; je m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou demi-brisées, le chardon qui croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marches étaient déjà couvertes de mousse ; le violier^ jaune croissait entre leurs pierres déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes. J'hésitais à franchir le seuil ; cet homme s'écria : « Hé bien ! allez-vous faire comme cette étrangère qui vint ici il y a quelques jours? Quand ce fut pour entrer, elle s'évanouit, et je fus obligé de la reporter à sa voiture. » H me fut aisé de reconnaître V étrangère qui, comme moi, était venue chercher dans ces lieux des pleurs et des souvenirs '.
Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j'entrai sous le toit de mes ancêtres. Je parcourus les appartements sonores
1. Extase, ^ RaTissement de Tesprit», état de Vàme défagëe, en quelque BOrte^ des liens du corps ob elle est renfermée. Famille de station, stable, action d'être, de rester oh Ton est. Ex-stase, s'éleyer hors, au-dessus de cet état ; /nstable^ instabilité, non stable ; distant, constance, etc. Fonnes de la racine : Sta, et, ess, statue, état, établir, être, essence, etc.
2. Violier. Nom vulgaire de la giroflée. a. C'était U lœnr de Chateaubriand.